Blog • Roumanie : les dilemmes d’un homme de gauche, Ion Janoşi

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Dans ses mémoires, Ion Janoşi (1928-2016) présente les dilemmes de « l’homme de gauche » et nous aide à prendre la mesure de l’état de la gauche dans la Roumanie de l’après-décembre 1989. Nicolas Trifon dresse son portrait.

Né en 1928 à Braşov au sein d’une famille austro-hongroise aisée de confession juive pas particulièrement pratiquante, Ion Janoşi (Ioan-Maximilian Steinberger jusqu’en 1959, quand il légalise son nom de plume [1]) se présente lui-même comme un « multi-minoritaire aux yeux des majorités qui l’entouraient », puisque sa langue maternelle est le hongrois, il parle l’allemand et, tant bien que mal seulement, au départ, le roumain.

Pourtant c’est surtout dans cette dernière langue qu’il accomplira sa carrière universitaire et qu’il publiera ses livres dont certains feront date. Victime dès son jeune âge de la législation antisémite instaurée à la fin des années 1930 et des exactions commises par le régime pronazi d’Antonescu, il s’engage corps et âme au lendemain de la fin de la guerre. Avant même d’atteindre ses dix-huit ans, il se fait élire secrétaire de la cellule du Parti communiste de son quartier [2]. A la fin de sa licence, il a droit à une bourse en Russie soviétique où il suivra des études de philosophie entre 1949 et 1955. Dès son retour, il enseigne l’esthétique marxiste-léniniste à l’Institut d’art de Bucarest. Un an après, il est coopté en raison de sa connaissance du hongrois et de l’allemand comme instructeur au Comité central à la section Sciences et Arts pour superviser les activités dans ces domaines. Il y officiera jusqu’en mars 1965, ce qui lui sera longtemps reproché.

Parallèlement à son travail d’enseignant il publiera beaucoup. D’abord, dans la presse communiste paraissant en hongrois, des articles qui portent les traces de ses études à Leningrad et dont il avouera ne pas être fier (p. 361). Le premier livre, sur Thomas Mann, unanimement apprécié par les spécialistes, paraît en novembre 1965. Par la suite, il se fera remarquer par le sérieux et l’ouverture d’esprit dans ses publications et le soutien apporté à des auteurs proscrits ou mal vus. Parmi ceux-ci figuraient le philosophe Constantin Noica, 1909-1987, avec lequel il entretiendra une longue correspondance, et Nicolae Steinhardt, 1912-1989, écrivain juif converti au christianisme en prison, impressionné par son ouvrage sur Dostoïevski, et, pour la génération suivante, Andrei Pleşu, né en 1948, ministre de la Culture du premier gouvernement postcommuniste, et le futur patron des éditions Humanitas, Gabriel Liiceanu, né en 1942. Le dialogue avec eux, malgré les divergences de vue, jamais cachées, se poursuivra après décembre 1989, sans lui permettre d’échapper aux tirs groupés, y compris de la part de ses proches, visant son engagement marxiste et les fonctions officielles occupées auparavant. La confusion entre les rapports commandés par le Comité central avant 1965 et ceux rédigés à la demande des maisons d’édition, favorables aux auteurs cités plus haut, alimentera selon lui (p. 712) la suspicion à son égard.

« De l’homme de gauche, même les intellectuels auraient besoin… »

Ses mémoires paraissent sous le titre Mon internationale, chronique d’une vie en 2012, quatre ans avant son décès. C’est un pavé, 854 pages, écriture serrée, sans appareil de notes, dans lequel l’auteur se raconte dans le détail, lui et son monde, tout en rapportant une multitude d’informations qui nous font plonger dans le monde des politiques, des philosophes et des écrivains qu’il a côtoyés depuis la Transylvanie natale jusqu’à la capitale en passant par Leningrad, une somme en quelque sorte.

D’emblée, il se présente comme un homme de gauche, et c’est là-dessus qu’il conclura. Dans les faits, pour ce qui est de l’après-décembre 1989, il se situe sur des positions plutôt social-démocrates ou encore libérales mais critiques à l’égard du néolibéralisme [3]. A la présidentielle de 1996 il a voté Iliescu (né en 1930, envoyé comme lui en URSS pour les études entre 1950 et 1954) malgré son désaccord avec certains aspects de sa politique. La même année, il a rédigé une profession de foi sous le titre « Les dilemmes d’un homme de gauche » dont voici un extrait :

« De l’homme de gauche, même les intellectuels auraient besoin, ne serait-ce que pour maintenir cet état de fertile mécontentement sans lequel les apologistes de la droite, du capitalisme, de la libre concurrence, de l’accumulation sans limites de propriétés, se retrouveraient bien solitaires. L’idéal (mais aucun idéal n’est réalisable) serait que l’homme de gauche et l’homme de droite dialoguent » (p. 767).

Une somme pour revisiter les stéréotypes

Les mémoires de Ion Jonaşi sont précieux pour plusieurs raisons. Elles livrent le témoignage d’une personne appartenant à une catégorie qui s’est peu exprimée ces dernières années. Chose rare, il ne cherche pas à se justifier, ne donne pas des leçons, et assume ses prises de position antérieures, même lorsqu’il ne les partage plus. Il se fait, et c’est l’aspect le plus passionnant du livre, le chroniqueur scrupuleux des faits qui ont marqué sa propre vie et les moments forts d’une histoire riche en rebondissements. Tout y passe, depuis le relevé exact des rétributions au cours de sa carrière et de la description des avantages concrets que lui conférait sa qualité de membre de parti, activiste et collaborateur du Comité central, jusqu’aux moindres détails sur les trajets tortueux de ceux qu’il a croisés. En consignant ces faits, il s’abstient en règle générale de les commenter sans aller cependant jusqu‘à taire ses propres sentiments. Il n’hésite pas, par exemple, à enfoncer un personnage comme Vladimir Tismăneanu, né en 1951, le coordinateur du Rapport final sur le communisme (p. 514), ou encore à s’indigner des lignes que lui a consacrées dans son Journal un collègue et ami qui attribue sa relation privilégiée avec un auteur comme Constantin Noica à une tentative de compenser son identité de juif et au complexe de l’homme de gauche vis-à-vis du philosophe de droite (p. 599). Toujours est-il que, l’un dans l’autre, le lecteur peut aisément trouver dans cette somme d’informations livrées en profusion et avec méthode des indications qui lui permettent de revisiter nombre de stéréotypes. En effet, tout n’était pas noir en ce temps, les privilèges n’étaient pas forcément exorbitants, ceux qui les détenaient faisaient aussi face à des pressions, le régime jouissait d’un certain soutien social, on se bousculait pour avoir ses faveurs, d’une période à l’autre les choses ne se présentaient pas de la même manière… Il n’y a rien de plus utile que le rappel de certaines réalités précises pour s’en convaincre.

Qui faut-il blâmer ?

Mais Janoşi va encore plus loin en apportant un éclairage assez cru sur la situation dans la Roumanie communiste de ce qu’il appelle les intellectuels ou encore les cărturari (« les lettrés »), catégorie dans laquelle il s’inclut volontiers et qu’il tient en estime. Qu’est-ce qui le différencie lui et les siens, issus souvent (mais pas toujours) des minorités et en particulier de familles de confession juive [4], hostiles au régime bourgeois puis dictatorial et fasciste, acquis aux idées de gauche, rationalistes et athées, de ceux, souvent (mais pas toujours), fidèles aux valeurs conservatrices, de droite, nationalistes, d’inspiration chrétienne, qui avaient tenu le haut du pavé pendant l’entre-deux-guerres en Roumanie ? De toute évidence, semble-t-il suggérer, les uns et les autres avaient des plans de carrière similaires, contrariés dans le second cas. Pourquoi ? Parce qu’ils ont été (ou auraient pu se retrouver) ostracisés, réprimés abusivement, dans un premier temps tout au moins, alors que les premiers avaient pu bénéficier d’un coup de pouce inespéré et des largesses du nouveau régime. Sans doute. Cependant, depuis surtout l’arrivée de Ceauşescu au pouvoir, la roue a tourné, les premiers se sont retrouvés parfois dans le collimateur, les seconds ont été réhabilités sous certaines conditions. D’où vient alors la rancœur des derniers et de ceux, nés ou formés après décembre 1989, qui les prennent pour modèle, rancœur toujours vive deux ou trois décennies après la chute du communisme ? Peut-être justement du fait que ceux-ci étaient obligés de faire semblant de croire aux valeurs affichées par le régime alors que les autres y croyaient, pourrait-on conclure à la lecture des mémoires de Janoşi.

Pourquoi faudrait-il blâmer les uns et non pas les autres ? Rien ne suggère mieux la distance qui sépare les uns des autres que le passage dans lequel sont retracés les débuts littéraires d’Ana Blandiana, née en 1942, future figure de l’Alliance civique du début des années 1990, professant de nos jours un anticommunisme sans nuances après avoir connu ses heures de gloire à la veille de la chute de Ceauşescu quand certains de ses poèmes circulaient sous le manteau. Son père, prêtre orthodoxe lié un temps au mouvement légionnaire, ayant été emprisonné après la guerre, elle fut renvoyée de l’université en 1960 et interdite de publication jusqu’en 1964 lorsque son cas fut réexaminé. Elle pourra réintégrer la faculté et la même année paraîtra son premier recueil de poésies. La première était dédiée au Parti, dans une autre, intitulée « Révolution », Lénine était invoqué tandis que dans le « Post scriptum » clôturant le recueil on pouvait lire : « Du continent de la tristesse nous relie encore in isthme/Nous allons nous en détacher bientôt/Et je chanterai l’amour, je le chanterai/Sous le communisme. » Plutôt que de commenter ces vers, II raconte sa première rencontre avec la poétesse : « Elle s’est présentée à la Section [des sciences et des arts] à l’heure convenue. Jeune, timide, d’une beauté hors du commun, mimant le bonheur d’être reçue au Comité central » (p. 414).

La confrontation du parcours des intellectuels favorables au départ pour une raison ou une autre au nouveau cours de l’histoire roumaine, comme Janoşi, avec celui des intellectuels qui l’ont subi de plein fouet pendant la même période ou qui auraient pu le subir à moins de mimer le ralliement au régime communiste et ainsi se dégrader à leurs propres yeux permet de saisir le poids du passé récent dans le débat politique roumain. Dans les faits, avec le passage du temps, ce débat concerne de plus en plus les jeunes générations. Il met aux prises ceux qui, se disant de gauche, se retrouvent sommés de s’expliquer sur les éventuels compromis de leurs prédécesseurs, et ceux, plus nombreux, qui s’identifient aux victimes et aux perdants ou supposés tels de hier.

Le parcours politique de Janoşi…

Dans le cas de Janoşi, l’accroissement sensible du nombre des « ethniques » roumains parmi les jeunes envoyés aux études en URSS pour l‘année scolaire 1952 au détriment des Juifs et des Hongrois « surreprésentés auparavant par rapport à leur poids dans l’ensemble de la population » aurait dû attirer son attention déjà lorsqu’il se trouvait à Leningrad, consigne-t-il (p. 246). Il n’en fut rien sur le coup et ses longs passages consacrés à la « roumanisation » des cadres du Parti communiste décrétée dès mars 1951 et à l’antisémitisme d’Etat pendant les dernières années de Staline sont le fruit d’observations ultérieures. Il en va apparemment de même pour la révolution hongroise de 1956 sur laquelle il était assez bien renseigné par des camarades hongrois. C’est la déstalinisation bien stalinienne opérée sous Gheorghiu-Dej à la veille de sa mort en 1965 qui a dû éveiller ses soupçons. En règle générale, il se méfie de l’indépendance affichée par la direction communiste roumaine à l’égard de l’URSS, présentée comme étant une manoeuvre pour faire jouer en sa faveur les réflexes nationalistes des Roumains. Il salue en revanche la libération en 1964 des détenus politiques (p. 430) de même que la réhabilitation de nombreux intellectuels prestigieux. Cela étant, quand il donne sa démission du poste occupé au Comité central, il est surtout content d’échapper à des tâches qui ne le passionnent guère et de pouvoir se consacrer à ses recherches et à ses livres. L’échec du printemps de Prague en 1968 marque apparemment un point de non retour et si, malgré le tournant de juillet 1971, les années 1970 lui ont semblé supportables, la décennie suivante, consacrée surtout à sa carrière, allait être exaspérante. Le changement semble irréversible dans son cas mais la manifestation de son esprit critique ne franchira jamais les limites de la légalité.

… et celui de ses contradicteurs

Tout autre, plus précisément en sens inverse, fut le parcours de ses futurs contradicteurs dans lesquels il reconnaitra souvent davantage des collègues lorsqu’ils faisaient preuve de probité morale et intellectuelle que des adversaires idéologiques. Pris de court par l’avènement d’un régime politique perçu comme imposé de l’extérieur, nombre d’entre eux se retrouveront réduits au silence, chassés de leur travail, déclassés, emprisonnés, persécutés, humiliés. Les premiers signes perçus comme prometteurs arrivèrent au début des années 1960. L’opposition en 1963 de l’équipe de Gheorghiu-Dej au plan d’intégration économique de Khrouchtchev qui spécialisait la Roumanie dans l’agriculture fut par exemple accueillie avec enthousiasme [5]. Il en fut de même avec le limogeage de plusieurs pontes qui avait participé à la terreur pendant les premières années. L’appartenance de certains d’entre eux aux minorités a permis aux restants de se fabriquer un profil plus "national". L’expression publique du tournant national du communisme roumain sous Ceauşescu et l’adhésion des intellectuels qu’il entraîna vont atteindre le point culminant en août 1968, lors de la condamnation de l’invasion de la Tchécoslovaquie. Le revirement dogmatique de juillet 1971 de Ceauşescu de retour d’un voyage en Corée du Nord, va décevoir plus d’un, mais le national-communisme survivra à son inspirateur sous différentes après décembre 1989. Nombreux furent les Roumains qui s’y reconnaîtront et finiront par y voir le retour au nationalisme conservateur, parfaitement compatible avec l’anticommunisme. Les intellectuels de qualité feront preuve de plus de réserve et s’opposeront à cet héritage paradoxal mais en l’assimilant au communisme tout court ce qui ne pouvait que conforter leur anticommunisme. Aussi, les tentatives de communiquer avec eux entreprises par un ancien communiste, continuant de surcroit à se dire de gauche, tourneront court.

Non, la peur n’a pas changé de camp

Les pistes ne manquent pas pour expliquer les « ressentiments agressifs » (p. 758) auxquels se heurtera un personnage comme Janoşi dont le parcours illustre à sa façon les ressorts du contentieux entre les intellectuels de gauche et ceux de droite de l’après-décembre 1989 et l’isolement des premiers. « Il n’y a personne [à l’Est] qui puisse dire qu’il n’a jamais eu peur », écrit-il après avoir raconté comment un officier de la Sécurité a cherché le coopter en 1976 pour l’amener à lui fournir des informations sur ses collègues (p. 637). L’affaire fut cependant assez vite réglée : à la deuxième sollicitation, il a rappelé à l’officier qu’un membre de parti ne peut pas être racolé sans l’aval des forums du parti, ce qui s’est révélé dissuasif. A propos de cette peur on peut se risquer au raisonnement suivant. Les contradicteurs de Janoşi ont dû l’éprouver bien avant lui et elle a dû laisser des séquelles plus profondes. A leurs yeux, seule la chute définitive du communisme pouvait créer les conditions pour qu’elle cesse définitivement. Quand ceci est arrivé, quand les régimes communistes ont fini par imploser à l’Est, ils s’attendaient à ce que non seulement leur peur cesse sur le champ mais aussi qu’elle change de camp. Or il n’en fut rien, puisque les anciens communistes, depuis ceux qui étaient aux manettes de l’Etat jusqu’aux militants sincères du parti désabusés depuis longtemps, étaient souvent bien mieux préparés à un tel dénouement. Décidément, pour les autres, la revanche tant attendue n’aura pas eu lieu.

Notes

[1« Mon nom, écrit-il, était trop long, difficile à prononcer, plus d’une fois écorché par les fonctionnaires et ne ‘’cadrait’’ pas avec les activités publiques » (p. 329). Pour les personnes issues de familles de confession juive qui ont changé leur nom dont il évoque l’itinéraire dans son récit, Janoşi indique systématiquement le patronyme initial. Il en ressort une galerie de portraits qui permet de saisir l’extrême diversité à tout point de vue, qu’il s’agisse du statut social, de l’orientation politique ou du rapport à la religion, du monde juif roumain.

[2Personne ne s’en est ému en ces temps « révolutionnaires », écrit-il, puisqu’il y avait peu d’amateurs. Seulement l’année suivante, en 1947, il y aura foule pour prendre sa carte dans au parti triomphant (p. 91).

[3Dans les dernières pages du livre, il semble faire le pari d’une « gauche informelle », en rendant hommage aux jeunes animateurs du forum social CriticAtac qui, à ses yeux, « prêchent la diversité interne, du marxisme au social-libéralisme à travers la social-démocratie et critiquent l’esthétisme de l’entre-deux-guerres et l’élitisme actuel » (p. 847). Dans les faits, ce forum se situera politiquement plutôt dans une extrême gauche assez rigoriste pour ne pas dire dogmatique, en réaction à l’anticommunisme ambiant.

[4« Je répète : parmi le peu de communistes roumains beaucoup étaient juifs (et, par dessus le marché, hongrois ou russes, bessarabiens). Le statut de minoritaire, surtout dans les conditions de possible extermination, favorisait naturellement l’insoumission, la révolte » (p. 653), écrit-il. Ou encore : le nom du militant socialiste Stefan Gheorghiu (1879-1914) a été donné à des rues et des institutions par les communistes « vraisemblablement parce qu’il faisait partie des « rares ouvriers roumains, en comparaison avec les ‘’révolutionnaires de profession’’ minoritaires et non ouvriers. » (p. 359). En attendant des études sérieuses sur l’histoire du mouvement ouvrier et socialiste toutes tendances confondues en Roumanie avant 1944, cette présentation, forcément simplificatrice, très répandue, concerne surtout le contexte dans lequel le Parti communiste roumain, longtemps clandestin, a pris le pouvoir puis instauré sa dictature, la quatrième après celle du roi, des légionnaires puis d’Antonescu.

[5« La situation désastreuse de l’industrie lourde après décembre 1989, en grande partie abandonnée parce qu’inutile, fait remarquer Janoşi, confirmera à quel point le plan [soviétique] aurait pu favoriser une agriculture tant bien que mal performante » (p. 429).