Par Dimša Lovpar
Depuis 19 ans, la Croatie accueille chaque mois de novembre les « Journées de la culture serbe », un rendez-vous destiné à faire découvrir la richesse culturelle des Serbes de Croatie et à encourager les échanges entre les deux pays voisins. Portée par Prosvjeta, une association fondée il y a plus de 70 ans et forte d’une cinquantaine de sections à travers le pays, cette manifestation se décline en spectacles, concerts, expositions et autres événements folkloriques célébrant la diversité culturelle locale.
Traditionnellement, ces journées suscitent des crispations, mais jamais la violence n’avait atteint un tel degré. Le 3 novembre, à Split, une cinquantaine d’individus masqués ont fait irruption dans les locaux communaux du quartier de Blatina où se tenait une représentation dans le cadre des Journées. Aux cris de « Za dom spremni ! » (« Prêt pour la patrie ! », slogan des Oustachis) et « srpska smeća » (« ordures serbes »), ils ont contraint les spectateurs, artistes et organisateurs à évacuer. La représentation annulée, un spectacle de danse folklorique, devait être donnée… par des enfants venus de Novi Sad.
Quatre jours plus tard, une autre cinquantaine de jeunes hommes masqués se sont rassemblés devant le Centre culturel serbe de Zagreb, où une exposition était consacrée à l’intellectuel Dejan Medaković. Les slogans étaient les mêmes : « Za dom spremni » et « Ô Croatie, État indépendant ! », une claire référence à l’État fasciste croate des années 1940. Sur plusieurs vidéos, on distingue l’un des agresseurs exécuter un salut nazi. La police, après une longue partie de cache-cache, a fini par interpeller quelques fauteurs de trouble.
Enfin, six jours après l’attaque de Split, un troisième incident a été évité de justesse à Rijeka. La police y a dispersé un groupe de jeunes hommes rassemblés devant la salle omnisports Zamet, où devait se tenir un tournoi interbalkanique de karaté. Ils semblaient attendre les équipes serbes juniors et cadettes pour en découdre.
Ces dérapages illustrent une banalisation inquiétante de la haine antiserbe en Croatie, nourrie par les tendances révisionnistes et les références de plus en plus décomplexées à l’héritage oustachi, issues des franges de la droite et de l’extrême droite.
Banalisation du discours fascisant
Dans ce climat tendu, la ministre croate de la Culture et des Médias, Nina Obuljen Koržinek, en poste depuis 2016, a récemment cédé aux pressions du maire de Vukovar et président du parti souverainiste, Marijan Pavliček, figure de l’extrême droite. Elle a ainsi décidé de reporter au mois de décembre l’exposition « Srpkinja – heroina Velikog rata » (La femme serbe, héroïne de la Grande Guerre), officiellement pour « éviter tout débordement pendant la période de commémoration de la chute de Vukovar ». Ce recul, présenté comme une mesure de prudence, constitue en réalité une victoire symbolique pour l’extrême droite, d’autant que la ministre a jugé l’événement « inacceptable non par son contenu, mais par l’impression qu’il suscite dans la société ».
Quelques jours plus tôt, le révisionnisme s’était invité au Parlement à l’occasion d’une table ronde intitulée « Approche scientifique de la recherche sur les victimes de Jasenovac », organisée par DOMinO, une scission du Mouvement patriotique (Domovinski Pokret). Plusieurs intervenants y ont tenu des propos proprement scandaleux : Igor Vukić, président de la Société pour la recherche sur le camp de Jasenovac, et Nikola Banić, un autre pseudo-historien, ont affirmé sans ciller que Jasenovac n’était « qu’un camp de travail, et non un camp d’extermination », où des étudiants du régime oustachi « faisaient des stages ». De telles thèses, niant le génocide des Serbes commis par l’État indépendant de Croatie (NDH), auraient pu rester marginales si elles n’avaient pas été entendues dans l’enceinte du Parlement croate.
Dans ce contexte, la passivité du Premier ministre Andrej Plenković ne surprend plus que les naïfs. Au pouvoir depuis 2016, le chef du HDZ cultive une posture d’équilibriste : il condamne les dérives extrémistes sur le ton de la morale d’État, tout en entretenant des alliances politiques avec leurs instigateurs. Depuis son rapprochement avec le Domovinski pokret (Mouvement patriotique) et sa présence au concert du chanteur ultranationaliste Marko Perković Thompson en juillet dernier, la frontière entre conservatisme et extrême droite s’efface toujours davantage.
Symbole de cette ambiguïté : la gestion du salut fasciste « Za dom spremni ». Andrej Plenković estime désormais que ce salut « possède une double connotation », condamnable lorsqu’il renvoie à l’État oustachi, mais « acceptable » dans le contexte de la guerre d’indépendance des années 1990, notamment lors des concerts de Thompson ou des commémorations du HOS, une unité paramilitaire issue du parti ouvertement fasciste HSP.
En tolérant ce relativisme historique, le Premier ministre ouvre la porte à la normalisation du discours fascisant. Ces dernières semaines, les agressions contre la minorité serbe et la réhabilitation implicite du NDH montrent que le pays glisse dangereusement sur une pente où les symboles de haine deviennent des marqueurs d’identité nationale.









