Blog • Le bateau, retour sur un poème de Matei Visniec

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Matei Visniec est un poète, écrivain et dramaturge roumain. Il est né en 1956 et commence à être publié en 1980. Il écrit notamment en 1984 le recueil de poèmes « Le sage à l’heure du thé », dont est extrait ce poème. À partir de cette même année, à cause de sa critique voilée du régime de Ceausescu, il est interdit de publication. Il s’exile en France en 1987, où il rencontre un franc succès (en particulier ces pièces, qui sont jouées au festival d’Avignon). Son oeuvre questionne notamment les relations entre l’individu et un pouvoir souvent brutal et oppressif. En 1993 il est naturalisé français, et à la chute de Ceausescu, il est redécouvert dans son pays d’origine, où il deviendra à ce jour, le dramaturge le plus joué en Roumanie. Certaines de ses œuvres sont traduites dans plus d’une trentaine de langues.

« Le bateau

Le bateau sombrait lentement on se disait
tout bateau coule un jour ou l’autre
coule
on se disait adieu
on se serrait les mains

Mais le bateau sombrait si lentement
que dix jours plus tard nous tous
qui nous étions serré les mains
nous n’osions plus nous regarder en face
quand même on se disait c’est pas si grave
ce bateau coule plus lentement que les autres
mais pour couler il coulera il coule déjà.

Mais le bateau sombrait si lentement
que toute une année passa et nous tous
qui nous étions serrés les mains
nous restions là à éviter de nous regarder, honteux
l’un après l’autre le matin nous sortions
pour mesurer l’eau et nous rassurer
il n’y en a plus pour longtemps
il coule lentement mais surement.

Mais le bateau sombrait si lentement
qu’après toute une vie eh ! oui toute une vie passée
l’un l’autre nous sortions encore pour regarder le ciel
mesurer l’eau et grincer des dents.

Ceci n’est pas un bateau
Ceci est un …
Ceci est un … »

Le poème rédigé en 1984 retranscrit l’état d’esprit de l’opposition roumaine à cette époque. Le régime de Ceausescu donne des signes de faiblesses, notamment dans son incapacité à fournir une vie décente aux Roumains. La dictature est renfermée sur elle-même, les nouvelles du monde n’entrent plus, et les Roumains sont sous cloche. Le bateau coule donc, mais si lentement. Les opposants sont en désespérance, d’autant plus que leurs moyens d’action sont très limités et les risques sont immenses. Chacun de leur côté, les opposants ont l’impression d’une impossibilité de sortir du régime du Conducator, alors même que les choses bougent chez le grand frère soviétique. L’année suivante, Gorbatchev mettra en œuvre la Glasnost et la Perestroïka, mais il faudra attendre encore de longues années avant que le bateau de la dictature roumaine ne sombre, enfin.