Par Jasna Tatar Anđelić
Au XIXe siècle, le Monténégro a fait l’objet de nombreux récits de voyage qui ont contribué à la découverte de la petite principauté. La plus illustre et influente de ces auteurs est une autrice : Juliette Adam (1836-1936), écrivaine, fondatrice de La Nouvelle Revue, pendant républicain à la conservatrice Revue des Deux Mondes. Elle partage son enchantement mêlé de considérations politiques dans deux articles, Au Monténégro et Lettres sur la politique extérieure, publiés dans sa revue en 1898, presque immédiatement après son voyage. Sa visite est ensuite longtemps restée oubliée puisque la première traduction monténégrine de ses textes n’est parue qu’en 2017 [1].
Représentante de la haute bourgeoisie, pamphlétaire et féministe, Juliette Adam animait également l’un des plus influents salons parisiens. Dans le respect des normes sociales imposées aux femmes de son époque, elle luttait pour l’égalité et jouissait d’une influence non négligeable sur la vie politique de l’époque. Grâce à son mariage avec Edmond Adam, député de la gauche républicaine, préfet puis sénateur, elle a tissé des liens avec les personnalités du monde politique et culturel. Décédé et enterré au Père-Lachaise en 1877 en présence de Victor Hugo, le sénateur Adam a laissé un important patrimoine à sa veuve, lui permettant d’assurer son engagement littéraire, politique et social. En effet, à la fin du XIXe siècle comme aujourd’hui, l’indépendance économique est une condition préalable à l’émancipation de la femme.
Sous le Second Empire, puis après la défaite de la France en 1871, le salon parisien de Juliette Adam s’imposa comme un important lieu de rencontre républicain. Il est fréquenté par Léon Gambetta, Adolphe Thiers, Louis Blanc, Alphonse Daudet, Camille Flammarion, Georges Clémenceau, Sully Prudhomme, Gustave Flaubert, Victor Hugo, Guy de Maupassant, Ivan Tourgueniev et bien d’autres. Juliette Adam est amie avec George Sand, amante et muse de Léon Gambetta, président de l’Assemblée nationale et ministre des Affaires étrangères de la IIIe République. Sa Nouvelle Revue publie les premiers romans de Paul Bourget, Le Calvaire d’Octave Mirbeau, Poème du Rhône de Frédéric Mistral ou encore Bouvard et Pécuchet de Gustave Flaubert. Elle encourage les débuts littéraires de Pierre Loti, d’Alexandre Dumas et de Léon Daudet. Convertie au catholicisme en 1905, Juliette Adam souhaite devenir « la Grande Française » et milite pour que la France redevienne une grande puissance européenne, tissant des alliances avec le monde slave, notamment avec la Russie. En 1914, elle encourage les soldats français au front, avant d’être la seule femme à assister à la Conférence de Versailles en 1919. Morte en 1936, Juliette Adam est enterrée au Père-Lachaise aux côtés de son époux.
Elle combine très habilement les messages sociaux et politiques engagés adressés au lecteur français et les détails pittoresques du quotidien monténégrin.
Juliette Adam ne vient pas au Monténégro en 1898 en simple touriste ni en aventurière, car ses connaissances antérieures sur la région reposent aussi bien sur les sources écrites que sur les expériences de ses contemporains. Son récit de voyage abonde en stéréotypes romantiques, mais il révèle en même temps le véritable intérêt que l’auteure porte à la vie réelle, au quotidien, au modèle éthique et aux relations sociales au Monténégro au seuil du XXe siècle. Si Juliette Adam nous offre des descriptions de paysage et de la population comparables aux meilleurs guides touristiques, elle combine très habilement les messages sociaux et politiques engagés adressés au lecteur français et les détails pittoresques du quotidien monténégrin. Elle parle notamment de Cetinje, la capitale d’alors, passe aussi par Podgorica, bourgade ottomane à peine libérée par les Monténégrins, admire le monastère d’Ostrog et le pont de Nikšić, le site archéologique de Duklja et la nature du lac Skadar, les villages de Rijeka Crnojevića et de Plavnica.
Les villes de Bar et d’Ulcinj sont mentionnées dans l’introduction, ce qui laisse supposer que Juliette Adam les a visitées, sans pourtant les décrire. Elle s’intéresse particulièrement au costume national et à l’attention que le peuple monténégrin de toutes les couches sociales porte au physique. Notons ici qu’elle ne reste pas insensible à la beauté masculine – la description d’un serviteur du monastère d’Ostrog en dit long en la matière : « Le profil est celui des médailles. Il a le costume des soldats monténégrins ; le cou, découvert, apparaît large à sa base et vissé comme celui du buste des Césars ; les cheveux épais et tondus sont plantés bas, le nez malgré sa ligne rappelle le bec d’oiseau de proie. Le menton carré marque la volonté implacable. La tournure, le geste sont ceux des lutteurs, c’est une apparition du passé vivant. À Paris, les peintres s’arracheraient ce modèle. »
Les textes de Juliette Adam soulignent l’héroïsme surhumain des guerriers monténégrins - incarné entre autres par le personnage du grand-duc Mirko Petrović, oncle du prince Nicolas - et la sauvegarde de l’identité chrétienne face à l’Empire ottoman. Ces images lui servent aussi à mieux souligner son propre engagement politique – celui d’une patriote qui s’efforce de redonner à la France une image héroïque.
Elle rend hommage au souverain monténégrin, le prince Nicolas Ier, à son éducation, ses lectures françaises, ainsi qu’à son art de régner, autoritaire mais respectueux des spécificités nationales. À l’invitation du prince, la grande dame française assiste à la scène solennelle de la distribution des fusils russes aux soldats de l’armée monténégrine. La visite du mausolée du prince-évêque Danilo Ier sur la colline d’Orlov Krš et l’entretien avec un prisonnier libre semblent particulièrement l’impressionner. Faisant escale à Podgorica sur la route du monastère d’Ostrog, Juliette Adam admire le costume national albanais et la générosité du prince qui distribue des fruits aux enfants.
Les plus belles descriptions sont réservées à la nature sauvage à l’approche du monastère d’Ostrog, en introduction à la visite de la cellule d’un ermite, le récit de son expérience mystique et de sa prière pour le Monténégro. Le lac de Skadar et sa beauté intacte servent de prétexte à quelques considérations de nature économique, comme le prix du poisson frais. Dans la conclusion de l’article Au Monténégro, Juliette Adam parle de son voyage retour par la Suisse et trouve de nombreuses similitudes entre ces deux peuples montagnards.









