Propos recueillis par Belgzim Kamberi
L’Open Society Foundation a publié une étude intitulée « Democracy Pulse : Gen Z in the Western Balkans », qui met en lumière cette Génération Z des Balkans occidentaux, à la fois optimiste, désillusionnée et davantage tournée vers la stabilité personnelle que vers les grands récits politiques. Consacrée aux rapports des jeunes à la démocratie, à la politique, à l’Union européenne et aux transformations sociales de la région, cette recherche révèle aussi une génération marquée par l’individualisme et la fragilité des institutions. Lura Pollozhani, chercheuse originaire de Macédoine du Nord et spécialiste des générations émergentes dans les Balkans occidentaux, est l’une des coautrices de l’étude.
Le Courrier des Balkans (CdB) : Que démontre votre étude sur la génération Z dans les Balkans occidentaux et pourquoi la décrivez-vous comme étant « à la fois optimiste, contradictoire et solitaire » ?
Lura Pollozhani (L.P.) : La qualification de génération solitaire est apparue après une réflexion plus approfondie sur la génération Z. Même si, dans l’étude, personne ne se définit de cette manière, je pense qu’il s’agit d’un élément qui peut expliquer la manière très individualisée dont cette génération interprète les problèmes auxquels elle est confrontée. Par ailleurs, les données montrent qu’il s’agit d’une génération optimiste et heureuse : 86,6 % des personnes interrogées déclarent être heureuses ou très heureuses de leur vie, tandis que 71,7 % espèrent que celle-ci s’améliorera au cours des cinq prochaines années. D’un autre côté, cette génération ressent les problèmes systémiques existant dans la société, comme l’absence de systèmes d’éducation et de santé pleinement fonctionnels et de qualité. Cela me pousse à la qualifier de génération contradictoire : elle est consciente des profondes insuffisances structurelles de la société, tout en restant optimiste quant à la possibilité de les voir s’améliorer.
CdB : Vous qualifiez la génération Z de génération « post-idéologique ». Pourquoi ?
L.P. : Je pense qu’il est nécessaire de repenser ce qui est proposé à la génération Z. Naturellement, en parlant de génération post-idéologique, je ne veux pas dire que les idéologies ont disparu, mais plutôt que les cadres existants ne sont pas construits de manière à toucher réellement la vie de cette génération ni la façon dont elle conçoit la politique et l’action politique. Le fait que la génération Z combine à la fois des convictions conservatrices et progressistes sur le plan économique montre que son rapport à la politique est probablement plus pragmatique, fondé sur la perception de ses propres besoins plutôt que véritablement idéologique. La majorité des sondés, soit 64,5 %, déclarent d’ailleurs ne pas avoir d’appartenance idéologique politique particulière.
CdB : 79,7 % soutiennent la démocratie, mais la majorité montrent peu d’intérêt pour la politique. Vous avez qualifié cela de désillusion plutôt que d’apathie. Pouvez-vous préciser ?
L.P. : Je ne pense pas qu’il s’agisse d’apathie, car cette génération conserve une certaine connaissance de la politique et, dans les groupes, nous avons encore observé une disposition à la critique et à l’engagement. Lorsque j’ai découvert pour la première fois les données montrant un faible intérêt pour la politique, cela m’a surpris, mais l’analyse des discussions de groupe a révélé que ce désintérêt ne relevait ni d’un manque de compréhension ni d’une indifférence générale, mais plutôt d’une profonde déception à l’égard des élites politiques des pays des Balkans occidentaux. Dans le même temps, il y a un véritable manque d’engagement de cette génération dans la politique, à la fois de la part des élites politiques et des jeunes eux-mêmes. Il y a un fossé qui doit être comblé : celui de la manière d’impliquer davantage les jeunes dans la vie et l’action politiques.
CdB : L’un des constats les plus marquants est que beaucoup de jeunes envisagent leur avenir dans leur propre pays. Dans quelle mesure cela est-il lié au fait que l’émigration n’est plus perçue comme une solution idéale ?
L.P. : Oui, cela a également été un résultat inattendu, mais encourageant. Dans tous les pays, plus de 50 % des jeunes déclarent envisager leur avenir dans leur propre pays. Le Kosovo et le Monténégro enregistrent les pourcentages les plus élevés, avec plus de 70 % des répondants qui se projettent dans leur pays. Ils gardent également l’espoir que leur vie s’améliorera au cours des cinq prochaines années (71,7 %). Je pense donc que cette volonté de rester dans leur pays est aussi liée à une certaine confiance dans le fait que leurs États pourront s’améliorer à l’avenir. C’est peut-être cette perspective qui constitue la condition sur laquelle ils fondent leur choix de rester.
CdB : Il apparaît que la famille joue un rôle central pour cette génération. Comment interpréter cela dans son rapport à l’État, aux institutions et à la communauté ?
L.P . : Je pense que la famille apparaît comme importante pour cette génération en raison du contexte d’insécurité dans lequel elle a grandi, à cause aussi de la pandémie de Covid. La génération Z a grandi dans ce que nous appelons souvent une période de transition ; autrement dit, elle ne connaît pas d’autre phase, et cela représente pour elle une forme de normalité. Dans ce contexte, la famille peut être interprétée comme une unité offrant davantage de stabilité. Les institutions ou l’État ne possèdent pas nécessairement ces caractéristiques, surtout si l’on tient compte de la fragilité persistante de la démocratie dans ces pays. On constate également que la famille constitue une part importante des aspirations de la génération Z. En effet, l’un des éléments qui les rend le plus enthousiastes à l’égard de l’avenir est précisément la perspective de fonder leur propre famille.
CdB : L’étude montre un fort intérêt pour l’éducation, la santé et la méritocratie, tandis que vous avez affirmé que « la génération Z demande un État social ». Quel type d’État cette génération recherche-t-elle réellement ?
L.P. : Pour la génération Z, des systèmes éducatif et de santé de qualité sont essentiels, tout comme l’accès à des emplois fondés sur le mérite plutôt que sur les liens partisans ou personnels. Elle est également favorable à des impôts plus élevés si cela permet de renforcer les services sociaux. Par ailleurs, parmi les sujets qui les préoccupent le plus figurent l’emploi, la santé, l’éducation ainsi que l’insécurité, tant financière que physique. Cette génération a donc besoin d’un État qui la protège et qui soit suffisamment fort dans ses politiques sociales pour garantir une vie digne.
CdB : Vous mettez en garde contre le risque d’un « optimisme cruel ». Que pourrait-il se passer si les fortes attentes de cette génération ne sont pas satisfaites dans les années à venir ?
L.P. : L’optimisme de la génération Z, associé à une perception plutôt négative de la situation politique, mais aussi au constat que les systèmes éducatifs et de santé de la région, ainsi que les démocraties elles-mêmes, nécessitent encore d’importantes réformes, crée les conditions de ce que Lauren Berlant désigne comme un « optimisme cruel ». Il s’agit de cette situation paradoxale où l’espoir d’une vie meilleure finit par freiner les efforts nécessaires pour la rendre possible. Dans le contexte de la génération Z, cela peut se traduire par une forme de désengagement, liée à la conviction que les choses finiront par s’améliorer d’elles-mêmes, sans nécessité d’un engagement politique ou social plus profond. Si ces conditions d’amélioration ne se concrétisent pas, cela pourrait conduire à deux trajectoires possibles. La première correspond à ce qu’Albert Hirschman décrivait comme le choix entre la prise de parole et la sortie (« voice or exit »). Autrement dit, soit les jeunes élèvent la voix et s’engagent davantage, soit ils choisissent le désengagement, l’apathie ou encore le départ.
CdB : Vous avez parlé d’un manque de sens du collectif et de solidarité au sein de la génération Z dans les Balkans occidentaux ?
L.P. : Oui, et cela constitue également une conclusion plus réflexive, dans le sens où je pense qu’en raison du contexte et de l’époque dans lesquels cette génération a grandi, l’idée de solidarité et de communauté n’a pas été suffisamment transmise par les générations précédentes. Il s’agit d’une génération qui a grandi et continue de grandir dans une époque où l’individualisme est non seulement valorisé, mais représente aussi la vision dominante. Dans ce contexte, peu d’efforts ont été faits auprès de la génération Z pour développer une culture de la solidarité ainsi qu’une conscience de la nécessité de l’action et de la réflexion collectives. Cela se remarque également dans le fait que, lorsqu’elle parle de ses préoccupations, la génération Z les formule principalement comme des problèmes individuels, alors qu’en réalité l’éducation, la santé et les systèmes institutionnels sont des enjeux collectifs, qui nécessitent eux aussi des réponses collectives.
CdB : Si vous deviez mettre en avant les conclusions les plus significatives selon les pays des Balkans occidentaux, quelles seraient les principales différences que vous souligneriez ?
L.P. : L’un des aspects les plus intéressants concerne sans doute la perception de l’Union européenne et de l’avenir européen. Les données montrent, par exemple, que la proximité d’un État avec l’adhésion à l’Union européenne n’influence pas nécessairement le niveau de soutien ou d’optimisme à l’égard de cette perspective. Le Kosovo en est un bon exemple : bien qu’il ne dispose toujours pas du statut de pays candidat, la génération Z y reste très favorable et optimiste vis-à-vis de l’Union européenne. Ainsi, 87,8 % des sondés y considèrent-ils l’adhésion à l’UE comme importante, tandis que 61 % pensent que le Kosovo deviendra membre au cours des dix prochaines années. En revanche, au Monténégro, qui est pourtant le pays le plus proche de l’adhésion, seuls 46,1 % considèrent cette adhésion comme importante, tandis que 71 % pensent que leur pays rejoindra l’Union dans les dix prochaines années. Les données provenant de la Macédoine du Nord ainsi que d’autres pays montrent que la longueur excessive du processus d’adhésion a un impact réel. Cependant, les focus groupes révèlent également qu’il existe une forme de fatigue vis-à-vis du processus lui-même, mais aussi des élites politiques. Cela dessine le portrait d’une génération qui perçoit l’Union européenne et l’adhésion de manière plus réaliste. C’est peut-être ce qui la place dans une position particulière : celle d’être la génération qui dirigera les institutions au moment où l’adhésion de la majorité des pays de la région deviendra enfin une réalité.









