Exploratrices des Balkans (1/6) : du Danube au Nil, l’extraordinaire voyage de l’esclave devenue Lady Baker

| |

Qui se souvient encore du fabuleux destin de Lady Florence Baker ? Cette orpheline originaire de Transylvanie fut vendue comme esclave sur le marché de Vidin, avant de remonter les sources du Nil après avoir épousé un richissime anglais. Premier épisode de notre série sur les exploratrices des Balkans.

Cet article est accessible gratuitement pour une durée limitée. Pour accéder aux autres articles du Courrier des Balkans, abonnez-vous !

S'abonner

Lady Florence Baker

(Avec Daily Maverick) - Maria Sass ou Scasz est née en 1841 à Aiud, en Transylvanie, une région alors sous domination des Habsbourg, dans une famille d’officiers hongrois. Une grande partie de cette dernière fut massacrée pendant les révolutions de 1848. L’orpheline fut alors envoyée dans un camp de réfugiés situé à Vidin, sur le Danube, aujourd’hui en Bulgarie, une ville qui faisait alors partie de l’empire ottoman. La jeune fille fut kidnappée et vendue à des Arméniens qui la préparèrent pour en faire une esclave dans un harem.

En 1859, la belle jeune fille aux yeux bleus et aux cheveux blonds fut mise aux enchères sur un marché, et deux hommes séduits par sa beauté s’affrontèrent : le pacha de Vidin et un jeune et richissime Anglais. Le seigneur ottoman emporta la belle au prix fort, mais le jeune Anglais n’avait pas dit son dernier mot. Il soudoya l’eunuque qui s’occupait de la jeune Maria, l’enleva, et les deux fugitifs poursuivis par le pacha trouvèrent refuge à Bucarest. Le consul britannique établit un passeport pour la jeune femme sous le nom de Florence Finnian, afin qu’elle puisse accompagner son protecteur en Angleterre.

De retour à Londres, Samuel Baker, fatigué de faire des affaires, décida de partir explorer le Nil. À l’époque, les voyageurs européens se succédaient sur le continent africain. La jeune Florence parlait l’arabe et le turc, ce qui pouvait se révéler fort utile pour une telle expédition, en plus de l’allemand et du roumain, les langues de son enfance austro-hongroise. Après des hésitations, Samuel Baker décida donc d’emmener la jeune femme, ce qui la comblait car cette dernière était bien décidée à suivre son bienfaiteur. Une vie d’exploratrice commençait.

En 1861, le couple mit sur pied une expédition pour découvrir la source du Nil. Durant vingt–six jours, ils naviguèrent sur le fleuve, puis traversèrent le désert de Nubie à dos de chameau, pour découvrir au bout de deux jours une oasis peu accueillante, jonchée d’os. La traversée du désert dura treize jours avant qu’ils n’arrivent dans une ville où un docteur administra de la quinine à Florence qui souffrait de la malaria. La beauté de Florence et la carrure de géant de Samuel impressionnèrent les habitants. Grand chasseur mais aussi ethnographe sans le savoir, Samuel décrivit avec précision la vie des nomades de la région, ce qui lui valut plus tard d’entrer à la Royal Geographic Society. Une fois Florence guérie, ils continuèrent leur route sur la rivière Atbara, l’autre nom du Nil bleu.

Arrivés sur le territoire de l’actuelle Ethiopie, dans le district de Sofi, le couple fit une pause de trois mois, pour « filer le parfait amour », selon le journal de Samuel Baker. Après avoir confirmé que le Nil bleu prenait sa source dans le lac Tana, les deux amants retournèrent à Khartoum et partirent explorer le Nil blanc. Un autre explorateur britannique John Speke avait découvert que ce fleuve prenait sa source dans le lac Victoria. Mais personne ne connaissait encore son cours entre le lac Victoria et Khartoum. Le couple monta une expédition qui faillit mal tourner, les porteurs se révoltèrent, mais c’est Florence qui réussit grâce à ses talents de négociatrice, à les convaincre de reprendre la route.

L’expédition fut très difficile dans un pays infesté par la malaria, où un marchand d’esclaves exigea Florence pour prix du passage, ses longs cheveux blonds faisant toujours de l’effet. Son costume aussi car elle portait des pantalons et n’hésitait pas à jouer du revolver pour écarter les bêtes ou les inopportuns. Finalement, ils arrivèrent au but en avril 1864 et nommèrent le lac qu’ils voyaient pour la première fois, lac Albert, en honneur du Prince consort. Florence faillit mourir et Samuel se préparait à faire creuser sa tombe quand elle revint à elle au bout de sept jours de quasi coma.

En octobre 1865, le couple retrouva l’Europe, et se maria officiellement. Samuel fut anobli et acheta un grand domaine dans le Devon. Mais le couple n’eut jamais les faveurs de la reine Victoria qui ne pardonnait pas à Samuel Baker d’avoir acheté sa seconde épouse, sa première femme étant morte en 1855 après avoir donné naissance à sept enfants, et d’avoir vécu en concubinage pendant les années d’exploration en Afrique.

Le couple repartit en Afrique en 1869 à la demande d’Ismaïl Pacha, le vice roi d’Egypte, pour mettre fin au commerce d’esclaves autour de la ville de Gandokoro, aujourd’hui située dans le Sud-Soudan, et Samuel fut nommé gouverneur général du Nil équatorial, pendant que Florence servait d’infirmière et s’efforçait de soulager les populations soumises aux razzias des marchands d’esclaves. Lord et Lady Baker s’installèrent définitivement dans leur domaine du Devon en 1873, Samuel mourut dix ans plus tard. Lady Florence Baker vécut jusqu’en 1916. Elle repose près de son mari, après une vie d’amour et d’aventures.