Par Manuel Cortella
Cela fait maintenant trois jours que nous sommes en Serbie, plus précisément à Belgrade, et nous n’avons toujours pas vu de signe tangible, incontestable, de la révolte de la population serbe, qui dure pourtant depuis neuf mois. Je vois bien l’ambiguité de ma position. J’ai dit à mes grands enfants, sur le chemin vers la Serbie, sur le ton de la plaisanterie s’entend : « Quand on sera là-bas, ne vous étonnez pas si vous m’entendez dire à des Serbes : « La Serbie est grande, la Serbie est belle, et Vučić est un grand homme ! » J’ai pas envie de finir au fond d’une geôle serbe et que vous soyez privés de papa pendant des mois, comme c’est arrivé à Philippe Tabary [1]… » Je voudrais juste être un voyageur qui attrape les signes au vol, un visiteur faussement niais qui récolte les informations au nez à la barbe de Vučić. Mais peut-être ne suis-je pas assez fort à ce jeu-là ? Les signes évidents de la révolte m’échappent. Ou alors nous avons un problème de calendrier.
Cette journée à Novi Sad débute par un quiproquo par GPS interposé. Nous tournoyons pendant une quinzaine de minutes à travers l’une des nouvelles infrastructures de la capitale – entre le pont à haubans et les bretelles au-dessus de la Save –, dont le pouvoir serbe se gargarise et qu’il instrumentalise dans l’espoir d’établir sa modernité, une sorte de « Regardez comme je suis beau et me déploie dans l’espace ! », avant de trouver notre route plein nord. Après une bonne heure d’autoroute, ayant laissé à notre gauche la Fruška Gora où se trouvent les « magnifiques monastères serbes » – un pli dans la plaine –, nous entrons dans Novi Sad, salués à notre gauche par une haute friche industrielle. Nous nous garons à l’entrée du centre-ville et commençons notre déambulation, le nez au vent. Ou presque. Car il y a toujours dans la bande de joyeux dévoreurs de guides qui vous regardent avec un peu de consternation lorsque vous hasardez des questions de béotiens ou que vous arborez une expression de surprise devant telle ou telle évidence architecturale ou historique.
Pour commencer, il y a une synagogue droit devant et il ne se passera pas deux heures avant que nous l’ayons visitée. Un petit tour au centre-ville s’impose cependant ainsi qu’un domicki cafe, le café de la maison, ou café turc.
Tout compte fait, la synagogue est encore ce que je préfère. La cathédrale Saint-Georges, orthodoxe et baroque, était ennuyeuse à souhait et il n’y a que la place centrale avec l’église catholique Sainte-Marie et la rue principale du centre, à l’architecture austro-hongroise, la rue du Danube (Dunavska) qui m’ont intéressé. Sur le parvis de l’église catholique, vaste et minéral, une jeune femme, qui a l’âge d’être étudiante, nous croise et sourit. Il y a très peu de touristes, pour ne pas dire aucun. Tout est calme. J’ai envie de citer Viviane Forrester dans son livre sur la mondialisation, L’Horreur économique [2], lorsqu’elle parle de « la violence du calme ».
Nous voici devant la synagogue de Novi Sad, à la façade faite de briques ocres et d’enduit blanc, enrichie d’une rosace aux lignes épurées et surmontée d’une coupole élégante. La synagogue sert aujourd’hui de salle de concert – d’ailleurs le jour de notre visite, un beau piano à queue, choyé par un accordeur asiatique, trône à proximité de la bima. C’est un superbe bâtiment de type Sécession hongroise qui me rappelle, au moins pour l’intérieur, l’extraordinaire église Steinhof d’Otto Wagner sur les coteaux boisés de Vienne : spacieuse quoique beaucoup moins haute, avec une distribution de la lumière scandée par des vitraux abstraits et géométriques qui n’est pas sans mystère.
La synagogue de Novi Sad, construite au tout début du XXe siècle par Lipot Baumhorn, architecte hongrois, a été désacralisée durant la Seconde Guerre mondiale puis de nouveau sacralisée en 1945. Mais l’effectif de la communauté juive rescapée, très amoindri (800 sur 4000 avant la guerre) et l’alya de nombreux Juifs dans les décennies suivantes ont mené à la quasi fin du culte hormis pour certains rites importants. Durant d’épouvantables journées d’avril 1944, elle avait servi de centre de regroupement des Juifs de Novi Sad, dans le cadre de la déportation des Juifs vivant dans les territoires occupés par les Hongrois, alliés des Nazis [3].
Devant la synagogue, des panneaux informatifs nous interpellent. Ils sont consacrés à Alon Ohel, jeune Israélien dont la famille est originaire de Novi Sad, kidnappé le 7 octobre 2023 au festival Nova music dans le désert du Neguev à proximité de la bande de Gaza. Musicien doué parti avec des amis pour participer au festival, il s’est retrouvé piégé dès son arrivée dans l’atroce attentat perpétré par le Hamas. Selon des informations glanées depuis notre passage à Novi Sad, Alon Ohel serait toujours en vie. Le panneau informatif, intitulé « Le piano jaune d’Alon », posé sur le piano droit en question, invite les passants à jouer quelques notes, pour « l’espoir ».
L’après-midi, nous traversons le Danube, comme d’autres le Rubicon, et montons à pied sous le cagnard jusqu’à la forteresse Petrovaradin. Coup de chaud dans la lumière aveuglante. Je m’allonge sur un banc à l’ombre, en maudissant le jour où je suis né blanc comme un lièvre polaire. Un peu plus tard, mon malaise ensoleillé apaisé, Tiphaine vient me chercher. Elle a trouvé les ateliers d’artistes installés dans la forteresse. Je l’accompagne et entre, seul, au hasard, dans le vaste bâtiment empli d’ombre, tourne à gauche, écarte un rideau-moustiquaire et, m’adressant à une silhouette au fond de la pièce, demande : « May I come in ? » La silhouette se penche sur le côté et clame : « Yes, come in ! », un sourire dans la voix. Une femme brune, mince, assez grande et qui doit avoir à peu près mon âge, et un homme, de grande taille, à la barbe et aux cheveux blancs, se lèvent de leur fauteuil, viennent chaleureusement vers moi et se présentent en me serrant la main : « Snežana ! », « Velibor ». Ils semblent un peu surpris. Peut-être de voir un étranger, ou un étranger comme moi. Je suis tenté de dire : « J’ai vu de l’ombre et je suis entré ».
Ils m’offrent un bon café, puis nous nous asseyons et devisons.
Velibor est enseignant à la retraite et peintre, Snežana est céramiste et enseignante en art contemporain. J’interroge mes hôtes à propos de leur atelier, qu’ils semblent partager : « Nous avons obtenu d’occuper ce studio il y a treize ans, par notre mérite et notre engagement. Mais il y a également une tradition locale ici qui veut que les ateliers se transmettent de père et de mère en fils et en fille, de préférence artistes, ou au moins artistes amateurs. Certains artistes de la forteresse jouissent de cette tradition. » J’aime beaucoup cette idée de transmission filiale d’un atelier, basée sur un héritage naturel et sur la volonté, mélange de déterminisme et d’auto-détermination.
Snežana et Velibor sont un couple d’artistes, c’est ainsi qu’ils se définissent. C’est une décision à la fois sentimentale et artistique qu’ils ont prise il y a bien longtemps et leurs carrières parallèles les ont menés en différents endroits d’Europe, mais en revanche Velibor n’a jamais voulu mettre les pieds aux Etats-Unis, qu’il abhore. Ils sont finalement revenus à Novi Sad. Velibor sourit en embrassant du regard l’espace somptueux dont ils disposent tous deux, les murs blancs encombrés de ses peintures et des étagères où se serrent les céramiques de Snezana, la hauteur sous plafond, et enfin la vue imbattable sur un méandre du Danube qui s’enfonce au loin, vers l’ouest, vers Vukovar – avant de remonter plein nord vers la Hongrie.
Je contemple le tableau que Velibor vient tout juste d’achever. Une forme architectonique se déploie dans l’espace de la toile, l’emplissant harmonieusement, et joue en quelques lieux avec la perspective. La palette est limitée à des gris, noirs, rouges et bruns, traités en à-plats rigoureux. Je décide qu’il s’agit d’« une peinture d’architecte », ce qui intrigue et amuse Velibor.
Tiphaine est revenue entretemps, bientôt suivie de Noé. Velibor nous pose enfin la question qui semble le tarauder depuis un moment : « Pourquoi êtes-vous venus en vacances en Serbie, pourquoi à Novi Sad ? J’aimerais savoir… » J’hésite, puis me lance : « Parce que je me sentais prêt ». Velibor m’encourage à poursuivre. « Avant, je ne l’étais pas. J’étais mal à l’aise par rapport à la Serbie, à cause de la guerre des années 1990, de la place qu’elle a prise dans notre famille. » Silence. Sommes-nous amis ? Ennemis ? Ennemis héréditaires ? Amis par choix ? Parce que l’histoire, parce que la raison nous dictent de l’être ? Pouvons-nous échanger par-dessus les propagandes respectives qui nous engluent, nous colmatent les yeux, les oreilles, la bouche ?... Les voiles sont affalés. Nous pouvons enfin parler. Tiphaine raconte brièvement sa famille croate.
Snežana se souvient : « Cette guerre était horrible. Et tout s’est terminé d’une manière tellement absurde. En 1999, l’Otan a attaqué la Serbie pour mettre fin à la guerre. Ils ont bombardé les ponts ici, sur le Danube, alors que nous étions très nombreux à être contre la politique de la Serbie. On ne pouvait plus traverser le Danube. Je me suis retrouvée à traverser le fleuve en barque, avec mon fils de deux ans ! »
Puis Tiphaine amène avec habileté la conversation sur le terrain de la contestation qui a lieu depuis près d’un an à travers la Serbie – tandis que mon intention était de mettre les deux pieds dans le plat. Snezana : « Nous sommes reconnaissants envers les étudiants. Depuis l’effondrement de l’auvent, cette honte, ils ont fait des choses extraordinaires. Ils ont sillonné le pays à pied, en vélo, en bus, jusque dans les campagnes les plus reculées, pour parler avec les gens, comprendre ce qu’ils veulent, tenter de les convaincre que le pays ne peut pas continuer comme ça, avec ce système, avec ce gouvernement complètement corrompu. »
Je demande à mon tour :
« – Pouvez-vous me dire ce que vous pensez de Vučić, de sa ligne politique, de sa personnalité ? Je n’arrive pas à savoir si c’est juste un soutien de Poutine, s’il est pro-européen commme il le prétend ou s’il joue avec l’Europe… ? Si c’est un démagogue ou un potentat… ? »
– C’est un cas psychiatrique ! s’exclame Velibor. Il apparaît presque tous les jours à la télévision, il monopolise les médias !...
– C’est le cas pour nous aussi, en France, répondé-je. Un peu moins maintenant mais lors du premier mandat, Macron était tout le temps à la télévision en train de la ramener…
– Oui mais concernant Vučić, ce sont des discours et des interventions qui ne sont pas interrompus, il prend la parole sans arrêt pour brandir des menaces ou se faire de la publicité !... La Serbie de Vucic est en train de brader le pays, de le vendre au plus offrant, que ce soit en ce qui concerne les matières premières ou les infrastructures. La Russie, la Chine ou les Emirats Arabes Unis s’en donnent à cœur joie. Mais il faut bien dire ce qui est : l’Europe est faible. Si l’Europe avait une vraie volonté, que ce soit par rapport à l’Ukraine, à l’économie ou la population serbes, à l’entrée de la Serbie dans l’Union européenne, elle ferait quelque chose ! Mais elle ne fait pas le poids ou en tout cas elle ne se donne pas les moyens…
– …
– Cela étant dit, je ne comprends toujours pas bien votre intérêt pour notre pays.
– Nous avons bien besoin, en France, de connaître le destin des autres nations, notamment européennes, des pays avec des profils et une histoire différents. C’est une façon de lutter contre notre arrogance, notre approche autocentrée.
– Je ne comprends toujours pas. Vous avez tout. Premièrement, vous avez l’arme nucléaire ! Ensuite, vous avez « le pâté de campagne », le « champagne », « La Normandie »… J’adore la Normandie ! Et le « pâté de campagne », c’est l’invention la plus extraordinaire que je connaisse ! Si j’étais français, je ne bougerais jamais de la France, je ne m’intéresserais certainement pas à la Serbie ni aux autres pays de la région et je boirais du « champagne » toute l’année ! »
Nous partons tous d’un grand éclat de rire. Et je me demande soudain si mon décentrement n’est pas une posture d’intello de gauche.
Nous poursuivons :
« – Jusqu’où peut aller cette révolte, selon vous ? Question difficile, bien sûr…
– Je pense qu’il sera difficile d’aller jusqu’à une révolution, un changement radical de régime, de pratique, répond Velibor. Ce qui se passe est très important mais la masse critique n’est pas atteinte selon moi. »
L’après-midi s’étire et le Danube prend des reflets de feu. Il est temps cependant de reprendre la route. Après des échanges – trop courts – autour des céramiques de Snezana, j’indique à nos hôtes mon souhait d’aller voir la gare de Novi Sad et éventuellement de rencontrer les étudiants qui pourraient s’y trouver. « Vous trouverez plutôt les étudiants à l’Université. Tous les soirs, pratiquement, il se passe quelque chose. Ce n’est pas loin. Vous traversez le fleuve, vous tournez à gauche, puis vous vous enfoncez un peu dans cette zone, là-bas », nous dit Snezana en désignant un quartier boisé d’où émergent de grands bâtiments, sur l’autre rive du Danube.
Après une photo souvenir et des embrassades, nous prenons congé. Nous récupérons Maté et Ninnog qui sont restés à l’extérieur à baguenauder dans l’enceinte de la forteresse et repartons vers l’Université en voiture. Mais nous traversons le quartier universitaire sans tomber sur le plus petit rassemblement étudiant. Seuls quelques slogans et grafitis nous interpellent. A part ça, il règne surtout une tension sourde. Mais nous manquons de temps pour voir si des groupes se forment, s’animent. Nous partons donc vers la gare, au nord de la ville. Traversons des quartiers résidentiels animés en cette tiède fin de journée, croisons des familles qui vaquent avec bébés et poussettes, des jeunes qui traversent les grandes artères en tenue estivale, apercevons des brassées d’enfants dans les aires de jeux au pied des immeubles… La vie semble suivre son cours.
Nous garons la voiture à quelques centaines de mètres et parvenons à pied devant la gare par la droite. Nous voyons d’abord les barrières métalliques qui protègent la zone et sanctuarisent ce lieu où seize personnes sont mortes – les autorités n’ont pas cherché à la cacher. Les barrières métalliques avec à leurs pieds des doudous, des peluches en grand nombre, de petites bougies exsangues. Au-delà de la zone protégée, la déchirure de l’auvent s’étale sur une vingtaine de mètres de long, à l’horizontale. Quelques armatures métalliques émergent du bâtiment et pendouillent. Sur le côté droit, la présence d’un policier en faction dans sa voiture paraît dérisoire. Il n’a d’ailleurs rien de menaçant – il s’agit peut-être de la police municipale. Lassé d’attendre, il sort de sa voiture et se dégourdit les jambes.
Nous longeons les barrières. De simples impressions blanches sur fond noir dans des pochettes plastiques égrainent les noms des seize victimes. Les peluches ont piètre allure, abandonnées aux intempéries, avachies, maculées de cire et peut-être d’écume d’extincteur. C’est à la fois navrant et révoltant.
Nous repartons dans la nuit tombante, dans la confusion des étoiles et des lumières des phares, laissant à droite cette fois-ci la haute friche industrielle.









