Tous ceux qui ont été surpris par Diella ont désormais l’explication. Derrière le battage médiatique autour de la « première ministre virtuelle de l’histoire », qui a fait sensation dans les grands médias du monde entier, se cachait en réalité un plan mesquin de détournement de fonds.
En présentant la première membre d’un gouvernement non faite de chair et de sang mais d’intelligence artificielle, Edi Rama a recouru à la bonne vieille tactique qui a jalonné toute sa carrière politique : faire du bruit en repeignant les façades pour empocher des millions grâce aux permis de construire, détruire brutalement le village de Lazarat pour mieux inonder l’Albanie de cannabis, proclamer l’opération « Fin de la folie » afin de légitimer les jeux d’argent clandestins, annoncer la disparition des déchets urbains pour détourner 400 millions d’euros via des incinérateurs fantomes, etc.
À la lumière des écoutes téléphoniques rendues publiques après la saisie des caméras cachées du sulfureux homme d’affaires Ergys Agasi, les déclarations du Premier ministre, prononcées le jour de naissance de Diella, apparaissent aujourd’hui plus ridicules que jamais. Il annonçait la nomination d’une ministre virtuelle chargée des marchés publics et de la lutte contre la corruption, affirmant qu’immédiatement après cette nomination, l’Albanie deviendrait un pays « 100 % exempt de corruption », grâce à l’élimination de toute intervention humaine dans les prises de décision, garantissant ainsi un système « transparent, efficace et indépendant de tout intérêt privé ».
Un État-voyou au coeur de l’État
Et qui est en charge de mener cette prétendue révolution ? L’Agence nationale de la société de l’information (AKSHI), cette institution que l’ancien bras droit d’Edi Rama [Arben Ahmetaj->https://www.courrierdesbalkans.fr/Albanie-ancien-vice-Premier-ministre-fuite-pouvoir-socialiste-corruption avait qualifiée de « jardin privé du Premier ministre ». C’est précisément dans cette agence qu’aucune concurrence publique honnête n’a jamais été organisée, que les vainqueurs étaient désignés d’avance, que pour un appel d’offres à deux millions d’euros, le plafond réel était fixé à quatre, que les récalcitrants étaient pris en otage par des criminels — ces derniers étant parfois assistés par de hauts gradés de la police… Là enfin que la Commission des marchés publics intervenait pour tout arranger, en cas de difficulté.
Si l’on ajoute à ces faits l’utilisation électorale de l’AKSHI, le vol et le détournement des données des citoyens albanais au service du clientélisme politique, il devient évident qu’un État voyou s’est organisé au cœur même de l’État. Il est bien sûr impensable de croire qu’un tel schéma mafieux, auquel obéissent de nombreux autres maillons, ait été mis en place par les seuls Ergys Agasi, Mirlinda Karçanaj et Ermal Beqiri. Ils n’en sont pas les concepteurs, mais de simples exécutants, certes grassement rémunérés.
Cette hypothèse est étayée par des faits. Ergys Agasi n’était-il pas connu comme un amateur de soirées fastueuses arrosées de grands crus, et comme l’émissaire direct d’Edi Rama auprès de milieux obscurs ? Le Premier ministre ne l’a-t-il pas publiquement défendu face à un journaliste de l’émission Report sur Rai 3 ? Quant à Mirlinda Karçanaj, n’est-elle pas l’une des directrices de la municipalité de Tirana qui vient d’entrer au gouvernement ?
Pour camoufler cette réalité, le Premier ministre a nommé une ministre virtuelle, sans imaginer que, quelques mois plus tard, la vérité éclaterait.
Le portrait de Mirlinda Karçanaj dressé par la rédaction de Lapsi.al révèle un élément intéressant : quatre ans après sa nomination à l’AKSHI, le Premier ministre l’a placée sous son contrôle direct, lui confiant la gestion de l’ensemble des marchés publics des institutions. Pendant huit ans, il lui a laissé un budget d’un demi-milliard d’euros. C’est précisément grâce à cet argent qu’Ergys Agasi a eu « l’opportunité », ainsi que le dit le SPAK, de s’enrichir de 29 millions d’euros, tandis que son associé, Ermal Beqiri, en a empoché onze en une seule année.
Est-il concevable qu’Edi Rama, dès son arrivée au pouvoir, ait nommé une ancienne collaboratrice de longue date à la tête de l’AKSHI, l’ait placée sous sa tutelle personnelle, lui ait « confié » 540 millions d’euros pour organiser l’ensemble des appels d’offres des institutions publiques, sans rien savoir de ce qui s’y passait ? Se pourrait-il qu’une fois encore, ses plus fidèles protégés, Linda et Gysi, l’aient trompé ?
Le précédent de l’AKSHI en 2017
Le plus savoureux n’est pas là. En poussant la réflexion plus loin, il est clair que l’histoire se répète, avec un ridicule effet de « déjà-vu », y compris dans le cas de Diella. Lorsqu’il a renforcé l’AKSHI en 2017 et lui a confié l’organisation de tous les appels d’offres, Edi Rama avait justifié cette décision par le besoin de lutter contre la corruption, contre les paiements occultes et contre les pots-de-vin, promettant d’éliminer les files d’attente dans les administrations grâce au numérique. Au nom de cette innovation, environ 70 à 80 % du demi-milliard d’euros alloué à la centralisation des marchés a fini dans les poches de gangsters.
C’est exactement le même prétexte, la même matrice perverse, qui a donné naissance à Diella huit ans plus tard. Apparemment, sa création n’était motivée ni par un véritable désir de modernité, ni par l’effet de buzz international. Elle visait plutôt à dissimuler une situation qui commençait sérieusement à sentir le roussi, après les scandales successifs touchant l’AKSHI.
Pour camoufler cette réalité, le Premier ministre a nommé une ministre virtuelle, sans imaginer que, quelques mois plus tard, la vérité éclaterait : elle était le fruit d’une gestation criminelle. Cette ministre miracle est devenue la preuve qu’Edi Rama, en fournissant les alibis des vols commis à l’AKSHI, en portait la responsabilité personnelle. Cette fois, il s’est brûlé aux radiations immondes de sa propre Diella.



