Deux jours de discussions, des déclarations en faveur de l’intégrité territoriale de l’Ukraine, des perspectives de coopération économique et humanitaire ainsi que la possibilité d’un accord de libre-échange : autant de signes d’un rapprochement, mais sans véritable évolution de fond dans la position de la Serbie à l’égard de la Russie.
Belgrade continue de ne pas s’associer aux sanctions européennes contre Moscou, de préserver des liens énergétiques étroits avec la Russie et de maintenir son équilibre entre l’Union européenne et le Kremlin. Dans le même temps, Aleksandar Vučić a réaffirmé son soutien à l’intégrité territoriale de l’Ukraine, tandis que Kyiv a maintenu sa position sur le Kosovo.
Pour Belgrade, cette approche relève d’une diplomatie pragmatique, qui consiste à préserver ses relations avec plusieurs partenaires sans renoncer à ses intérêts propres. Pour Kyiv, la rencontre permet néanmoins de mettre en avant un résultat politique : même un État traditionnellement proche de Moscou reconnaît l’intégrité territoriale de l’Ukraine.
Mais au-delà de cette dimension symbolique, les résultats restent limités. La Serbie n’a pas fondamentalement modifié ses choix de politique étrangère, tandis que l’Ukraine n’a obtenu de Belgrade aucun engagement susceptible d’avoir une influence concrète sur le cours de la guerre.
C’est là qu’apparaît une contradiction qui dépasse largement le cadre de cette seule rencontre.
L’Ukraine et la Serbie se retrouvent, d’une certaine manière, de part et d’autre d’un même principe : celui de l’intégrité territoriale. Depuis 2008, Kyiv ne reconnaît pas l’indépendance du Kosovo, notamment par crainte de créer un précédent en matière de sécession unilatérale. Après 2014, cette position est devenue encore plus importante : une reconnaissance du Kosovo aurait pu affaiblir la position de l’Ukraine dans sa défense de l’intégrité territoriale de la Crimée et du Donbass.
La logique ukrainienne est compréhensible. Mais elle révèle aussi une contradiction plus profonde, au cœur de la politique internationale.
L’Ukraine demande le respect de ses frontières internationalement reconnues, tout en refusant de reconnaître le Kosovo. La Serbie, de son côté, affirme soutenir l’intégrité territoriale de l’Ukraine, mais refuse catégoriquement de renoncer à ses revendications sur le Kosovo. La Russie va encore plus loin dans cette instrumentalisation : elle nie l’intégrité territoriale de l’Ukraine tout en invoquant des principes qu’elle-même bafoue.
Au final, les mêmes principes sont utilisés de manière sélective, en fonction des intérêts stratégiques de chacun.
Pour l’Ukraine, la difficulté est qu’elle doit souvent évoluer dans ce système en partant d’une position beaucoup plus faible.
Après 1991, l’Ukraine est restée pendant de nombreuses années étroitement dépendante de la Russie, tant sur le plan énergétique et économique que politique. Le contexte régional des premières années d’indépendance illustre bien cette situation. En 1992, certains volontaires ukrainiens, notamment des membres de l’UNSO, ont participé aux combats en Transnistrie. Cet épisode, à la fois complexe et controversé, se situe à la croisée du nationalisme ukrainien, de la politique post-soviétique et des tensions autour de la Moldavie. Des volontaires ukrainiens se sont alors retrouvés aux côtés des forces transnistriennes, tandis que la Russie soutenait l’enclave séparatiste par sa présence militaire, notamment à travers la 14e armée.
Officiellement, Kyiv cherchait à jouer un rôle de médiateur et à éviter une confrontation directe avec Moscou. Cet épisode montre à quel point les relations régionales étaient encore complexes durant les premières années de l’indépendance. L’Ukraine n’avait pas encore défini clairement son orientation géopolitique, tandis que sa société et ses élites restaient profondément marquées par l’espace politique et culturel hérité de l’Union soviétique.
Avec le temps, cet équilibre a commencé à se transformer. La révolution orange, le rapprochement avec l’Union européenne, l’accord d’association puis l’Euromaïdan ont progressivement fait évoluer l’orientation extérieure du pays. La Russie a répondu par la force. Après 2014, et plus encore depuis 2022, la dépendance de l’Ukraine a changé de nature.
L’Ukraine peut développer ses relations économiques avec la Serbie, obtenir des déclarations de soutien et tenter de convaincre ses dirigeants, mais elle ne peut pas contraindre Aleksandar Vučić à renoncer à sa politique d’équilibre entre Moscou et Bruxelles.
Aujourd’hui, une grande partie du financement, de l’armement, du renseignement, des technologies et du soutien diplomatique dont bénéficie l’Ukraine provient de ses partenaires occidentaux. Cette aide lui a permis de résister et de préserver sa souveraineté, mais elle a aussi créé une nouvelle forme de dépendance. Kyiv dispose désormais d’une marge de manœuvre bien plus importante sur la scène internationale, sans pour autant être devenu un centre de puissance pleinement autonome.
Dans ce contexte, la diplomatie ukrainienne doit encore souvent agir moins depuis une position où elle peut imposer seule son agenda que dans une logique de recherche de soutiens, de coalitions et de garanties.
Belgrade illustre bien cette situation. L’Ukraine peut développer ses relations économiques avec la Serbie, obtenir des déclarations de soutien et tenter de convaincre ses dirigeants, mais elle ne peut pas contraindre Aleksandar Vučić à renoncer à sa politique d’équilibre entre Moscou et Bruxelles. La Serbie poursuit son propre agenda, qui ne correspond pas nécessairement aux priorités de Kyiv.
La situation intérieure de l’Ukraine ne fait qu’accentuer cette difficulté.
Les scandales de corruption, les tensions au sein du pouvoir, les controverses autour de certaines nominations et les critiques concernant la transparence de la gouvernance donnent l’image d’un État qui peine encore à passer d’une logique de gestion de crise à un fonctionnement institutionnel plus stable. En temps de guerre, cette faiblesse est d’autant plus problématique que chaque conflit interne finit par avoir des répercussions sur la perception du pays à l’étranger.
Le problème dépasse donc largement la question de quelques responsables ou de certaines décisions. Il touche avant tout à la solidité des institutions.
L’Ukraine peut compter sur des armes, une aide financière et un soutien politique importants de la part de ses partenaires occidentaux. Mais tant que ses institutions resteront fragiles, elle demeurera dépendante des ressources extérieures et des arrangements politiques. C’est là que se situe l’une des principales limites à son autonomie stratégique.
La guerre est pourtant en train de produire un mouvement inverse.
L’essor massif des drones, le développement des technologies de défense, la mobilisation du secteur informatique autour des besoins militaires, l’adoption de nouvelles méthodes de gestion, le rôle croissant des commandants sur le terrain et le contrôle plus attentif de la société sur le pouvoir contribuent progressivement à faire émerger un autre modèle d’État.
Cela ne signifie pas que les élites ukrainiennes sont devenues soudainement plus efficaces ou moins corrompues. La réalité est plus simple : la guerre ne leur laisse guère le choix. Un pays qui résiste depuis plusieurs années à un adversaire beaucoup plus puissant est obligé de se transformer, parfois à travers ses échecs, ses scandales, les mobilisations de la société et les conflits qui traversent le système politique lui-même.
C’est précisément là que se trouve le paradoxe.
L’Ukraine reste largement dépendante du soutien extérieur, mais la guerre crée en même temps les conditions d’émergence d’un État plus autonome. Sa capacité à s’affirmer comme un véritable acteur stratégique dépendra donc non seulement des armes qu’elle recevra ou des garanties internationales qu’elle obtiendra, mais aussi de sa capacité à transformer les adaptations imposées par la guerre en une véritable modernisation de ses institutions.
Conclusion
Belgrade reste Belgrade : la Serbie soutient l’intégrité territoriale de l’Ukraine, tout en continuant à entretenir des relations étroites avec la Russie. Kyiv reste Kyiv : en cherchant à obtenir le soutien international le plus large possible, l’Ukraine doit encore composer avec un ensemble de dépendances extérieures.
L’Ukraine n’est plus depuis longtemps une périphérie de la Russie, mais elle n’est pas encore devenue pour autant une puissance géopolitique pleinement autonome. La guerre lui a donné une influence internationale considérable, sans pour autant lui garantir une véritable autonomie stratégique.
La question essentielle est donc de savoir si l’Ukraine saura transformer le soutien de ses partenaires, l’expérience acquise pendant la guerre et l’essor de ses capacités technologiques en une force qui lui soit propre.
Tant que cette transformation ne sera pas achevée, des rencontres comme celle de Belgrade continueront de jouer un rôle de miroir. Elles ne révéleront pas seulement les limites de la politique serbe ou le pragmatisme de Vučić, mais aussi, et surtout, les limites de la capacité de l’Ukraine à s’affirmer comme un acteur géopolitique pleinement autonome.


