Le déclencheur immédiat de cette décision a été la désignation honorifique « Héros de l’UPA » attribuée à une unité des forces armées ukrainiennes. Pour la partie polonaise, il s’agit d’un franchissement supplémentaire d’une « ligne rouge » liée à la mémoire de l’Organisation des nationalistes ukrainiens et de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne, considérées en Pologne comme responsables des massacres de civils polonais en Volhynie et en Galicie orientale en 1943–1944.
En réaction, la partie ukrainienne a restitué la décoration et renoncé aux distinctions polonaises. Varsovie a, de son côté, réaffirmé que son soutien à Kyiv restait inchangé, tout en rappelant que « la vérité historique ne saurait faire l’objet d’un compromis politique ».
Dans ce type d’épisodes, les débats polono-ukrainiens sur le passé révèlent avec une particulière netteté la manière dont des récits concurrents structurent l’interprétation des mêmes faits historiques et, par ricochet, influencent les relations politiques contemporaines. L’idéologie y fonctionne comme un prisme de lecture : elle tend à amplifier certains éléments compatibles avec le récit dominant, tout en reléguant au second plan, voire en invisibilisant, ceux qui le contredisent. Ce mécanisme n’est pas unilatéral ; il traverse les deux espaces mémoriels et agit de manière symétrique dans la construction des perceptions historiques.
Les racines historiques du conflit
À l’issue de la guerre polono-soviétique, la Galicie orientale et la Volhynie sont intégrées à l’État polonais. Pour une large partie de la population ukrainienne, cette évolution est vécue comme la disparition des perspectives d’un État propre et comme une forme de domination sur des territoires revendiqués auparavant par la République populaire ukrainienne. Pour la partie polonaise, en revanche, il s’agit du rétablissement de la souveraineté nationale sur des régions perçues comme historiquement liées à la Pologne.
Dans ce contexte, les autorités polonaises mettent en place une politique de polonisation qui se traduit par une limitation progressive de l’usage de la langue ukrainienne dans la sphère administrative, une réduction du réseau scolaire ukrainien et le recours à diverses mesures répressives, parmi lesquelles la « pacification » de 1930 reste l’exemple le plus marquant. Ces politiques contribuent à installer durablement un climat de tension et de méfiance entre les deux communautés.
En parallèle, les dynamiques politiques au sein de la société ukrainienne se radicalisent progressivement. Une partie de la population s’oriente vers les mouvements communistes, tandis qu’une autre se tourne vers le nationalisme. Malgré leurs différences idéologiques, ces deux courants ont en commun de proposer des réponses simplifiées à des réalités particulièrement complexes, en structurant le monde politique autour d’une opposition nette entre « nous » et « eux ».
Peu à peu, une logique idéologique plus générale s’impose dans ce contexte : celle qui élève les intérêts de la nation au rang de principe moral supérieur. Lorsqu’elle devient structurante, une telle grille de lecture tend à transformer des conflits politiques et territoriaux en antagonismes identitaires plus profonds, aux conséquences potentiellement extrêmes.
La mémoire historique comme instrument politique
Karol Nawrocki — historien de formation, ancien directeur de l’Institut de la mémoire nationale et figure du courant conservateur-nationaliste — défend de manière constante une approche qui tend à placer le passé au cœur des choix politiques contemporains, parfois même au-dessus des impératifs de la conjoncture stratégique.
La question ne se réduit pas à une opposition entre « populisme » et « rigueur de principe ». Elle renvoie à un enjeu plus fondamental : celui de savoir dans quelle mesure une idéologie politique peut être amenée à privilégier des conflits symboliques hérités de l’histoire, au détriment des intérêts stratégiques du présent, notamment dans un contexte marqué par une menace extérieure commune.
C’est à ce niveau que se dessine la frontière, souvent poreuse, entre mémoire historique et instrumentalisation politique. Lorsque le passé devient un levier de mobilisation, la recherche de vérité historique tend progressivement à céder la place à des objectifs de légitimation politique. Les faits eux-mêmes ne disparaissent pas, mais ils sont reconfigurés au sein de récits où les symboles, les simplifications et les représentations mémorielles prennent le dessus.
L’UPA : mémoire et politique
Les débats contemporains autour de l’UPA illustrent avec une particulière netteté la manière dont l’histoire peut se transformer en terrain de confrontation idéologique. Dans la mémoire collective polonaise, la tragédie de Volhynie est avant tout associée à l’extermination massive de civils. Selon différentes estimations, entre 50 000 et 100 000 Polonais auraient été tués. Dans ce cadre interprétatif, les autorités polonaises qualifient ces événements de génocide ou, à tout le moins, de nettoyage ethnique présentant des caractéristiques génocidaires.
Dans une large partie de la société ukrainienne, en revanche, l’UPA reste perçue comme l’un des principaux symboles de la lutte pour l’indépendance nationale face à deux régimes totalitaires — nazi et soviétique. Dans ce récit, la tragédie de Volhynie tend soit à être relativisée, soit à être intégrée dans une logique plus large de violence réciproque propre au contexte de guerre totale.
Dans les deux cas, la lecture du passé est fortement structurée par des cadres idéologiques qui privilégient des schémas narratifs clairs, souvent binaires, opposant victimes et responsables, même lorsque la réalité historique apparaît bien plus fragmentée et difficile à stabiliser.
Une approche véritablement indépendante de ces événements implique dès lors de maintenir ensemble plusieurs niveaux de lecture :
1. Les massacres de civils polonais ont bel et bien eu lieu et relèvent de formes de violence de masse pouvant être qualifiées de nettoyage ethnique.
2. L’UPA s’inscrit également dans un mouvement armé ukrainien qui se définit dans la lutte contre deux régimes totalitaires — nazi et soviétique.
La prise en compte simultanée de ces dimensions permet de sortir d’une logique où l’histoire est réduite à un instrument de mobilisation politique. Elle n’amoindrit pas la gravité des faits, mais elle empêche qu’ils soient entièrement absorbés par des récits nationaux concurrents.
Le coût géopolitique des guerres idéologiques
Le principal bénéficiaire des tensions polono-ukrainiennes demeure la Russie. Depuis des décennies, le Kremlin exploite les traumatismes historiques des deux peuples afin d’entretenir et d’amplifier la méfiance mutuelle. Dans cette logique, chaque nouvelle crise liée aux monuments, aux commémorations ou aux symboles devient une ressource supplémentaire pour la propagande russe.
Il est d’autant plus révélateur que des idéologies politiques différentes puissent produire des effets convergents. Le nationalisme conservateur polonais et le nationalisme post-soviétique ukrainien, malgré l’opposition de leurs récits historiques, aboutissent dans la pratique à un résultat similaire : l’affaiblissement d’un front commun face à la menace russe.
Ce constat illustre la manière dont l’idéologie peut progressivement se substituer à l’analyse des réalités objectives, lorsque la compétition symbolique autour du passé finit par influencer, voire déterminer, les calculs stratégiques du présent.
Entre vérité et survie
Une approche historique véritablement indépendante suppose d’éviter deux écueils opposés :
– L’héroïsation, qui repose sur l’idée implicite que « les nôtres » ne sauraient être coupables ;
– Le relativisme, qui tend à effacer les différences de responsabilité entre les acteurs historiques.
Les faits ne perdent pas leur portée selon le drapeau sous lequel ils se sont déroulés, ni selon l’usage politique qui en est fait. La Pologne est légitime dans sa politique de mémoire, tout comme l’Ukraine l’est dans la construction de son propre récit historique. Toutefois, aucun de ces récits ne peut être considéré comme pleinement absolu lorsqu’il contribue, dans les faits, à fragiliser la capacité des deux États à faire face à une menace existentielle commune.
La seule voie rationnelle consiste dès lors à accepter la confrontation avec les faits les plus inconfortables, indépendamment de leur compatibilité avec un mythe national, une conjoncture politique ou une demande sociale.
En temps de guerre, subordonner la mémoire historique à une exigence stratégique ne signifie pas renoncer à la vérité. Cela revient plutôt à reconnaître que l’histoire doit éclairer le réel, et non devenir un instrument de sa fragmentation.
C’est précisément pour cette raison que l’analyse indépendante suscite souvent des résistances dans les différents camps idéologiques : elle remet en cause les monopoles de la légitimité morale et refuse les récits simplifiés fondés sur des figures exclusivement héroïques ou coupables. Mais c’est aussi ce qui lui permet, en retour, de transformer l’histoire en outil de lucidité plutôt qu’en instrument de conflit.



