En juin 2026, la Moldavie a franchi une nouvelle étape importante sur le chemin de son intégration européenne. Le 15 juin, à Luxembourg, les conférences intergouvernementales avec l’Ukraine et la Moldavie ont marqué l’ouverture officielle du premier cluster de négociation, Fundamentals, consacré notamment à l’État de droit, à la réforme du système judiciaire et à la lutte contre la corruption. Malgré la guerre qui se poursuit dans l’Ukraine voisine, le processus d’adhésion progresse de manière soutenue, et Chișinău espère réunir les conditions nécessaires à une entrée dans l’Union européenne entre 2028 et 2030.
Cependant, l’avenir européen de la Moldavie demeure étroitement lié à la question transnistrienne. Depuis plus de trois décennies, cette région est généralement décrite comme l’un des principaux « conflits gelés » de l’espace post-soviétique. Pourtant, derrière cette apparente immobilité, la réalité évolue progressivement.
Paradoxalement, même que le différend politique reste officiellement non résolu, la Transnistrie s’intègre de plus en plus aux dynamiques économiques de la Moldavie et de l’Union européenne. Au fil des années, les échanges commerciaux, les dépendances économiques et les mécanismes de coopération se sont renforcés, créant une situation où l’intégration économique progresse parfois plus rapidement que le règlement du conflit lui-même.
Cette évolution soulève une question essentielle : la Transnistrie constitue-t-elle encore le principal obstacle à l’adhésion de la Moldavie à l’Union européenne, ou pourrait-elle, à terme, devenir l’un des leviers permettant de faciliter cette intégration ?
La réalité économique
L’idée d’une Transnistrie économiquement autonome correspond de moins en moins à la réalité observée sur le terrain. Au cours de la dernière décennie, et plus particulièrement depuis l’application de la zone de libre-échange approfondie et complète (DCFTA) entre la Moldavie et l’Union européenne, l’économie de la région s’est progressivement tournée vers les marchés européens.
Selon les données du Bureau moldave de la réintégration, entre 2024 et 2025, de 70 à 83 % des exportations transnistriennes étaient destinées aux pays de l’Union européenne. Les principales entreprises locales fonctionnent désormais à travers des structures enregistrées en Moldavie, s’acquittent de leurs obligations douanières auprès des autorités moldaves et opèrent dans un cadre réglementaire de plus en plus connecté à celui de Chișinău.
Cette évolution traduit une réalité souvent négligée : malgré la persistance du conflit politique, les interdépendances économiques entre les deux rives du Dniestr n’ont cessé de se renforcer. De manière progressive, la Moldavie semble mettre en œuvre une stratégie fondée sur deux dynamiques complémentaires : poursuivre les réformes nécessaires à l’intégration européenne sur les territoires qu’elle contrôle pleinement, tout en favorisant un rapprochement graduel avec la Transnistrie.
Cette approche est généralement accueillie avec pragmatisme à Bruxelles. L’hypothèse d’une adhésion accompagnée de mécanismes transitoires permettant de différer l’application de certaines dispositions du droit européen sur la rive gauche du Dniestr est régulièrement évoquée comme une solution réaliste en attendant un règlement définitif du statut de la région.
Le défi sécuritaire
Si l’économie rapproche progressivement la Transnistrie de la Moldavie et de l’Union européenne, la question sécuritaire demeure le principal facteur de blocage.
La présence militaire russe reste au cœur du problème. Environ 1 200 à 1 500 soldats russes sont toujours stationnés dans la région, officiellement chargés de la protection du vaste dépôt de munitions de Cobasna. Bien que ce contingent soit aujourd’hui relativement isolé et dispose de capacités limitées, il conserve une forte portée symbolique et politique.
Pour le Kremlin, la Transnistrie demeure un instrument d’influence dans l’espace post-soviétique et un moyen de peser sur les choix stratégiques de la Moldavie. C’est cette dimension géopolitique qui continue de compliquer toute perspective de règlement durable. Ainsi, alors que l’intégration économique avance de manière tangible, la résolution politique du conflit reste freinée par des considérations de sécurité qui dépassent largement les frontières de la région elle-même.
Union avec la Roumanie ou voie indépendante ?
La question sécuritaire nourrit également un débat de plus en plus visible au sein de la société moldave : celui d’une éventuelle réunification avec la Roumanie. Pour ses partisans, l’union représenterait la voie la plus rapide vers l’intégration pleine et entière à l’Union européenne et à l’OTAN. Les sondages réalisés en 2025 et 2026 témoignent d’ailleurs d’une progression de cette idée, dont le soutien oscille désormais entre 42 et 46 % selon les enquêtes.
Pourtant, cette option comporte un paradoxe majeur. Une réunification avec la Roumanie soulèverait presque immédiatement la question du statut de la Transnistrie. En tant qu’État membre de l’OTAN et de l’Union européenne, la Roumanie ne pourrait intégrer un territoire marqué par la présence de troupes russes et par un conflit non résolu. Dans cette perspective, tout projet d’union impliquerait, de fait, de repenser l’avenir de la rive gauche du Dniestr, voire d’en accepter une séparation durable.
Cette perspective suscite également des interrogations parmi plusieurs minorités du pays, notamment chez les Gagaouzes, les Bulgares, les Ukrainiens et d’autres communautés. Pour beaucoup, l’existence d’un État moldave indépendant demeure un élément important d’équilibre politique, identitaire et social.
Vers une intégration européenne par la voie moldave
Dans les conditions actuelles, le scénario le plus crédible semble donc être celui d’une adhésion à l’Union européenne en tant qu’État souverain. Cette option permettrait à la Moldavie de préserver sa capacité de décision, de limiter les risques de divisions internes et de poursuivre, dans le même temps, un rapprochement progressif avec la Transnistrie à travers les mécanismes de convergence économique et juridique.
Au fond, la question centrale n’est peut-être plus de savoir si la Moldavie rejoindra l’Union européenne, mais plutôt sous quelle forme elle y parviendra. La voie de l’indépendance, combinée à une intégration graduelle de la Transnistrie dans les espaces économique et réglementaire moldaves, apparaît plus lente que le scénario de l’union avec la Roumanie. Elle semble toutefois offrir davantage de stabilité et de réalisme dans un environnement régional toujours marqué par de fortes incertitudes.
L’ouverture officielle des négociations d’adhésion constitue ainsi une étape décisive. Elle offre à Chișinău l’opportunité d’accélérer les réformes internes tout en utilisant le cadre européen comme un levier pour rapprocher progressivement les conditions d’un règlement durable de la question transnistrienne.



