De la Croatie à la Grèce, les habitants paient le prix du surtourisme

En Croatie, en Espagne ou en Grèce, la vie quotidienne des habitants est bouleversée par le surtourisme. Faut-il envisager des taxes touristiques, des restrictions sur les locations de courte durée ou une limitation du nombre de navires de croisière ?

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De la Croatie à la Grèce, les habitants paient le prix du surtourisme
Un bateau de croisière dans le port de Gruž, à Dubrovnik© V. Tesija/BIRN

Hors de la haute saison, il ne faut que quelques minutes à Ivana Mišić pour parcourir en voiture les cinq kilomètres qui séparent son domicile, à Župa Dubrovačka, des remparts médiévaux de la vieille ville de Dubrovnik, où elle travaillait jusqu’à récemment dans une boutique de cravates. Au printemps et en été ? C’est beaucoup plus difficile. 

« En période de forte affluence, il me faut une heure pour rejoindre la ville, mais s’il y a un problème quelque part, un accident de la circulation, un glissement de terrain sur la route – et il n’y a qu’une seule route pour rejoindre la ville –, cela me prend parfois deux heures », explique cette mère de trois enfants, âgée de 47 ans. Ensuite, il faut trouver une place de parking… « Dès avril, quand la saison touristique commence, je ne peux plus trouver à me garer », explique-t-elle. « C’est normal pour nous de passer deux heures en voiture chaque jour, même si la plupart du temps, nous passons ces deux heures dans les bouchons ou à l’arrêt », ajoute-t-elle, en référence à toutes les personnes qui se rendent dans la Vieille Ville.

Située à l’extrémité méridionale de la Croatie, Dubrovnik est la ville la plus touristique du pays et figure parmi les plus visitées au monde, en nombre de touristes par habitant. L’année dernière, la ville a enregistré plus de 1,3 million de visiteurs et totalisé un peu plus de 4,2 millions de nuitées, un chiffre qui n’a été « dépassé » que par celui de Rovinj, dans le nord.

Selon Eurostat, l’office statistique de l’Union européenne, la Croatie s’est classée à la 14e place en 2024 en termes d’arrivées touristiques parmi les 27 États membres de l’UE et sept autres pays où Eurostat mène ses enquêtes. Cette année-là, le pays de 3,8 millions d’habitants a enregistré environ 20,2 millions d’arrivées touristiques, soit 5,3 touristes par habitant.

Le tourisme est un pilier de l’économie croate, mais sa croissance a eu un coût pour les destinations les plus prisées : prix élevés, forte affluence, nuisances sonores, infrastructures surchargées et la disparition d’un mode de vie qui a perduré pendant des générations dans les charmantes ruelles des vieilles villes de l’Adriatique et sur ces îles autrefois paisibles.

Cet article s’appuie sur les témoignages de plus de 180 personnes issues de huit pays – la Turquie, la Grèce, la Croatie, le Monténégro, l’Albanie, la France, l’Espagne et la Pologne – qui ont répondu à un questionnaire du média partenaire BIRN sur la vie dans les villes et villages prisés des touristes.

Où que l’on regarde, les défis sont globalement les mêmes. Certaines localités ont tenté d’en limiter l’impact grâce à des mesures telles que des taxes touristiques, des quotas pour les bateaux de croisière et des restrictions sur les locations de courte durée.

Selon, Edvin Jurin, expert en marketing touristique, c’est la « mentalité » des gens qui doit changer. « Nous n’avons pas une culture de la préservation de l’espace », explique-t-il. « Nous sommes devenus exclusivement axés sur l’immobilier : vendre la propriété de son grand-père à un investisseur qui gagne de l’argent au mètre carré. ».

« De vraies personnes, menant des vraies vies »

Le tourisme de masse « perturbait gravement notre quotidien » dans le quartier, estime Manos Venieris, qui habite dans le quartier central de Koukaki, à Athènes, au pied de la colline de l’Acropole. « Le bruit incessant des valises à roulettes et des chariots à bagages, de jour comme de nuit, est devenu insupportable. Notre immeuble s’est transformé en hôtel, puisque 60 à 70 % des appartements sont désormais loués sur Airbnb », affirme cet homme de 37 ans. « Il y a donc un bruit constant provenant des touristes qui profitent de leurs vacances jusque tard dans la nuit, tandis que les habitants tentent de mener une vie normale juste de l’autre côté du mur. »

Pour Zozefina Valopetropoulou, une serveuse de 45 ans qui travaille dans le centre d’Athènes, la combinaison du tourisme et de la technologie porte atteinte à sa vie privée, en particulier lorsque des touristes la photographient sans son consentement. « C’est une situation inconfortable qui devient de plus en plus fréquente ». La moitié des personnes interrogées expliquent ne pouvoir profiter des trésors culturels ou naturels situés à proximité de chez elles qu’occasionnellement, une fois la saison touristique terminée. Environ 6 % ont indiqué ne pas pouvoir en profiter du tout.

Borja Rodríguez, ingénieur en informatique à Barcelone, habite près de l’emblématique basilique de la Sagrada Familia, œuvre de Gaudí. Il travaille principalement à domicile et n’est donc pas confronté au problème des trajets quotidiens, mais même se promener dans son quartier est devenu difficile.

« Quand je vais courir, j’ai l’habitude de passer par la Carrer Marina [du côté de l’« ancienne » façade de la basilique], explique-t-il, C’était toujours un peu agaçant à cause du nombre de personnes qui se promenaient sans faire attention, mais j’aimais bien passer par là parce que c’est mon quartier et que je ne devrais pas avoir à l’éviter. Depuis sept ou huit mois, je ne peux même plus m’y promener ; l’accès à ce tronçon est réservé aux visiteurs de la basilique, ce qui m’oblige à emprunter d’autres rues et modifie ma routine. »

Pour Daniel Pardo, un autre habitant de Barcelone et porte-parole de l’Assemblée de quartier pour la décroissance touristique (ABDT), le nombre de touristes dans la ville était à peu près équivalent à celui de 2019, avant que la pandémie de COVID-19 ne frappe.

Pendant la pandémie, « les habitants ont pu se réapproprier des espaces qui avaient été complètement accaparés par le tourisme. Du jour au lendemain, les gens ont réinvesti les places et les espaces publics dont ils avaient auparavant été chassés. On avait l’impression d’un retour à une utilisation normale et quotidienne. » Après la levée des restrictions liées à la pandémie, la « re-touristification » a été rapide, explique Daniel Pardo et a alimenté une réaction de rejet par la suite.

À Ténérife, dans les îles Canaries, Diego Gutierrez, ingénieur de 35 ans, explique qu’il existait autrefois des quartiers spécialement destinés aux touristes et d’autres, comme sa ville natale de Santa Cruz de Ténérife, qui ne l’étaient pas. Cela est en train de changer, confit-il.  « Ici, certaines zones étaient réservées exclusivement aux touristes, comme le sud de l’île – le très célèbre quartier de Las Américas, Santiago del Teide… Aujourd’hui, Santa Cruz, qui était une ville destinée à nous, les Canariens, pour y construire notre vie, s’oriente de plus en plus vers le tourisme, notamment avec le nouveau terminal de croisière. »

« Bien sûr, cela stimule les recettes de la ville, mais dans les quartiers, dans les petits commerces de proximité comme la boulangerie, le stand de fruits ou le restaurant où l’on a toujours l’habitude d’aller, on commence à voir de plus en plus de chaînes que l’on trouverait à Madrid ou à Palma de Majorque… Au final, on a l’impression que la ville perd sa personnalité. »

Quatre Américains m’ont demandé où ils pouvaient manger pour moins de 100 euros. La seule option était une boulangerie. Quatre hamburgers et quatre Coca-Cola coûtaient déjà ce prix-là.

En tant que guide touristique, Vesna Čelebić vit de l’attrait unique de Dubrovnik, mais elle n’est pas aveugle face aux prix. « Je plaisante avec les visiteurs en leur disant que l’eau est gratuite, mais pas les toilettes, et qu’ils devraient donc bien équilibrer leurs dépenses et boire moins d’eau », commence-t-elle, en qualifiant de « anormal » le prix de 17 euros d’un hamburger dans la vieille ville.

« L’année dernière, quatre Américains m’ont demandé où ils pouvaient manger pour moins de 100 euros, se souvient Vesna Čelebić, la seule option était une boulangerie. Quatre hamburgers et quatre Coca-Cola coûtaient déjà ce prix-là. »

Les prix, notamment ceux de l’immobilier, poussent même les habitants à quitter la ville. Entre 2011 et le dernier recensement de 2022, la population de Dubrovnik, vieille ville comprise, a diminué de 5,4 %, passant de 28 434 à 26 922 habitants.

Pour remédier à la pression exercée sur les habitants, les autorités municipales de Dubrovnik ont cessé, en 2014, de délivrer des permis de construire pour de nouveaux appartements à l’intérieur des remparts de la vieille ville. « L’objectif est de préserver une ville vivante, et nous disposons d’une stratégie et d’un plan clairs pour aller de l’avant », expliquait Mato Frankovic, alors maire de la ville. La ville a instauré un droit de préemption sur les biens immobiliers situés dans le centre historique et, depuis 2023, des fonds sont alloués chaque année pour acquérir des biens et les louer à de jeunes familles souhaitant s’y installer.

« La priorité n’est pas l’accession à la propriété, mais de veiller à ce que les gens y vivent réellement, y élèvent leurs enfants et n’utilisent pas les biens uniquement pour des locations touristiques », confirme Miroslav Drašković, directeur de l’Office du tourisme de Dubrovnik.

Plus de la moitié des personnes ayant répondu au questionnaire de BIRN ont indiqué que leur loyer avait augmenté au cours des cinq dernières années. « Si mon propriétaire me mettait à la porte aujourd’hui, je ne pourrais pas rester dans ce quartier », témoigne Paloma Lopez, fonctionnaire à Séville, dans le sud de l’Espagne, et acheter n’est pas une option confie-t-elle. 

« On part déjà du principe que les gens achètent un logement grâce à l’aide de leurs parents », explique Paloma Lopez. « Mais beaucoup de gens ne bénéficient pas de cette aide. Il y a beaucoup de personnes qui ont un emploi, mais dont les parents ne peuvent tout simplement pas les aider financièrement. Mes parents, par exemple, ont 80 ans et ne peuvent pas me donner d’argent pour acheter un logement. Ils ont travaillé toute leur vie, mais ils n’ont pas 300 000 euros de côté. Et je suis aussi à un âge où ça n’a pas de sens de contracter un énorme crédit immobilier. On se retrouve pris au piège. »

Pour 17 % des personnes interrogées, aller au restaurant du quartier une fois par mois est hors de leur portée. Environ un cinquième a déclaré aller dans d’autres quartiers pour se faire couper les cheveux; 7 % affirment devoir se rendre en dehors de la ville.

À Séville, Paloma Lopez a cessé de se rendre à son marché de quartier. « C’est devenu un endroit réservé aux personnes qui viennent faire leurs courses pour trois jours dans un Airbnb », a-t-elle expliqué. « Cela ne répond plus aux besoins d’une famille qui souhaite faire ses courses chaque semaine. Ce n’est plus le cas. À l’heure actuelle, c’est comme La Boquería à Barcelone : c’est essentiellement destiné aux touristes, donc sa fonction a changé. »

Des solutions ?

En avril, la commission des transports et du tourisme du Parlement européen (TRAN) a adopté un plan visant à alléger la pression sur les destinations surchargées en renforçant l’accessibilité des régions moins connues et en instaurant une réglementation plus stricte en matière de locations de courte durée.

Soulignant que le modèle actuel, dans lequel 80 % des voyageurs se concentrent sur 10 % des destinations mondiales, n’est pas viable, le Parlement a appelé à une « décentralisation du tourisme » en réorientant les flux touristiques des côtes surpeuplées et des centres-villes historiques vers les zones rurales, les montagnes et les régions isolées, et en encourageant des formes de tourisme alternatives, allant de l’œnogastronomie au cyclotourisme.

Ce plan prévoit la mise en place d’un cadre européen unifié pour les locations de courte durée, offrant aux autorités locales des outils plus précis pour limiter le nombre de jours de location, instaurer des quotas et mettre en œuvre des systèmes d’autorisation plus stricts.

Une carte numérique attestant de la formation, des certifications et de l’expérience professionnelle est conçue pour aider les professionnels originaires, par exemple, de Croatie ou d’Italie, à trouver du travail en Autriche ou en Grèce, atténuant ainsi les pressions saisonnières sur le marché du travail.

Pour Damir Krešić, directeur de l’Institut du tourisme de Croatie, une institution publique financée par l’État, une meilleure planification était essentielle pour lutter contre le surtourisme. Il cite l’exemple du parc naturel des lacs de Plitvice, qui a mis en place la vente de billets en ligne afin de contrôler le nombre de personnes présentes simultanément dans le parc. Selon lui, cette mesure permet de répondre aux problèmes posés par ce qu’on appelle les « touristes de transit » – « des personnes qui voyagent de l’intérieur des terres vers la côte ».

« Désormais, les responsables peuvent prévoir le nombre de billets à vendre, connaître la capacité d’accueil du parc et savoir combien de personnes peuvent se trouver simultanément à l’intérieur du parc national », explique Damir Krešić. A Dubrovnik, le principal problème de la ville, ce sont les touristes qui ne viennent que pour la journée, comme ceux qui débarquent d’un bateau de croisière, explique la guide touristique, Vesna Čelebić. 

Un bateau de croisière qui transporte 2 200 passagers, dans le port de Gruž à Dubrovnik. V. Tesija/BIRN

« Le problème, c’est que les personnes qui viennent ici pour une journée restent principalement dans la partie plate de la ville et ne se déplacent que dans un périmètre restreint », a-t-elle expliqué. « Ceux qui restent plusieurs jours explorent davantage, ils montent les escaliers [menant aux remparts de la vieille ville]. C’est pourquoi les croisiéristes posent problème : de grands groupes arrivent en même temps et au même endroit. »

« Avant, les bateaux de croisière restaient cinq ou six heures, ce qui créait des attroupements. Les visiteurs arrivaient du port, marchaient jusqu’à la vieille ville, mangeaient une glace, puis retournaient au bateau. » Les autorités de Dubrovnik ont imposé des restrictions sur les arrivées de bateaux de croisière.

« Deux grands navires de croisière peuvent entrer en même temps, et les bateaux restent désormais beaucoup plus longtemps qu’auparavant », a déclaré M. Draskovic, de l’Office du tourisme de Dubrovnik. « Auparavant, de nombreuses compagnies arrivaient à 8 heures du matin et repartaient à midi. Désormais, elles doivent rester dans le port pendant huit heures. »

Ces séjours plus longs ont deux conséquences : d’une part, les passagers ont le temps de faire d’autres excursions et ne se précipitent pas tous directement vers la ville ; d’autre part, les visites de la vieille ville sont mieux réparties dans la journée.

Les autorités espagnoles ont également réagi à la contestation locale contre le surtourisme, notamment dans les archipels des Baléares et des Canaries, ainsi que dans les villes continentales de Barcelone, Saint-Sébastien et Málaga. Depuis le 1er avril, Barcelone a augmenté sa taxe de séjour : les visiteurs doivent désormais s’acquitter d’un montant compris entre 10 et 15 euros par personne et par nuit, en fonction de la qualité de l’hébergement.

Ces tarifs ne dissuaderont peut-être pas les visiteurs de se rendre dans la ville, mais ils permettront de financer les efforts déployés par les autorités locales pour atténuer l’impact du tourisme, réparer les dégâts et nettoyer les déchets.

Une taxe de séjour, appelée « ecotasa », a également été mise en place dans les îles Baléares, dans des villes comme Saint-Jacques-de-Compostelle, La Corogne et la région de Valence, tandis qu’à Barcelone, un groupe de travail municipal s’efforce d’empêcher la prolifération des boutiques de souvenirs dans les quartiers de Ciutat Vella, de la Sagrada Família et du Parc Güell.

Pour la guide touristique Vesna Čelebić, toute solution devra être testée mais il faudra du temps pour qu’elle porte ses fruits. Les « solutions de fortune » risquent de s’avérer insuffisantes, et une vision à plus long terme est nécessaire, soutient-elle. « Nous devrions travailler dès maintenant sur ce à quoi ressemblera [la situation] dans cinq ans ».

Cet article a été traduit dans le cadre de MOST – Media Organisations for Stronger Transnational Journalism, un partenariat journalistique financé par le programme Europe Créative qui soutient les médias indépendants spécialisés dans le reportage international.

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