Le bordel des guerriers
Folklore, politique et guerre

Un des ouvrages les plus importants pour comprendre la dynamique des guerres yougoslaves vient enfin d’être traduit en français. Les treize essais de l’anthropologue belgradois Ivan Colovic, réunis sous le titre de Le bordel des guerriers, essaient de tracer les contours de ce « nouveau folklore patriotico-guerrier » qui a saisi la Serbie, mais aussi la Croatie et la Bosnie dès la fin des années 1980.

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Ivan Colovic a étudié l’imaginaire sportif et les manifestations de supporters, il s’est surtout intéressé à la production de ce nouveau folklore, notamment par le biais des chansons ou des slogans.

Il montre ainsi comment « la classe ouvrière yougoslave » et « le peuple travailleur » ont peu à peu cédé la place au « peuple serbe » dans les meetings des partisans de Milosevic, notamment lors des événements de 1988 en Serbie, en Voïvodine et au Monténégro, qualifiés « d’avènement du peuple » (« Les Serbes et les autres. L’identité ethnique dans le folklorisme politique contemporain »).

Au coeur de son propos figure l’héroïsation des criminels de guerre, parfois célébrés par des vers décasyllabiques, qui réactualisent la figure mythique du haïdouk, du bandit au grand coeur, ami de son peuple et des petites gens. L’auteur part du cas emblématique du bandit Ljuba de Zemun, tué en Allemagne dès 1986 (« La mort de Ljuba de Zemun ou le paradoxe du protecteur »), pour étudier celui des chefs de milice du conflit : le capitaine Dragan, « nouveau héros guerrier serbe », Zeljko Raznatovic Arkan, le Croate d’Herzégovine Mladen Naletilic Tuta (aujourd’hui détenu à la prison internationale de Scheveningen), ou les Bosniaques Jusuf Prazina Juka, Ramiz Delalic Celo et Musan Topalovic Caco (« Des criminels héros de la guerre »).

L’auteur s’intéresse aussi aux liens entre ce « folklore politique » et la religion, à travers les exemples de la Serbie et de la Croatie. Les guerriers modernes sont en effet présentés comme des parangons de vertus chevaleresques, les combattants serbes mettant leurs pas dans ceux des héros de la bataille médiévale de Kosovo. Les chansons du tournant des années 1980 et 1990 n’hésitaient pas non plus à souligner le caractère messianique des leaders nationalistes. Ivan Colovic met ainsi en parallèle ces vers du Croate Mile Krajina :

Dieu nous a envoyé Tudjman
pour sauver la Croatie de l’ennemi

et ceux du Serbe Novica Ostojin Bakovic :

Milosevic Slobodan restaure son royaume
avec l’aide bienveillante du Créateur suprême
.

Ivan Colovic étudie l’ensemble des productions qui portent la trace et constituent ce « nouveau folkore », comme la bande dessinée, avec l’exemple fameux de l’aventure des « Kninja », qui se battent « pour la liberté de la Krajina serbe », avec la belle et pulpeuse Milica, mais aussi l’exemple du superhéros croate Superhrvoje, qui dispose naturellement de pouvoirs fort spéciaux pour disperser les tchétniks, et dont l’histoire trahit l’influence bien visible de La guerre des étoiles

La violence, la cruauté, la frénésie, mais aussi à l’occasion le rayonnement d’un halo mystique caractérise ces super-héros modernes, ces « saints guerriers », que sont les combattants des guerres yougoslaves. Parfois, ils se caractérisent aussi par leur étrange familiarité avec les loups, comme certaines milices serbes de Bosnie (« Les saints guerriers »).

L’essai qui donne son nom au recueil s’intéresse plus particulièrement au lien particulier, bien connu au moins depuis Freud, qui se tisse entre Eros et Thanatos dans le contexte de la guerre. En écho à l’exaltation de la libido qui précède, accompagne ou suit les combats, on retrouve bien sûr le dénigrement de ceux qui refusent de combattre, des pacifistes ou des déserteurs, nécessairement des « pédés ».

Ce déferlement de références sexuelles est l’un des traits marquants du discours de la haine dont Ivan Colovic déchiffre l’archéologie et parvient à reconstituer la logique et la genèse.

La seule chose que l’on puisse regretter est que ce travail fondateur et toujours actuel, excellement traduit, ait été publié par des éditions universitaires allemandes, et ne connaîtra donc qu’une diffusion difficile auprès du public francophone.

Le site des éditions Lit

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