On lui reproche de faire de l’Albanie son jardin de récréation. Dans The Albanian Files, imposant ouvrage de 800 pages publié aux éditions Lars Müller de Zürich, Edi Rama apparaît non seulement comme le chef du gouvernement, mais surtout comme le grand ordonnateur d’une Albanie transformée en galerie d’art à ciel ouvert.
Ce catalogue monumental réunit les projets de 60 studios internationaux d’architecture et révèle un mécanisme bien rodé : l’État ouvre la voie, les architectes déploient leur imagination et les investisseurs privés – souvent cités dans des enquêtes sensibles – financent. Le livre recense pas moins de 523 projets. Parmi eux, 57 sont déjà réalisés, 53 en cours et 47 en attente de permis. Dans 41 % des cas, le nom du commanditaire n’est pas mentionné. Entre marinas géantes, resorts de plusieurs centaines d’hectares et tours de 40 à 70 étages plantées au cœur de Tirana, le pays se couvre de projets spectaculaires. Des interventions qui touchent aussi bien la capitale que les zones côtières les plus convoitées, notamment autour du lac artificiel de Tirana ou sur le littoral.
Edi Rama recrute personnellement de nombreux architectes, comme il le faisait déjà à l’époque où il était maire de Tirana. Le cas de l’architecte américain Sam Chermayeff est emblématique. Le 1er mai 2024 à 22 heures, il reçoit un appel de son ami Pablo Bofill : « Edi va t’appeler. » Quelques instants plus tard, Adelajda Roka, directrice de l’Agence de Développement du Territoire, lui propose deux projets à Tirana, respectivement de 15 000 et 30 000 m². Sam Chermayeff accepte « sans vraiment comprendre ce qui se passait ». Quelques semaines plus tard, il est accueilli sur la piste de l’aéroport et conduit dans une villa baptisée « House of Comrades ». Il y rencontre trois hommes d’affaires aux G-Wagon, montres Richard Mille et bracelets Cartier, qui lui accordent carte blanche pour une tour de 44 étages. L’Américain les surnomme fièrement « our guys ».
Cette modernisation accélérée suscite de vives critiques. Pour ses détracteurs, elle illustre la dérive d’un pouvoir qui marginalise l’opposition citoyenne et privatise les territoires les plus précieux. Sur le littoral, les projets atteignent des dimensions vertigineuses : Orikum Oasis (500~000 m²), Livadh Resorts (242~000 m²) ou le masterplan de MVRDV pour la lagune de Narta (639 hectares). Des zones protégées – lagunes, deltas, parcs nationaux – sont directement visées, malgré des évaluations environnementales souvent alarmantes. Des enquêtes du SPAK ont déjà mis en lumière des liens entre ces développements, des trafics de drogue et des falsifications de documents fonciers.
«Une gouvernance pensée comme une performance permanente»
Au-delà des chiffres, The Albanian Files expose une gouvernance pensée comme une performance permanente. Festivals, villas rénovées et interviews internationales participent d’une mise en scène destinée à séduire un public étranger. Edi Rama décrit d’ailleurs les architectes comme « les enfants privilégiés de Dieu », seuls autorisés à « jouer à être Dieu ».
Pour les citoyens qui protestent depuis des semaines contre la bétonisation de Narta et la privatisation du littoral, ce livre apparaît comme la célébration officielle de la disparition du « non ». Une Albanie où la voix populaire est effacée au profit d’une vision spectaculaire, mais opaque, de modernisation. The Albanian Files n’est pas seulement un catalogue architectural : c’est le manifeste d’un pouvoir qui se rêve en curateur d’un pays-galerie, tandis que la société civile se retrouve reléguée au rang de simple spectatrice.
Dernier rebondissement : la semaine dernière, des protestataires ont remis officiellement l’ouvrage au SPAK, le qualifiant de « livre maudit de Rama » et le présentant comme la première pièce à conviction dans une affaire de criminalité liée à ces projets d’urbanisme.



