«Processus de régénération nationale» : un nettoyage ethnique qui continue de hanter la Bulgarie

En Bulgarie, le régime communiste finissant a entrepris un nettoyage ethnique. Acmé du «processus de régénération nationale», la minorité turque a été déportée de force en 1989. Un traumatisme dont les séquelles pèsent toujours sur la vie politique du pays.

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Manifestation de Turcs de Bulgarie pour qu'on leur rende leurs noms d'origine.
Manifestation de Turcs de Bulgarie pour qu'on leur rende leurs noms d'origine.DR.

En 1989, de vives tensions animent la société bulgare. Cela fait plusieurs années que le régime communiste a lancé son « processus de régénération nationale », une politique visant à assimiler de force les musulmans du pays – Turcs, mais aussi Pomaks ou Roms. Todor Jivkov, secrétaire général du Parti communiste depuis 1954, en a fait son cheval de bataille.

La mosaïque ethnique et religieuse que représentait la société bulgare après la libération du joug ottoman troublait Todor Jivkov depuis son arrivée à la tête du parti. Dès les années 1960, son régime poussa les Pomaks et les Roms à adopter des noms bulgares, tandis que des études scientifiques mettaient en garde contre le poids démographique grandissant de la minorité turque. Selon les projections de Todor Jivkov, celle-ci pourrait devenir plus nombreuse que la majorité bulgare ethnique à la fin du XXe siècle. C’est à cette époque que la police secrète commença à infiltrer les rangs de la communauté turque. Un jeune homme nommé Ahmed Doğan fit partie des collaborateurs recrutés : par la suite il est devenu le « boss » de cette communauté et l’un des hommes politiques les plus influents du pays.

Le «processus de régénération nationale»

Todor Jivkov s’inspira de la « Renaissance bulgare », une période d’éveil national et de révolte qui aboutit à la libération de la domination ottomane en 1878. Pour le Secrétaire général du Parti, il fallait étouffer le nationalisme qui aurait dominé dans les régions à forte minorité turque afin d’éviter tout rapprochement avec la Turquie voisine, membre de l’Otan.

Les structures locales du parti avancent l’idée d’une « influence bourgeoise turque » qui entrave l’avancée de l’idéologie communiste. Georgi Tanev, Premier secrétaire du comité régional du Parti à Kardjali, un fief musulman de l’est du pays, fait le lien entre nationalisme et traditions. « La vaste majorité de la jeune génération soutient la politique du parti », écrit-il dans un rapport classé secret. « Mais lа prise de conscience politique est entravée par des aspirations religieuses stimulées dans le milieu familial. Elles limitent le potentiel d’éveil des classes sociales et de la pensée politique pour rejeter définitivement le nationalisme et le fanatisme religieux des parents. »

Cependant, le régime hésite à mettre en œuvre son plan d’assimilation forcée en raison des liens étroits qu’il a tissé avec le monde arabe. Dans les années 1960 et 70, Sofia apporte un soutien aux luttes anti-coloniales, notamment en Algérie, fournissant des armes au Front de libération nationale (FLN). Par la suite, ces ventes d’armes sont devenues la principale source de devises en Bulgarie, permettant au régime d’éviter l’effondrement économique. Après l’indépendance algérienne, des médecins, des ingénieurs et des ouvriers sont aussi envoyés pour reconstruire le pays. Ce rapprochement politique avec les pays du Maghreb permet à la Bulgarie de sortir de l’ombre de l’URSS sur la scène internationale.

Le « processus de régénération nationale » est finalement lancé en 1984. Des chars d’assaut occupent les places des villes et villages à forte minorité turque. La police et l’armée encadrent les démarches administratives. Des passages à tabac, voire des exécutions, font partie intégrante des procédures usuelles dès le moindre signe de protestation. Les noms des morts, gravés sur les pierres tombales, sont également changés et « bulgarisés ». La répression commence en décembre 1984 : en quelques mois, 800 000 personnes sont renommées de force. Il leur est interdit de porter des vêtements traditionnels ou de se rendre à la mosquée. Pour Todor Jivkov, il s’agirait d’un « retour à la normale », puisque l’islam aurait été imposé de force aux Bulgares lors de la conquête ottomane. Le « processus de régénération nationale » ferait ainsi écho aux luttes de libération du XIXe siècle.

La Grande excursion

Dans les années qui suivent, les tensions montent en Bulgarie. Les dissidents sont plus nombreux, mieux organisés, avec les premiers groupes formels tels que l’Union indépendante des droits de l’Homme, le syndicat Podkrepa ou le mouvement Ekoglasnost. Des manifestations de protestation sont organisés à travers le pays. Plusieurs attentats secouent la Bulgarie, dont une attaque meurtrière à la bombe en mars 1985, qui fait sept morts et neuf blessés.

« La Bulgarie n’existera plus dans quinze ans. Elle subira le même sort que Chypre », assure Todor Jivkov, en allusion à l’invasion turque de l’île en 1974 qui a découché sur la partition du pays et à l’établissement d’une entité sécessionniste, la République turque de Chypre du Nord. En 1989, Jivkov est prêt à passer à l’étape suivante de ce nettoyage ethnique.

Après la tenue en mai 1989 d’une réunion de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (la CSCE, qui devient plus tard l’OSCE), la Bulgarie s’engage à livrer des passeports à tous ses ressortissants. Todor Jivkov, dans l’une de ses plus célèbres allocutions télévisées, accuse l’Occident de chercher à semer la discorde sociale dans le pays. « C’est un fait historique que la République populaire de Bulgarie est la patrie de tous ceux qui sont nés au sein de ce territoire, où reposent les dépouilles de leurs ancêtres et où leurs enfants ouvrent les yeux pour la première fois », déclare-t-il pour expliquer les mesures répressives du régime.

« La population bulgare islamisée n’est venue de nulle part ailleurs. La Bulgarie est sa seule patrie ! » Le secrétaire général du Parti communiste appelle néanmoins la Turquie à ouvrir ses frontières avec la Bulgarie pour accueillir tous ceux qui désirent s’y rendre. Entre juin et août 1989, 360 000 personnes quittent leur domicile dans les régions dites mixtes. C’est quasiment la moitié de la population turque. Le 21 août, la Turquie ferme ses frontières en raison de l’afflux énorme. L’exode massif, appelé de façon ironique la « Grande excursion », est le point culminant du « processus de régénération nationale » et de l’assimilation forcée de la minorité turque. Il sera lourd de conséquences sur le court et le long terme.

Ahmed Doğan, faiseur de rois

L’effet sur l’économie est immédiat. Le Comité central du Parti communiste déploie des soldats dans les régions les plus touchées pour combler le déficit de main-d’œuvre dans l’industrie et l’agriculture. Ces difficultés précipitent la chute de Todor Jivkov qui est destitué par son propre parti le 10 novembre 1989. Quelque 150 000 personnes retournent alors en Bulgarie, mais la moitié des déplacés préfèrent rester en Turquie, le régime communiste n’ayant pas encore été aboli. C’est dans ce contexte qu’Ahmed Doğan fonde le Mouvement des droits et libertés (DPS), un parti représentant la communauté turque, reconnu par la Cour constitutionnelle.

Pendant la période trouble de la transition démocratique, le parti deviendra la pierre angulaire du Parlement, son chef le faiseur de rois des nouveaux gouvernements. Le pouvoir du parti et son dirigeant reposent sur un électorat garanti qui reste quasiment inchangé depuis 1990. Ahmed Doğan devient ainsi l’un des hommes les plus influents depuis la chute du communisme et dispose de multiples leviers du pouvoir pour imposer sa volonté sur plusieurs générations de personnalités politiques, du roi devenu Premier ministre Siméon Saxe-Cobourg-Gotha à Boiko Borissov.

Cet article a été rédigé dans le cadre de MOST – Media Organisations for Stronger Transnational Journalism, un partenariat journalistique financé par le programme Europe Créative qui soutient les médias indépendants spécialisés dans le reportage international.

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