Même quand l’épais brouillard qui descend des montagnes du Shar, au sud du Kosovo, culminant à plus de 1300 mètres d’altitude, laisse entrevoir la rue principale de Kukaljane, il est difficile de discerner les moindres silhouettes humaines. Dans ce petit village voisin de Dragash, la « capitale » de la Gora, j’ai la chance de croiser Shasidin, en train de bricoler dans son garage. « Salam aleykoum », lance l’homme robuste, à la tête ronde. C’est le gérant du café, qu’il ouvre dès que quelqu’un se manifeste pour boire un coup. En l’occurrence pour moi, curieux de l’interroger sur l’évolution démographique de Kukaljane. Il explique qu’à peine 50 personnes vivent ici en ce début décembre, principalement des retraités en grande précarité. Entre mi-juillet et mi-août, la population grimpe à 2200 personnes, grâce au retour de la diaspora. Ce Goran d’une cinquantaine d’années ne travaille donc réellement qu’un mois dans l’année, de 06h à minuit. Le reste de l’année, il n’est ouvert que de 20h à 22h. Pour quel revenu ? « Seul Dieu peut nous aider ! », lâche ce nostalgique de la Yougoslavie, déterminé à finir ses jours à Kukaljane.

À ses yeux, les montagnes ont perdu de leur beauté, à mesure que ses innombrables amis sont partis chercher une meilleure vie à l’étranger, loin des salaires de misère et des coupures d’électricité incessantes. Beaucoup ne reviennent même plus l’été. « Dans dix à quinze ans, tout le monde aura oublié la Gora »… Shasidin ferme le bar, refuse catégoriquement d’être photographié et retourne à son bricolage, laissant résonner l’écho de son rire dans le village.
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