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Pensions alimentaires : les mères célibataires laissées sur le carreau

Selon une enquête menée par le BIRN, il est fréquent que les hommes séparés ou divorcés de leur compagne ne versent pas de pension alimentaire, versent un montant insuffisant ou paient avec trop de retard pour l’éducation de leurs enfants, ce qui fait peser un lourd fardeau financier sur les mères célibataires.

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Pensions alimentaires : les mères célibataires laissées sur le carreau
Igor Vujcic/BIRN

Elma*, originaire de Sarajevo, était enceinte de deux mois lorsqu’elle a divorcé en 2010. Le bébé est né prématurément et a dû recevoir des soins médicaux en Bosnie-Herzégovine ainsi qu’en Serbie.

Ce n’est qu’en 2016, qu’un tribunal bosniaque a condamné l’ex-mari d’Elma à verser 250 euros par mois de pension alimentaire, décision qu’il a plusieurs fois contestée. À ce jour, il n’a pas versé un centime et n’a jamais rencontré l’enfant.

« Cette aide de 250 euros que j’ai reçue constitue un cas rare je pense », a déclaré Elma. « Je n’ai reçu ce montant qu’en raison des frais médicaux de l’enfant. Sinon, le montant habituel se situe entre 100 et 150 euros maximum. »

Elma, âgée de 50 ans, fait partie des 63 % des personnes interrogées dans le cadre d’un sondage en ligne mené par le média BIRN qui ont déclaré avoir rencontré des difficultés pour obtenir le versement d’une pension alimentaire de la part de leur ancien partenaire.

Plus de 90 personnes ont répondu à l’enquête, originaires d’Albanie, de Bosnie-Herzégovine, de Croatie, du Kosovo, de Macédoine du Nord, du Monténégro, de Serbie et de France. Des réponses ont été sollicitées en France afin de permettre une comparaison avec l’Europe occidentale.

« Un très grand nombre de femmes choisissent de ne pas engager de procédure judiciaire afin de préserver, ou du moins de ne pas compromettre davantage, la relation entre l’enfant et son père »

Près de 95 % des répondants étaient des femmes. Leurs témoignages mettent en lumière des problèmes généralisés au sein des différents systèmes de pension alimentaire : des retards de paiement à l’absence totale de versements, en passant par des montants nettement inférieurs aux besoins réels.

« Un très grand nombre de femmes choisissent de ne pas engager de procédure judiciaire afin de préserver, ou du moins de ne pas compromettre davantage, la relation entre l’enfant et son père », explique Jovana Ružičić, fondatrice du Centre pour mères, une ONG basée à Belgrade.

« Cela représente alors un double fardeau pour la mère, qui est censée assumer le rôle de parent principal, engager des procédures judiciaires, payer les frais de justice et gérer tout ce stress, tout en essayant de trouver des compromis avec son ancien partenaire. »

La loi au Monténégro détaille clairement qu’un enfant ne doit pas voir sa qualité de vie diminuer simplement parce que ses parents ne vivent plus ensemble. « Les deux parents sont donc tenus de subvenir aux besoins de l’enfant en fonction de leurs revenus et de leur patrimoine », détaille Dejana Ponoš, de l’ONG monténégrine « Association des parents ».

« Cependant, en raison des émotions personnels et des conflits qui ont conduit au divorce au départ, les parents essaient souvent d’y faire abstraction. »

Depuis son divorce, il y a neuf ans, Natasa, 57 ans, originaire de Belgrade, cumule plusieurs emplois, y compris le week-end, car son ex-mari ne verse pas régulièrement la pension alimentaire prévue pour leurs enfants. Elle décrit son cas comme une « histoire classique » de représailles.

« Il était clair pour moi qu’il se servait des enfants pour se venger de moi », parce qu’elle voulait divorcer, explique Natasa, qui décrit l’attitude de son ex-partenaire : « “Tu veux divorcer ? Très bien, vas-y, vis toute seule, je ne te donnerai absolument rien, et tu n’as aucun bien.” »

La moitié des personnes ayant répondu à l’enquête du BIRN ont déclaré que leur ex-conjoint ne leur avait versé aucune pension alimentaire. Plus d’un cinquième ont indiqué que les versements étaient souvent retardés.

« Il n’a jamais rien payé, explique l’une de femmes répondant à l’enquête, en 22 ans, il a acheté une veste, un jouet, et a envoyé un colis de fruits et légumes à quelques reprises. »

Dans une enquête réalisée en 2023 par le Centre pour Mères à Belgrade, seule la moitié des mères ont déclaré que leurs ex-partenaires versaient une pension alimentaire, mais la moitié d’entre elles ont précisé que ces versements n’étaient pas réguliers.

Dejana Ponoš, au Monténégro, a indiqué qu’il était courant que le parent chez qui vivent le ou les enfants doive choisir entre le temps et l’argent. « Ils travaillent davantage simplement pour survivre, et ils ont donc moins de temps à consacrer à leur enfant », détaille-t-elle. « On entre dans un cercle vicieux : plus de travail, moins de disponibilité affective et d’accompagnement, plus de stress, et davantage de difficultés dans le développement de l’enfant. »

Dans les Balkans, les interventions judiciaires visant à contraindre au paiement d’une pension alimentaire sont rares.

En octobre 2025, Iskra, une ONG créée par des familles monoparentales à Sarajevo-Est, en Bosnie-Herzégovine, a salué le premier cas connu dans le pays où un parent a été condamné à une peine de prison pour non-paiement d’une pension alimentaire.

Pour la présidente de l’association Snežana Stojanović, le jugement a envoyé un message. « Le verdict lui-même impose des limites à cet autre parent irresponsable et sensibilise la société à l’existence de ce problème, ce qui nous rend, nous, les familles monoparentales, plus visibles. »

Outre le non-paiement ou les retards de paiement, les personnes interrogées dans le cadre de l’enquête ont également remis en question le montant des pensions alimentaires.

En 2012, Simona*, originaire de Skopje, en Macédoine du Nord, s’est vu attribuer 3 000 denars, soit environ 49 euros, par enfant, montant qui a été ramené à 2 500 denars, soit 40 euros, lorsque son ex-mari a déposé une plainte.

« Avec ces 2 500 denars, je ne peux payer que les activités sportives d’un seul enfant, comme la natation, pendant un mois seulement », a déclaré Simona, âgée de 46 ans. « Je peux acheter un sac à dos, mais je ne peux même pas acheter de chaussures de sport avec cette somme. »

Les enfants étaient encore en bas âge à l’époque du jugement, et le coût de leur éducation a considérablement augmenté depuis.

Simona a poursuivi son ex-mari en justice pour obtenir une pension alimentaire plus élevée, ce qui a entraîné des frais de justice supplémentaires, d’autant plus que, selon elle, son ex-mari ne se présente souvent pas au tribunal. L’affaire traîne depuis plus d’un an.

« Il faut compter 1 000 euros pour l’ensemble de la procédure, une somme que l’on risque de perdre », calcule Simona, qui a fait valoir que l’État devrait accorder une aide juridictionnelle dans de tels cas ou réduire les frais de justice.

50 à 99 euros par mois

D’après les réponses à l’enquête du BIRN, la plupart des pensions alimentaires pour enfants se situent entre 50 et 99 euros par mois.

« Cela suffit à peu près pour acheter une chaussure de sport ; pour l’autre, il faudra attendre le mois prochain », fait remarquer Jovana Ružičić, du Centre pour Mères.

« Ce n’est même pas suffisant pour couvrir les seules dépenses alimentaires. C’est bien en deçà de ce qui est nécessaire, même si, bien sûr, le coût de l’éducation d’un enfant dépend aussi de son âge. »

Plus de 40 % des personnes interrogées ont déclaré que leur ex-conjoint avait déclaré des revenus inférieurs à ceux qu’il perçoit réellement, afin de réduire le montant éventuel de la pension alimentaire. Une personne sur cinq a déclaré que son ex-conjoint n’avait déclaré aucun revenu.

« Les parents trouvent encore des moyens de dissimuler leur patrimoine, ce qui, il faut bien l’admettre, est très triste, car, un enfant mérite à la fois l’amour de ses parents et un soutien financier, chaque parent ayant des responsabilités au même titre que des droits », a déclaré Dejana Ponoš.

Simona, par exemple, a contesté l’affirmation de son ex-partenaire selon laquelle il ne gagnait que 200 euros par mois, soulignant qu’il dirigeait sa propre entreprise. « Il a présenté des preuves [au tribunal] indiquant qu’il travaillait à temps partiel et qu’il n’avait pas d’argent,  explique-t-elle, il a dit qu’il travaillait à temps partiel, alors que moi, je cumule trois emplois pour subvenir aux besoins des enfants, parce que je n’ai pas le choix. »

De nombreux États disposent de mécanismes permettant d’intervenir lorsque les pensions alimentaires ne sont pas versées. Le Monténégro, par exemple, a créé un fonds destiné au versement de pensions alimentaires provisoires en 2022, la Serbie en 2025 et la Republika Srpska, entité serbe de Bosnie-Herzégovine, en 2026.

Il n’existe aucun fonds de ce type en Albanie, au Kosovo ni en Bosnie-Herzégovine en dehors de la Republika Srpska.

En Croatie, un mécanisme plus restreint existait depuis 2014, mais en 2025, un fonds public à part entière est créé, simplifiant la procédure d’accès aux paiements.

Pour pouvoir bénéficier de ces fonds au Monténégro, en Serbie et en Republika Srpska, un parent doit être en possession d’une décision de justice définitive et exécutoire ordonnant à l’autre parent de verser ces pensions ; il doit également être établi que les agents chargés de l’exécution n’ont pas réussi à recouvrer les pensions alimentaires par d’autres moyens, tels que la saisie de biens, pendant deux mois. Cette dernière condition ne s’applique plus dans le cas de la Croatie.

En Serbie, depuis la création du fonds à la mi-2025, des versements ont été effectués pour soutenir l’éducation de 771 enfants, dont 85 % vivent avec leur mère.

En Bosnie-Herzégovine, selon Snežana Stojanović, de l’association Iskra, personne ne s’attend à ce que l’État finance intégralement l’éducation d’un enfant. L’objectif, précise-t-elle, est de « contraindre le débiteur à remplir ses obligations ».

Au Monténégro, selon Dejana Ponoš, seules 256 familles monoparentales sur un total d’environ 36 000 bénéficient du fonds d’aide de l’État. Cela ne signifie pas pour autant que, dans les autres cas, les ex-conjoints continuent à verser leur pension alimentaire, précise-t-elle. Au contraire, de nombreux parents isolés trouvent les démarches administratives trop lourdes et « ne veulent pas perturber les relations déjà “fragiles” entre les parents ».

Les mères en France font face aux mêmes problèmes

« D’après le recensement français de 2020, 76 % des enfants de moins de 18 ans vivent principalement avec leur mère, 12 % vivent en garde alternée et 12 % vivent principalement avec leur père », détaille Émilie Biland, professeure de sociologie à Sciences Po à Paris.

Le poids de l’éducation des enfants, qui repose principalement sur la mère après un divorce, contribue à une baisse de son niveau de vie, explique-t-elle. « Au cours de l’année qui suit une séparation, la moitié des mères ayant la garde physique de leur(s) enfant(s) subissent une baisse de leur niveau de vie d’au moins 20 % », souligne-t-elle dans une réponse écrite. En moyenne, les enfants subissent également une baisse de leur niveau de vie de 15 % au cours de l’année qui suit la séparation ou le divorce de leurs parents.

En France, les décisions relatives aux pensions alimentaires ne sont pas automatiques. « Demander une pension alimentaire représente une charge administrative pour les mères, commence Émilie Biland, certaines d’entre elles peuvent renoncer à leur demande, soit parce qu’elles trouvent la procédure trop longue et incertaine, soit parce qu’elle risque d’empoisonner leurs relations avec le père. »

« Pour éviter que ces aides ne soient pas perçues, les procédures d’obtention des pensions alimentaires devraient être simplifiées », défend la professeure. « Par exemple, elles pourraient être calculées dès qu’un parent se présente au service des prestations familiales pour déclarer qu’il ne vit pas avec l’autre parent. » Émilie Biland appelle à la réforme des règles fiscales  relatives aux pensions alimentaires, ainsi que celles sur les prestations sociales.

« À l’heure actuelle, les parents français qui perçoivent une pension alimentaire doivent payer de l’impôt sur le revenu sur ces sommes [ils peuvent également perdre certaines prestations sociales], tandis que les parents qui versent une pension alimentaire paient moins d’impôt sur le revenu. »

En France, l’allocation de soutien familial (ASF) apporte une aide financière lorsque l’un des parents, voire les deux, ne contribue pas aux frais d’éducation d’un enfant ou lorsque les pensions alimentaires fixées par le tribunal sont trop faibles.

En 2023, un quart des enfants issus de familles monoparentales ont perçu cette allocation, précise Emilie Biland, ajoutant que « 1,4 million d’enfants bénéficient de l’ASF, ce qui représente un nombre supérieur à celui des enfants percevant globalement des pensions alimentaires ».

« Seuls les parents isolés peuvent en bénéficier : les mères qui emménagent avec un nouveau partenaire ne sont plus éligibles aux versements de l’ASF », ajoute-t-elle. « Les pensions alimentaires [versées par le deuxième parent] ne cessent bien sûr pas lorsque ce parent se remet en couple. »

*Certains noms ont été modifiés.

Cet article a été rédigé dans le cadre de MOST – Media Organisations for Stronger Transnational Journalism, un partenariat journalistique financé par le programme Europe Créative qui soutient les médias indépendants spécialisés dans le reportage international.

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