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Est-ce qu’on lit les mêmes romans à Belgrade, Zagreb ou Ljubljana ? Publie-t-on à Belgrade des auteurs croates ? Qui sont ces éditeurs qui ont persisté, pendant les années de conflits et d’embrigadement idéologique, à publier des ouvrages critiques ? Comment se recomposent des réseaux de diffusion culturelle après la faillite des structures étatisées ?
De Ljubljana à Bucarest, Anne Madelain explore pour le Courrier des Balkans quelques aspects des transformations en cours dans la culture, en particulier dans le monde des livres, à travers une série de reportages, de portraits et d’interviews.
Entretien réalisé par Anne Madelain
CdB : Mladinska Knijga existe depuis des décennies et a accompagné le développement du livre en Slovénie. Est-ce qu’on peut dire que le livre occupe toujours une place particulière dans les pratiques culturelles des Slovènes ?
A.B : L’histoire de Mladinska Knijga commence en 1945. Comme son nom l’indique (littéralement Mladinska knijga signifie « livre de jeunesse », NdlR), sa vocation première était le jeune public. Mais son horizon s’est élargi : encyclopédie, belles lettres slovènes et étrangères, ouvrages de sciences sociales, etc. Elle couvre actuellement tous les secteurs et sort 350 titres par an, ce qui n’est pas mal puisque notre marché est très étroit, nous ne sommes que deux millions. Par ailleurs, c’est vrai que la tradition de l’écrit et des livres est très forte chez nous. Déjà, avant la première guerre mondiale, lorsque la Slovénie faisait partie de la monarchie austro-hongroise, il existait des éditeurs très actifs ici. Les livres se vendaient bien, y compris à la campagne. C’est un des facteurs qui a assuré la survie de notre langue, à côté de l’Eglise où on prêchait en slovène et de l’éducation, puisque c’est déjà sous le règne de l’Impératrice Marie-Thérèse que fut autorisé l’enseignement en slovène. Le livre a une forte tradition et encore aujourd’hui, il reste un objet sacré pour beaucoup de gens, on ne le jette pas, on ne fait pas beaucoup de livres de poche. C’est un pilier de notre conscience nationale, un instrument grâce auquel on a pu préserver notre langue, menacée du côté latin, germanique puis slave.
Mladinska Knjiga est toujours la plus importante maison d’édition slovène ?
AB : Actuellement, c’est toujours la plus grande en terme de production d’ouvrages. Elle représente un tiers du marché. Quelques grandes maisons d’état ont fait faillite ou ont changé d’orientation, mais depuis l’indépendance et la libéralisation du marché du livre, sont apparues également des petites maisons d’éditions privées, comme Beletrina ou Novak qui ont d’autres mécanismes, réagissent plus vite et proposent des choses nouvelles. De notre côté, nous sommes tributaires de notre héritage, nous avons beaucoup d’employés et des structures lourdes. Les éditeurs privés forment un bon pendant à notre activité, une concurrence utile.
Vous êtes éditeur, vous dirigez plusieurs collections. Quelle est la politique de MK en matière de littérature étrangère ?
AB : D’un côté, nous éditons de grands auteurs étrangers du XXe siècle qui n’ont pas encore été traduits, comme par exemple Genet, Sarraute ou Sollers, ainsi que des auteurs classiques. Nous comblons les trous, en quelque sorte. Y compris dans le domaine de la poésie, puisque nous avons une collection consacrée aux poètes étrangers (avec actuellement plus d’une centaine de titres), dont nous publions des éditions bilingues. Nous venons par exemple de rééditer Mallarmé, Baudelaire et Apollinaire. Nous avons aussi des collections destinées à un public plus large, où nous sortons plutôt des romans populaires ou historiques, du type de la saga égyptienne de Christian Jacq.
Si on parle d’un petit marché du livre, qu’est-ce que cela signifie concrètement ?
AB : Actuellement les tirages baissent, parce que le pouvoir d’achat des lecteurs baisse. Les tirages sont de l’ordre de 600 à 800 pour un recueil de poèmes original et de 100 pour une première édition de roman. C’est peu mais reporté au nombre d’habitants, ce n’est pas mal. Nous sommes sûrs d’en vendre environ 200 exemplaires aux médiathèques. Les aides publiques, comme l’aide à la traduction par exemple, restent minimes, cela n’a d’autre effet que de baisser un peu les coûts de fabrication. Malgré le prix élevé du livre, on peut dire qu’il y a quand même un marché et que la population garde un budget livre. Les livres brochés pour être rentables doivent atteindre au moins 6 000 exemplaires, ce qui est rare chez nous et comme je l’ai dit, l’amour réel de l’objet livre fait que les gens préfèrent les livres reliés. Une maison d’édition comme la notre s’en sort grâce à quelques grands projets rentables qui équilibrent les dépenses. En ce moment, nous proposons un beau livre sur l’histoire de l’Europe, mais aussi les atlas, les livres de cuisine, etc. Quelquefois, il y a des surprises, comme par exemple ce livre sur les manuscrits de Kosovel, le Rimbaud slovène. On a cru qu’on vendrait au maximum quelques centaines d’exemplaires, mais c’est en train de devenir un best-seller !
On a l’impression que la poésie occupe une place importante ?
AB : Oui, le jour anniversaire de la mort du poète Franz Preseren est fête nationale. Cela participe de l’identité. Preseren a fondé notre langue. Elle existait certes avant, la traduction de la bible en slovène date du XVIe siècle, mais la langue moderne de la littérature, c’est Preseren qui l’a fondée.
Avant 90, est-ce qu’on lisait en serbo-croate ? L’indépendance a-t-elle modifié la politique de traduction en matière de littérature étrangère ?
AB : Quand la Slovénie faisait partie de la Yougoslavie, on lisait en serbo-croate essentiellement des ouvrages techniques, peu de littérature étrangère traduite. Pour les éditeurs slovènes, la traduction de littérature étrangère constituait déjà une priorité et la majorité des programmes y était consacrée. C’est une tradition qui date d’avant la guerre. Si aujourd’hui, on ne trouve pas beaucoup d’ouvrages en serbo-croate dans les librairies ce n’est pas un acte de nationalisme, mais bien parce que nos langues diffèrent beaucoup.
– Mladinska knijga : www.mladinska.com
– Beletrina/Studenska Zalozba : www.studenskazalozba.si


