Guerres balkaniques : « la mégalomanie de l’idéal national »

En 1913, à la veille de la Première Guerre mondiale, alors que pogroms et nettoyage ethniques se succèdent dans les Balkans, un rapport de Fondation Carnegie met en garde contre le spectre de « la guerre d’un peuple contre un autre ». Mais ce rapport sera ignoré. Entre les grandes puissances a déjà commencé une immense et tragique partie d’échecs dont les États des Balkans ne sont que des pions.

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(Sur le front d'Andrinople. Getty Images)
(Sur le front d'Andrinople. Getty Images)

Par Ishaan Tharoor

Au total, les Guerres balkaniques causèrent la mort de 200.000 soldats en moins d’un an, sans compter les innombrables civils massacrés lors des assauts contre les villes et les villages, ceux qui moururent de faim ou furent emportés par les maladies. Dans la foulée du conflit, les rapports effroyables se succédèrent au sujet des pogroms et des épisodes de nettoyage ethnique dans une partie du monde qui, en dépit de toutes les carences et des injustices du régime ottoman, était parvenue à vivre dans une relative harmonie multiculturelle pendant des siècles. Un rapport décisif publié en 1913, celui de la toute nouvelle Fondation Carnegie pour la paix internationale, basée à Washington, affirmait qu’il « n’y avait aucune clause de la loi internationale applicable à la guerre terrestre et au traitement des blessés qui n’avait été violée […] par tous les belligérants ». Le Rapport Carnegie dénonçait « la mégalomanie de l’idéal national » – celui du même nationalisme répugnant qui avait excité le zèle expansionniste de tant de pays autour du globe. « La violence porte en elle-même son propre châtiment et il faudra quelque chose de complètement différent de la force des armes pour établir l’ordre et la paix dans les Balkans », prévenait le document.

Mais ce message, comme beaucoup d’autres lancés par de nombreuses colombes libérales et tant de pacifistes, fut ignoré. Alors que les grandes puissances accumulaient les stocks d’armes et tissaient des alliances en prévision de la guerre, les États des Balkans, bien plus petits, ne pouvaient finir que par servir de pions dans la grande partie d’échecs qui s’annonçait. Le nationalisme serbe, soutenu par la Russie, entraîna ces deux pays dans une confrontation avec l’Autriche-Hongrie, ce qui enclencha le mécanisme menant à la Première guerre mondiale. « Les Balkans ne furent pas la poudrière, comme on l’a longtemps cru ; cette métaphore est inexacte », écrit le journaliste et historien des Balkans Misha Glenny dans son ouvrage Les Balkans : nationalisme, guerre et grandes puissances. « Les pays des Balkans n’étaient que la traînée de poudre que les grandes puissances avaient semée. La poudrière, c’était l’Europe. »

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