La « doctrine Plevris ». C’est ainsi qu’en Grèce l’on désigne le durcissement de la politique migratoire impulsé par Thanos Plevris, ministre des Migrations depuis juin 2025. Ce dernier assume de longue date qu’« il faut parfois des morts pour garder une frontière » et que « l’enfer doit paraître comme un paradis » aux migrants. Cette rhétorique a dépassé la simple provocation et sert aujourd’hui de ligne directrice à une politique assumée de dissuasion par la souffrance.
Un projet de loi largement adopté le 11 juillet 2025 – avec 177 voix pour / 74 contre – par la Vouli, le Parlement grec, a suspendu pour une durée de trois mois la procédure d’asile pour les migrants en provenance d’Afrique du Nord. Cette mesure, décrite par le 1er ministre Kyriakos Mitsotakis comme « difficile mais absolument nécessaire » et activement soutenue par M. Plevris, stoppe net le traitement de l’asile pendant au moins 3 mois (peut-être prolongé à terme) et permet leur renvoi sans examen de leur situation ni processus d’identification préalable.
Plusieurs organisations de défense des droits humains, parmi lesquelles Human Rights Watch, Amnesty International Grèce, le Greek Council for Refugees (GCR), Refugee Support Aegean (RSA) et le Legal Centre Lesvos, ont unanimement dénoncé une mesure qu’ils estiment discriminatoire, contraire à la Convention de Genève et au droit européen, et autorisant les détentions arbitraires et refoulements illégaux.
Ces pénibles conditions d’accueil délibérément imposées, accusées de violer les droits humains, illustrent l’application concrète de cette politique de dissuasion.
Du côté politique, les principaux partis d’opposition – SYRIZA – Progressive Alliance, PASOK – Mouvement pour le changement, MeRA25 ainsi que plusieurs députés indépendants – ont qualifié la décision de « fondamentalement inconstitutionnelle et inhumaine », pointant du doigt une atteinte grave aux principes de l’État de droit et une stigmatisation dangereuse à l’encontre des ressortissants de pays africains. Ces critiques convergent pour dénoncer une politique de dissuasion qui, sous couvert de contrôle migratoire, compromet les obligations internationales de la Grèce en matière de protection des personnes réfugiées.
Des faits récents s’étant déroulés à Rethymnon, en Crète, parlent d’eux-mêmes : 442 personnes débarquées le 6 juillet 2025 ont été transférées vers un site aux alentours de Chania avant d’être finalement renvoyées à leur lieu d’arrivée, ou elles ont été maintenues jusqu’au 9 juillet en plein air, pleinement exposées au soleil et dormant à même le béton. Ce cas est symptomatique de la doctrine en question : ces pénibles conditions d’accueil délibérément imposées, accusées de violer les droits humains, illustrent l’application concrète de cette politique de dissuasion.
Conséquences directes et indirectes
L’actuel ministre de l’Immigration est, de par ses déclarations et ses actions, le visage et la voix de cette politique brutale. La suspension pendant trois mois des demandes d’asile pour les personnes arrivant par la méditerranée depuis l’Afrique du Nord en étant l’illustration parfaite, par ses conséquences humanitaires immédiates : les nouveaux arrivants étant privés de procédure d’asile, signifiant pour eux l’absence d’accès à la nourriture, aux soins de santé, à un hébergement protégé ainsi qu’à tout statut légal provisoire, les plaçant en situation irrégulière et repoussant d’office leur démarches administratives pour obtenir le droit d’asile. Cette mesure ne s’accompagne d’aucune garantie alternative, plaçant un nombre substantiel de personnes dans un vide juridique et matériel.
Elle s’inscrit dans la continuité de cette doctrine de dissuasion, promue par Thanos Plevris, qui déclarait encore récemment que « les gens dans les camps clos mangent beaucoup trop bien » et que son ministère « n’est pas un hôtel » pour les immigrés (propos tenus début juillet dans un entretien pour Skai TV). Ces propos, tenus en parallèle de décisions majeures comme la loi du 9 juillet, illustrent une stratégie de banalisation de la rhétorique xénophobe dans le débat public grec, où les discours hostiles accompagnent et justifient les atteintes systématiques au droit d’asile et aux conditions de vie des personnes migrantes.
Il faut tout de même souligner que la présente doctrine constitue précisément cet alliage mêlant actions anti-immigration et rhétorique xénophobe dissuasive, proclamée haut et fort. Parce qu’en pratique, ce type d’atteintes aux droits des personnes exilées avait déjà été observé en amont de la prise de fonction du nouveau ministre de l’immigration. En 2020, dans le contexte de la pandémie de Covid 19, des organisations telles que Human Rights Watch ont notamment dénoncé l’internement arbitraire de milliers de migrants dès leur arrivée, dans des « conditions », ceci sous prétexte de contamination au Coronavirus mais sans aucune justification médicale valide.
Ainsi, le droit à la demande d’asile leur avait simplement été retiré, les garanties sanitaires ignorées par le fait de forcer des individus – y compris des enfants ou femmes enceintes – « à vivre dans des conditions sales et insalubres, entassés les uns sur les autres, est dégradant et inhumain ». Les camps temporaires (halo sites) présentant une absence quasi-totale de ventilation, des sanitaires insuffisants, un accès restreint à l’eau potable ainsi qu’aux soins médicaux ; tout cela dans une promiscuité rendant toute distanciation sociale impossible. Ces conditions sont clairement propices à un développement accru de foyers de maladies (gastro-entérites, infections cutanées, Covid-19…) en l’absence de mesures d’hygiène et de soins.
Non-respect du droit d’asile et risques de refoulement
En suspendant l’examen d’asile, la Grèce se place en contradiction avec le droit européen et la Convention de Genève. Le Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe met en garde que cette mesure « légaliserait le renvoi de personnes face à un risque de torture ou de traitements inhumains ». De son côté, l’ONU (HCR) exprime sa « profonde préoccupation » et rappelle que la gestion des frontières doit toujours respecter les traités internationaux, même face à une augmentation des arrivées. De nombreux observateurs craignent que des expulsions sommaires ou « pushbacks » illégaux se multiplient, plaçant à la frontière Européenne des personnes vulnérables en grand danger.
Les conséquences psychiques pour les réfugiés sont importantes. Effectivement, l’angoisse d’être détenu dans des conditions extrêmes peut entretenir chez eux un sentiment d’insécurité et d’humiliation constant, l’IRC rapportant par exemple, entre le début du Covid et la fin du premier confinement en mars 2020, une hausse de problèmes psychiatriques (+71 %) et de cas d’automutilation (+66 %) au sein des camps de Lesvos, Samos et Chios.
À l’échelle locale, cette tension s’est violemment manifestée dans des zones de débarquement ou d’accueil. À Rethymno, en Crète, une centaine de résidents ont manifesté et bloqué l’accès à un stade municipal transformé en camp de fortune, le 24 juin 2025, exigeant le transfert immédiat des migrants hébergés sur place. Le calme ne tenant pas jusqu’à la nuit, le déploiement de policiers a été nécessaire pour contenir la situation. C’est un exemple frappant d’une radicalisation encouragée par un climat politique xénophobe, où la peur des « envahisseurs » alimente des actions contre des personnes déjà vulnérables.
Si on élargit le curseur, cette politique nourrit les tensions sociales, à un niveau local comme national. Le Racist Violence Recording Network (RVRN) note qu’une rhétorique xénophobe, qualifiant par exemple les migrants « d’invasion clandestine », se banalise toujours plus dans le débat public ainsi que dans les discours officiels. L’usage de ces termes péjoratifs (« invasion », « clandestins », « remplacement de population ») alimente généreusement la peur, sape la cohésion sociale et contribue à la montée de la violence raciste. Le rapport annuel 2023 du RVRN confirmant cette donne, répertoriant un total de 89 attaques ciblant spécifiquement des migrants, réfugiés ou demandeurs d’asile, un palier qui n’avait plus été franchi depuis 2015.
Échec du principe de dissuasion
Contrairement à l’objectif affiché, rien n’indique que la doctrine Plevris ait significativement réduit les arrivées. Au contraire, la Grèce fonctionne de plus en plus comme un immense camp de transit, où des personnes exilées tentent de poursuivre leur route vers d’autres pays européens. Selon une enquête menée par la Displacement Tracking Matrix (DTM) en 2023, à peine 7 % des migrants interrogés indiquaient vouloir rester en Grèce, tandis que plus de 75 % déclaraient vouloir rejoindre l’Allemagne, la France ou d’autres pays d’Europe du Nord. En imposant de telles souffrances, la Grèce ne fait que reporter le problème : les réfugiés restent bloqués dans la précarité (voire se voient refuser toute issue légale), mais continuent d’affluer faute d’alternatives — ce qui alourdit encore la charge pesant sur les ONG et les collectivités locales.
Sur le plan diplomatique, la doctrine suscite de vives critiques. L’Union européenne et l’ONU exhortent Athènes à revenir sur ces mesures coercitives. Le Haut-Commissariat aux réfugiés a appelé à garantir « l’accès à une procédure d’asile », tandis que le Conseil de l’Europe envisage des actions légales contre cette politique jugée antidémocratique. Si la Grèce persiste, elle s’expose à des procédures pour manquement aux droits fondamentaux et à un isolement européen croissant.
« Il est tragique que M.Mitsotakis ait accepté que notre pays soit le geôlier de l’Europe ».
En somme, cette politique dite de dissuasion par l’inhumanité inflige des souffrances directes – sanitaires, psychologiques et juridiques – aux personnes déplacées, sans résultats probants sur la maîtrise migratoire. Elle fragilise la position de la Grèce au sein de l’Europe et mine les principes humanitaires auxquels le pays est censé adhérer. Les conséquences indirectes sont tout aussi graves : polarisation extrême du débat public et banalisation de la violence envers les migrants, détérioration de la réputation internationale de la Grèce, et coût social et économique à long terme tant pour les migrants que pour la société grecque elle-même.
Toutefois, si la Grèce est régulièrement pointée du doigt pour la brutalité de sa politique migratoire, il serait simpliste et injuste de la désigner en tant qu’unique responsable. Depuis plusieurs années, certains pays situés aux frontières méditerranéennes de l’UE – principalement l’Espagne, l’Italie, et notamment la Grèce – se voient contraints de porter quasi seuls la charge de l’accueil des réfugiés, faute d’une solidarité européenne effective.
« M.Mitsotakis doit immédiatement demander la tenue d’un sommet européen afin d’élaborer une nouvelle politique migratoire, de manière que toute l’Europe ait une responsabilité et assume de manière juste et équitable les obligations en matière d’asile, d’accueil, de retour et de lutte contre les trafiquants. Ce n’est pas la tâche de la Grèce seule. Il est tragique que M.Mitsotakis ait accepté que notre pays soit le geôlier de l’Europe », déclarait Sokratis Famellos, président du parti d’opposition Syriza, le 13 juillet 2025.
Derrière la doctrine Plevris et ses mesures de dissuasion extrême, se dessine également un problème plus large et structurel, un désengagement collectif, où l’Union Européenne délègue à ses marges la gestion de flux humains qu’elle refuse d’assumer pleinement. Si cela n’excuse en rien les méthodes coercitives mises en œuvre par le gouvernement grec – non seulement contraires au droit européen, mais surtout aux principes fondamentaux relatifs à la dignité humaine – cela rappelle que ces dérives s’ancrent aussi dans une politique migratoire européenne défaillante, dont l’absence de répartition équitable et la logique de sous-traitance migratoire alimentent la spirale de la maltraitance et de l’indignité.
Sources :
– Amnesty International. (2024, July). People seeking asylum detained in Samos camp in Greece. Retrieved from
https://www.amnesty.org/en/latest/campaigns/2024/07/people-seeking-asylum-detained-in-sa
mos-camp-in-greece/
– Deutsche Welle. (2025, July). Is Greece in the middle of a new refugee crisis? Retrieved from
https://www.dw.com/en/is-greece-in-the-middle-of-a-new-refugee-crisis/a-73292145
– ECRE – European Council on Refugees and Exiles. (2025). Mediterranean updates and Greece policy analysis. Retrieved from https://ecre.org/
– European Parliament. (2021). Parliamentary question on racist remarks by Thanos Plevris. Retrieved from https://www.europarl.europa.eu/doceo/document/E-9-2021-004025_EN.html
– Human Rights Watch. (2020, March 31). Greece: Nearly 2,000 new arrivals detained in
overcrowded mainland camps. Retrieved from https://www.hrw.org/news/2020/03/31/greece-nearly-2000-new-arrivals-detained-overcrowded-mainland-camps
– International Rescue Committee. (2024, June 25). Refugees in Greece enduring mental health crisis, as IRC psychologists witness 66% increase in self-harm. Retrieved from https://www.rescue.org/eu/press-release/refugees-greece-enduring-mental-health-crisis-irc-psychologists-witness-66-increase
– Politico Europe. (2025, July). Greece plans new disincentives to deter migrants. Retrieved from https://www.politico.eu/article/greece-plans-new-disincentives-to-deter-migrants/
– Racist Violence Recording Network (RVRN). (2023). Annual report on racist violence in Greece. Key data summarized in: Reuters. (2024, April 23). Racist violence surges in Greece, report finds. Retrieved from https://www.reuters.com/world/europe/racist-violence-surges-greece-report-finds-2024-04-23/
– Reuters. (2025, July 11). Greece passes North Africa asylum ban amid rights groups’ opposition. Retrieved from https://www.reuters.com/world/greece-passes-north-africa-asylum-ban-amid-rights-groups-opposition-2025-07-11/
– Efsyn. (2025, July 13). Στις προσφυγικές δομές του Ρεθύμνου ο Σωκράτης Φάμελλος [Sokratis Famellos visits refugee facilities in Rethymno]. Retrieved from : https://www.efsyn.gr/politiki/antipoliteysi/478867_stis-prosfygikes-domes-toy-rethymnoy-o-sokratis-famellos
– Ekathimerini. (2025, June 24). Hundreds of migrants on Crete moved to new facility as tensions mount. Retrieved from : https://www.ekathimerini.com/news/1273375/hundreds-of-migrants-on-crete-moved-to-new-facility-as-tensions-mount/
Cet article a été rédigé dans le cadre de MOST – Media Organisations for Stronger Transnational Journalism, un partenariat journalistique financé par le programme Europe Créative qui soutient les médias indépendants spécialisés dans le reportage international.



