Croatie : la littérature comme lieu de résistance

Et si Kafka avait présagé le capitalisme mondialisé où nous vivons aujourd’hui, impuissants et fragiles ? Pour l’écrivaine croate Maša Kolanović, qui a publié Chers cloportes et autres histoires horrifiques, notre société d’hyperconsommation est devenue un monde sombre et oppressant qui nous structure jusqu’au plus profond de nos sentiments, mais face auquel la littérature reste un lieu de résistance. Entretien.

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Écrivaine, théoricienne de l’art et maître de conférences à la Faculté des Lettres et Sciences humaines de Zagreb, Maša Kolanović a reçu en mai dernier le prix de littérature de l’Union européenne pour son dernier roman Poštovani kukci i druge jezive priče (« Chers cloportes et autres histoires horrifiques »). Dans ce recueil de douze nouvelles, souvent écrites dans le genre de l’horreur et du gothique, l’autrice, connue en Croatie pour son roman Franchise Barbie paru en 2008, décrit la vie épuisante que nous menons dans notre société d’hyperconsommation. « L’autrice rend par sa narration habile une sorte d’angoisse kafkaïenne qui dépasse la description d’une communauté donnée et touche les points sensibles de la société mondialisée », a déclaré le jury de l’EUPL. « La consommation comme remplacement de l’humanité, une maternité dont il est indécent de parler, les banques comme piliers funestes de notre société, les publicités qui attisent des désirs malsains… Tel est le monde que dissèque cette prose brillante. »

Novosti (N.) : Chers cloportes et autres histoires horrifiques est très critique envers la société de consommation capitaliste. La phrase « dans nos appartements, les choses prennent le contrôle sur nous comme une force invisible » rappelle la théorie de Marx sur le fétichisme de la marchandise qui a pour effet de remplacer les relations entre personnes par des relations entre choses. C’est pour cet ouvrage que vous avez reçu le prix de littérature de l’Union européenne. L’UE, une organisation souvent décrite comme une « machine néolibérale », vous a donc primée pour une critique du capitalisme. Que peut-on en conclure sur la position de la littérature au sein du système actuel et sur la capacité du système à s’approprier la critique ?

Maša Kolanović (M.K.) : Si je dois commenter ce prix depuis ma position ingrate de lauréate, tout en étant pleinement consciente de toutes les critiques que l’on peut adresser à l’UE, je dirais qu’il ne faut pas perdre de vue le fait que ce prix n’est pas décerné par la « machine » mais par des gens, concrètement par un jury dont les membres ont chacun leur capital moral et intellectuel. Si nous annulons ou déprécions cet aspect de l’action publique, les choses sont sans espoir. Ce prix, en soutenant la traduction des œuvres primées, encourage simultanément plusieurs acteurs du secteur littéraire : les auteurs, mais aussi les éditeurs et traducteurs étrangers. Je considère que les soutiens financiers publics à la littérature et à toute autre création artistique et culturelle sont extrêmement importants, voire indispensables à la survie du secteur, particulièrement en ces temps néolibéraux.

N. : Vous décrivez le capitalisme de consommation comme un monde kafkaïen. Les consommateurs et les employés sont réduits à des cloportes, et les phénomènes sociaux, de la religion à la famille, à de la consommation. C’est un retournement intéressant, car dans les interprétations classiques, Kafka est considéré comme l’annonciateur du monde aride du fascisme ou du socialisme bureaucratique opaque et coercitif. Dans les anciens pays socialistes, l’utopie consommatrice était vécue comme un paradis, tandis que vous la présentez comme un film d’horreur. Que nous disent Kafka et Gregor Samsa du monde actuel, et de quelle manière le capitalisme nous structure-t-il jusqu’aux sentiments ?

M.K. : Ce que j’ai essayé de faire, c’est une interprétation littéraire qui accorde un plus grand rôle au capital intuitif et émotionnel, quelque chose comme une hypothèse de lecture possible de Kafka. Mais je ne pense absolument pas qu’il s’agisse de la seule bonne version. J’ai trouvé chez Kafka un écrivain à l’atmosphère sombre et mystérieuse, qui exprime brillamment la sensibilité de son époque. Il y a des proximités en termes d’atmosphère avec mon propre ressenti de la réalité actuelle. L’absurde qui naît de la communication forgée de toutes pièces, le pragmatisme sans âme, le narcissisme monstrueux du système… C’est peut-être ce qu’ont aussi reconnu, mais dans un contexte différent, les interprétations classiques que vous mentionnez, qui ne sont pas nécessairement inexactes mais qui viennent d’une sensibilité différente. Chaque époque, chaque contexte active diverses significations potentielles dans les textes littéraires. Il me semble que depuis notre aujourd’hui capitaliste, nous pouvons trouver dans les textes de Kafka beaucoup d’actualité, pour ne pas dire d’acuité, comme le sentiment d’impuissance et de fragilité de l’être humain face au système. Il y a par ailleurs des parallèles historiques en ce que Kafka, au fond, a écrit ses textes pendant l’essor du capitalisme monopolistique du début du XXe siècle, l’embryon d’un système actuellement au stade avancé. Sous cet angle, nous pouvons, avec le recul, lire la Métamorphose comme une métaphore existentielle de l’homme dans le système capitalisme, de ce qui arrive à l’humanité dans cette structure capitaliste des sentiments. Gregor Samsa [le narrateur dans La Métamorphose] est un voyageur de commerce. Nous voyons comment se reflètent le stress et l’épuisement liés à son travail. Après sa métamorphose en insecte, qui le rend inapte à l’organisation économique, il devient un poids pour sa famille. L’inutilité économique de Gregor ôte tout sens à son existence. Lui-même est passif et incapable d’articuler un discours. Les gens qui l’entourent n’ont pas la moindre compassion, ils sont cruels dans leur pragmatisme, mais ils rêvassent d’une manière kitsch à une vie meilleure et plus belle. Ils n’ont que de bonnes intentions tout en laissant les autres mourir sous leurs yeux. Tout cela m’a irrésistiblement rappelé notre aujourd’hui capitaliste qui s’est particulièrement cristallisé ces dix dernières années dans la région.

N. : Y a-t-il une issue au monde de la consommation, le monde auquel la vie humaine est réduite ? Ou comme le dit le protagoniste de la nouvelle Consommation, il n’y a que « consommer – chier – crever » ? Chaque révolte aboutit-elle à la résignation ou au nihilisme, comme dans Fight Club, le film de David Fincher ? La littérature peut-elle être un lieu de résistance, ou n’est-elle devenue qu’un article de plus sur le marché ?

M.K. : Il convient d’inclure plusieurs couches dans cette perspective. Le travail du texte, l’effet de la lecture, le travail du contexte, etc. La littérature progressiste devrait être un lieu de réflexion critique. À cet égard, l’effet sur le lecteur et sa réaction sont très importants. Un synopsis résigné et sans espoir ne signifie pas nécessairement une réaction résignée du lecteur. Au contraire, il peut avoir l’effet inverse. D’autre part, des textes extrêmement progressistes peuvent être manipulés, détournés et finir paradoxalement par soutenir le système. Les choses sont trop complexes pour êtres réduites à un axiome soit/soit. Je veux croire que la littérature peut être un lieu de résistance, et pas juste un article sur le marché.

N. : Pourquoi avez-vous choisi la forme de la nouvelle et de la narration à la première personne, des soliloques sans le moindre dialogue ? Cette forme permet-elle de mieux saisir un monde fragmentaire, sillonné et connecté par la consommation ?

M.K. : La forme de la nouvelle est liée en partie à ma propre économie du temps de l’écriture. Étant donné que j’écris le plus souvent sur mes temps de pause, entre mes obligations de recherche et d’enseignement, la densité, la concision et l’intensité que permet la forme courte me conviennent. Même si la première personne est dominante dans ces nouvelles, elle présente diverses subjectivités. Il y a peut-être moins de dialogues au sens classique du terme, mais la focalisation du dialogue absorbe, dissèque et distancie les discours environnants, à l’instar de tous ces contrats, tarifs, publicités et autres qui sont devenus l’environnement en quelque sorte naturel de notre quotidien.

N. : Presque toutes vos nouvelles ont des narratrices. Vous prenez pour thème l’expérience féminine du système actuel, notamment l’expérience de la maternité : dans la nouvelle Infini, l’exemple de l’allaitement permet d’exposer la déshumanisation du corps féminin qui devient une machine à produire du lait, ou plutôt du « carburant », tandis que les seins se muent en « pompes », voire en « pistolets d’arrosage ». En parallèle, les enfants sont présentés comme des quasi-parasites obsédés par la consommation, comme dans les nouvelles Les poupées de Tchernobyl ou Chers cloportes. De quelle manière le capitalisme oppresse-t-il encore plus les femmes et structure-t-il les relations familiales ?

M.K. : La nouvelle Infini compare l’économie de l’allaitement à une exploitation au niveau matériel comme mental. Les seins en tant qu’objets sexualisés sont omniprésents. Mais on parle très peu de l’allaitement, sauf par le biais de conseils souvent très agressifs sur la bonne manière d’allaiter. Depuis déjà très longtemps, le capitalisme s’allie à la culture patriarcale pour produire des inégalités structurelles. Dans les constellations familiales, nous savons très bien qui en pâtit. Comme le dit la célèbre citation de La Servante écarlate, « Mieux ne veut jamais dire mieux pour tout le monde. Cela veut toujours dire pire pour certains ».

N. : Depuis 2017, vous dirigez le projet Fondements économiques de la littérature croate qui étudie le rapport entre littérature et économie. Pouvez-vous nous en dire plus ? S’agit-il d’une recherche sur les liens entre le capitalisme et certaines unités stylistiques dans la lignée, par exemple, du travail de Franco Moretti ? Quels sont les principaux résultats en ce qui concerne notre littérature ?

M.K. : Le projet s’est achevé ce printemps après trois ans de travail. Les résultats, pour employer la langue bureaucratique de suivi des travaux de recherche, sont disponibles sur le site Internet du projet sous forme de présentations et d’articles. Notre groupe de recherche avait des intérêts hétérogènes, mais le capitalisme était indéniablement l’une des problématiques centrales. Les travaux avaient précisément pour but de ramener la question refoulée du capitalisme dans l’analyse de la littérature croate, ce qui s’est traduit dans un vaste spectre de thématiques : de l’analyse de certaines œuvres peu connues d’Ivo Andrić sur l’usure et les intérêts, comme le roman Mademoiselle, en passant par l’étude de la logique des abonnements littéraires du XIXe siècle, jusqu’aux représentations des dettes et des classes sociales dans la littérature contemporaine. L’objectif était de défricher une perspective d’interprétation de la littérature. Une étape suivante potentielle serait d’aborder de manière systématique certaines unités stylistiques.

N. : Vous êtes récemment rentrée de New York où vous étiez partie en février pour faire des recherches sur l’histoire littéraire du capitalisme. Or, une profonde crise sociale, économique et politique s’est entre-temps déroulée sous vos yeux. Des dizaines de millions d’Américains ont perdu leur emploi, le système de santé s’est effondré et un populiste irrationnel, narcissique et dangereux est à la tête de la Maison-Blanche. Comment pourriez-vous résumer votre expérience de New York pendant la pandémie ?

M.K. : Cette irruption de la vie réelle dans mon sujet de recherche, soudain devenu quadridimensionnel, était extrêmement intéressante et profondément effrayante. Tel un strip-tease total, cette crise a mis à nu et déboulonné tous les mythes du capitalisme américain. Cette occasion d’une remise en question radicale et de la création d’une alternative est unique. C’est maintenant ou jamais.

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