Les oligarques veulent couler l’Adriatique dans le béton (5/5)| Albanie : à Ksamil, prédation mafieuse sur les «Maldives de l’Europe»

Tout au sud de la côte albanaise, Ksamil est longtemps resté un petit paradis à la nature préservée. Ces « Maldives de l’Europe » sont aujourd’hui ravagées par l’urbanisation sauvage et les passe-droits qui spolient la population locale.

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Ksamil
Ksamil© Facebook

Dans les années 1980, Ksamil était une réserve animale préservée, « remplie de sangliers, de chacals et de chevreuils, avec une route bordée d’orangers et d’oliviers », comme le rappelle Shteg.org. Surnommée la « perle du Sud », la petite ville attirait par sa beauté naturelle. Aujourd’hui, elle est méconnaissable : bétonage illégal, plages envahies, réseaux d’égouts défaillants et pénurie d’eau témoignent d’un chaos urbanistique. « C’est une histoire de mafia qui commence avec des groupes religieux, des policiers corrompus et des tribunaux qui entérinent des abus », rapporte la journaliste Lindita Cela, décrivant une localité où le crime organisé et les intérêts politiques ont laissé « leur marque de laideur ».

L’aliénation des terres publiques à Ksamil repose sur un système bien huilé : faux documents, décisions judiciaires douteuses et inaction volontaire de l’État. « La propriété publique a été aliénée par des moyens frauduleux », note l’enquête de Shtet.org. Divisées en 96 parcelles virtuelles sans délimitation claire, les terres de Ksamil sont devenues un champ de bataille juridique. « On soupçonne que des milliers d’hectares ont été aliénés par le biais de faux documents », révèle le site. Les héritiers, comme ceux de la famille Çoçoli, sont souvent contraints de vendre sous la pression, leurs droits bloqués par des refus d’enregistrement cadastral.

L’aliénation des terres publiques repose sur un système bien huilé : faux documents, décisions judiciaires douteuses et inaction volontaire de l’État.

Le réseau criminel dirigé par les frères Franc et Hajdar Çopja est au cœur de ce scandale. Impliqués dans des meurtres, un trafic international de cocaïne et le blanchiment d’argent, ils ont utilisé le secteur immobilier pour légaliser leurs profits illicites. Via des prête-noms comme Klajdi et Endri Merkaj, les Çopja ont acquis et revendu des terrains à Ksamil pour plus de 18 millions d’euros. « Le citoyen Klajdi Merkaj est identifié comme l’une des personnes de confiance qui gère des valeurs monétaires considérables au nom de Franc Gergely », indique une décision judiciaire. Après la vente des 20 hectares des Çoçoli, le cadastre de Saranda, bloqué pendant une décennie, a validé l’enregistrement en quelques mois, illustrant la collusion institutionnelle.

Quand Nicolas Sarkozy et Carla Bruni venaient en vacances à Ksamil avec Edi Rama
Quand Nicolas Sarkozy et Carla Bruni venaient en vacances à Ksamil avec Edi Rama

L’État albanais a souvent fermé les yeux. Des décisions judiciaires, comme celles validant les revendications du Centre mondial bektashi sur 137 hectares à partir d’un acte falsifié de 1927, ont été maintenues malgré des preuves accablantes. « L’absence de documents ne constitue pas une preuve d’invalidité », a statué le tribunal de Saranda, rejetant les plaintes du Conseil des ministres. Par ailleurs, le projet Ksamil Seaside Resort, approuvé en 2025 pour 28 millions d’euros, chevauche des terres revendiquées par les habitants de Manastir, sans qu’ils soient informés ou indemnisés.

Quand le droit de propriété n’est plus qu’une illusion

À Ksamil, le droit de propriété est devenu illusoire. « Des familles locales avec des documents en règle sont ignorées, expulsées ou dépossédées », tandis que des investisseurs sans titres clairs bénéficient de soutiens politiques pour des projets de luxe. Lirika Çoçoli, héritière de 20 hectares, témoigne : « Comme nous ne pouvions pas l’enregistrer, nous n’avons pas eu d’autre choix que de vendre notre terrain ». Un système de privatisations sauvages sous couvert de tourisme international qui favorise les puissants au détriment des citoyens.

Malgré des preuves de falsification, comme l’acte de 1927 en faveur des Bektashi, où des personnages fictifs sont cités, les tribunaux refusent d’annuler les décisions. « Le tribunal a refusé de se prononcer sur l’authenticité du document, arguant que la reconnaissance de la fausseté n’est pas l’objet direct de ce procès », rapporte Shteg.org. Les habitants de Manastir, comme Bashkim Dulaj, vivent ainsi dans l’incertitude : « Nous avions tout payé conformément à la loi, mais la procédure a été suspendue par décision d’en-haut. » Les centaines de procès en cours à Ksamil illustrent un système judiciaire défaillant, incapable de défendre l’intérêt public.

Présentée comme les « Maldives de l’Europe », visitée par des figures comme Nicolas Sarkozy ou Ivanka Trump, la région de Ksamil cache une réalité bien plus sordide. Les habitants de Manastir, menacés par le projet Ksamil Seaside Resort, craignent l’expropriation : « Ces panneaux sont le premier signal que nous allons perdre les maisons et les vies que nous avons construites. »

« Ksamil est aujourd’hui le centre du chaos, où la loi, la propriété et l’intérêt public ont été déformés par les abus, la corruption et les accords secrets », résume Lindita Cela. L’enquête de Shteg.org appelle à une réforme urgente pour sauver ce joyau albanais de l’emprise mafieuse.

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