« Yougoslave » : une saga allemande, de la Styrie à la France en passant par Sarajevo

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Thierry Beinstingel est issu d’une famille autrichienne qui a descendu le fil du Danube, à la fin du XVIIIe siècle, dans l’espoir d’une vie meilleure. Après Vukovar, la famille s’est installée à Bačka Palanka puis à Zenica, avant que les tourbillons de l’histoire du XXe siècle ne l’envoie jusqu’à Berlin puis dans l’Est de la France. Ce sont ces deux siècles de migrations qu’il raconte dans Yougoslave. Rencontre.

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Thierry Beinstingel, avec ses parents et ses grands-parents, dans les années 1960
© Archives Thierry Beinstingel

Romancier, Thierry Beinstingel vient de publier Yougoslave, aux éditions Fayard.

Le Courrier des Balkans (CdB) : Appeler votre roman Yougoslave, cela sonne presque comme une revendication politique…

Thierry Beinstingel (T.B.) : Cela renvoie plutôt au trouble qui était le mien, quand j’étais au lycée. Je me considérais comme français, mais mes professeurs avaient parfois du mal à prononcer mon nom. et me demandaient mon origine. Je répondais alors « yougoslave », même si mon nom de famille a une consonance bien allemande… En fait, j’étais gêné par cet adjectif, et maintenant, c’est un mot qui a disparu.

CdB : Quand vous étiez enfant, que représentait pour vous la Yougoslavie ?

T.B. : Un pays irréel et merveilleux. Mes grands-parents, qui venaient de Zenica, avaient gardé le souvenir d’une Yougoslavie idéale, d’avant la guerre… Ce qui me fascinait, c’était la langue, ou les langues, que l’on entendait chez eux, parce qu’ils parlaient le serbo-croate, mais aussi l’allemand. Autour de mes grands-parents, il y avait mes oncles et mes tantes qui me semblaient grands, qui étaient assez grands, du reste, pour l’époque, comme une tribu protectrice. Entendre le serbo-croate, même si je ne le comprenais pas, provoquait toujours en moi une vive émotion dont je ne comprenais pas l’origine. J’aimais bien aussi l’accent de ma grand-mère Eva, les tournures bancales dont elle usait en français, ce qui en faisait comme une langue dans la langue, très poétique.

  • Thierry Beinstingel, Fayard, Paris, 2020, 560 pages, 24 euros
  • Prix : 24.00 €
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CdB : Mais votre père ne vous pas transmis la langue…

T.B. : Non, il n’en a jamais été question. Il était arrivé en France à 19 ans. Il fallait s’intégrer. Lui-même a vite appris le français et il était très fier de bien le parler. Un jour, quand il est devenu chauffeur routier, la serveuse d’un restaurant s’est étonnée qu’il soit étranger. Elle lui a lancé : « Mais vous parlez si bien le français ». Rien ne pouvait lui faire plus plaisir. Néanmoins, j’ai appris l’allemand, ce qui était facile au collège dans l’Est de la France, tandis que mon père surveillait mes devoirs, corrigeait mon accent.

Mes grands-parents ont toujours évoqué une vie sans tension avec les voisins de différentes nationalités, de différentes religions, mais la guerre est arrivée

CdB : Dans quelles circonstances vos grands-parents ont-ils dû quitter la Yougoslavie ?

T.B. : Mes grands–parents vivaient à Zenica. Mon grand-père, qui travaillait aux aciéries, venait d’une famille allemande débarquée en Slavonie, puis en Bačka à la fin du XVIIIe siècle. Son propre grand-père avait quitté Bačka Palanka, en Voïvodine, pour la Bosnie quand celle-ci était devenue austro-hongroise, à la fin du XIXe siècle. Mes grands-parents ont toujours évoqué une vie sans tension avec les voisins de différentes nationalités, de différentes religions, mais la guerre est arrivée. Un cousin a été tué comme un lapin, je ne sais pas par qui ni pour quelle raison. Mon grand-père a fait le choix de partir travailler comme ouvrier qualifié en Allemagne et il s’est retrouvé à Oderberg, près de la frontière allemande, où il a pu faire venir sa femme et ses enfants. La situation est bien vite devenue intenable à la fin de la guerre, alors que les Russes approchaient. Ma grand-mère Eva est partie se réfugier à Berlin, qui ne s’est pas non plus révélé être l’endroit le plus tranquille au monde en ce printemps 1945. Elle s’est retrouvée à Berlin avec ses cinq enfants, dont le plus jeuné était un bébé de neuf mois, et elle n’avait plus de nouvelles de son mari. Mon père m’a expliqué qu’avec le serbo-croate, il parvenait à s’entendre avec les soldats russes, à obtenir un peu de nourriture. La guerre finie, Eva a décidé de revenir en Yougoslavie, mais elle a été refoulée à la frontière et s’est retrouvée dans un camp sur la frontière hongroise, à Baja. C’est l’époque où les Allemands de Yougoslavie ont été parqués dans des camps de concentration et massivement expulsés. Elle écrivait néanmoins à ses anciennes voisines restées à Zenica : pour elle, revenir en Yougoslavie était une évidence, et elle a gardé toute sa vie ses papiers, ainsi que les titres de propriété de la maison. La famille a finalement pu partir en Autriche, avec le statut de « personnes déplacées ». C’est là, dans le camp d’Aichhof, près de Vienne, que mon père a repris ses études, et que ma grand-mère a retrouvé Georg, son mari. La famille est finalement arrivée en France en 1949, ce qui signifie qu’elle avait renoncé à revenir en Yougoslavie.

CdB : Vous-même, vous n’êtes jamais allé en Yougoslavie ?

T.B. : Non, mais j’irai ! À la fin des années 1970, ma tante Steffy s’y est rendue en caravane. Elle a été à Zenica, elle a revu le quartier où la famille avait vécu. Mon père, ayant atteint l’âge de la retraite, avait songé d’y aller, en 1990, mais la guerre est survenue.

CdB : Votre livre est une saga familiale sur plus de deux siècles. Le récit repose-t-il sur des archives, des témoignages ou des souvenirs ?

T.B. : Ce roman comporte trois parties bien distinctes. La dernière raconte l’arrivée de la famille en France, son installation en Haute-Saône, puis celle de mon père à Langres, dans la Haute-Marne. La vie d’une famille française, en somme, durant les décennies de l’après-guerre. L’intégration n’a pas été facile. Au début, mon grand-père maternel, qui était maraîcher à Langres, appelait son gendre, mon père, « le Turc », mais il a vite su l’estimer, car c’était un bon travailleur. La valeur travail comptait pour lui… La partie centrale repose sur la mémoire familiale et notamment les conversations que j’ai eues avec mon père. Cette mémoire familiale remonte jusqu’à Georgius, celui qui a quitté Bačka Palanka pour la Bosnie et qui était tailleur. J’ai extrapolé par rapport à ces bribes de mémoire, tandis que la première partie, celle qui raconte le départ d’un village très pauvre de Styrie, en Autriche, sous la conduite d’un prêtre en 1791, l’année de la mort de Mozart, est entièrement imaginaire… Je fais coïncider avec des événements historiques, mais aussi avec des œuvres littéraires, le trajet de cette famille autrichienne qui, comme beaucoup d’autres avant elle, descend le cours du Danube pour trouver une vie meilleure.

Mon père était alité, j’ai pu lui montrer un exemplaire, je lui ai lu des extraits, et il est mort deux jours plus tard

CdB : Des œuvres de Tolstoï, bien souvent…

T.B. : Oui, Tolstoï est très important. Un jour, pour son anniversaire, ma mère a offert Tolstoï à mon père, dans la Pléïade, et il l’a lu. Il a lu tout Guerre et paix, lui, un immigré, d’une famille modeste. J’ai toujours ce livre.

CdB : Pourquoi avoir écrit ce roman maintenant ?

T.B. : J’avais envie de l’écrire depuis 20 ans, et le moment était venu. Le livre repose sur de longues discussions avec mon père, des discussions que nous n’avions jamais eues auparavant. Je savais que le temps était compté en raison de son âge et parce qu’il était malade. Ces discussions ont représenté un moment privilégié entre lui et moi – ma mère nous laissait souvent seuls et mon père, quand elle revenait, disait parfois que nous avions « bien travaillé », car il avait compris l’importance de ce qui se passait. Ces discussions ont duré deux ans. Lui aussi avait besoin de ce livre. Il est sorti de l’imprimerie le 12 juin. Mon père était alité, j’ai pu lui montrer un exemplaire, je lui ai lu des extraits, et il est mort deux jours plus tard. Je crois que l’attente du livre a prolongé sa vie. J’avais prévu d’envoyer un exemplaire à tous mes oncles, mes tantes, mes cousins que je ne vois guère souvent même si nous vivons presque tous dans l’Est de la France. J’ai pu remettre le livre en mains propres à beaucoup lors de son enterrement, et tous l’ont apprécié. Je crois qu’ils l’attendaient aussi, ce livre.