Service militaire : dans les Balkans, on marche de plus en plus au pas

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La France a annoncé la création d’un service militaire volontaire. La Croatie, elle, a voté le retour du service militaire obligatoire et en Serbie, les premières recrues sont également attendues en 2026, tandis qu’en Grèce et en Turquie, le service militaire a toujours été maintenu. Tour d’horizon dans les Balkans.

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Par Milica Čubrilo Filipović (Serbie), Dimša Lovpar (Croatie), Marina Rafenberg (Grèce), Mathilde Warda (Turquie)

Emmanuel Macron a annoncé la création d’un nouveau service militaire qui débutera, sur la base du volontariat, à l’été 2026. Ouvert aux jeunes de 18 à 25 ans, ce service durera 10 mois, « exclusivement sur le territoire national », a précisé le président. Dans certains pays des Balkans, comme la Croatie, le service militaire est redevenu obligatoire, dans d’autres, comme la Grèce et la Turquie, il l’a toujours été et certains, comme la Serbie, songent à le réintroduire.

Croatie : le retour du service militaire obligatoire

Le Parlement croate a voté le retour du service militaire obligatoire (formation militaire de base), le 24 octobre 2025. Pour le ministre de la Défense, Ivan Anušić, le service militaire et la défense de la Croatie sont un devoir pour tous les citoyens aptes à l’assumer, tout en rendant possible les objections de conscience. La formation coûtera environ 23,7 millions d’euros par an et couvrira la solde de 4 000 conscrits, ainsi que les dépenses de base (alimentation et uniformes).

Les premières recrues pour la formation militaire devraient garnir les casernes début 2026, une fois la visite médicale satisfaite. Les premières convocations aux examens de santé sont donc imminentes. Une fois la majorité atteinte, les futurs conscrits sont inscrits dans les registres militaires. En 2026, c’est la génération 2007 qui étrennera le nouveau service militaire. Par ailleurs, un citoyen croate binational résidant à l’étranger et non inscrit dans les registres militaires de la République de Croatie est tenu de se présenter au consulat de la République de Croatie du pays de résidence, au plus tard à l’âge de 29 ans.

Selon son grade, la nouvelle recrue sera envoyée deux mois à Knin, Požega ou Slunj. Chaque citoyen croate peut bénéficier d’un report, au plus tard en juin de l’année de ses 29 ans, ou lors de l’examen médical, invoquer l’objection de conscience, auquel cas, il effectuera un service civil de 3 ou 4 mois. « Les motifs religieux, de santé ou moraux peuvent constituer une objection de conscience. Il n’y aura aucun problème pour quiconque décide de ne pas effectuer son service militaire obligatoire, mais souhaite un service civil. Sa demande sera prise en compte, approuvée et personne ne sera contraint d’effectuer le service militaire contre son gré », a assuré le ministre de la Défense, Ivan Anušić.

Durant leur formation, les conscrits percevront une solde nette de 1 100 euros par mois, incluant la prise en charge des frais de nourriture, de transport et de congés. Les droits d’un conscrit salarié sont suspendus et le service militaire ne peut constituer un motif de licenciement. Les conscrits sans emploi qui suivent la formation bénéficieront d’une priorité d’embauche au sein de l’administration publique ou des collectivités territoriales. D’après une enquête d’HRTrejting, 75,5 % des personnes interrogées ont répondu qu’elles étaient favorables au service militaire obligatoire tandis que 20 % s’y opposent.

Serbie : une infrastructure à rebâtir

Annoncé à plusieurs reprises depuis 2017, le service militaire obligatoire est à nouveau à l’ordre du jour en Serbie. La première génération de recrues est attendue dans les casernes début 2026, si la loi introduisant le service militaire obligatoire de 75 jours pour ceux qui ont entre 19 et 27 ans est adoptée par le Parlement dans les semaines qui viennent. Il sera volontaire pour les femmes et de 155 jours de service civil pour les objecteurs de conscience.

Selon les services de l’armée, les préparatifs sont en cours. On achète des lits, on installe des douches, des cantines… car il ne reste rien depuis que le service militaire a été supprimé en 2011. 20 000 recrues sont prévues par an. La proposition de loi budgétaire pour 2026 prévoit 90 millions d’euros dans les trois ans à venir pour le service militaire obligatoire, sans compter la construction de nouveaux bâtiments.

Selon une enquête menée par CESID l’an dernier, 45 % des jeunes sont contre le service militaire obligatoire et 44 % en sa faveur. Ivo Čolović, expert du CESID, souligne que les jeunes qui vivent dans les milieux urbains, comme Belgrade et Novi Sad, appartiennent à des communautés ethniques minoritaires, ou ont un haut niveau d’éducation, sont contre, alors que ceux qui n’ont fait que des études secondaires, vivent dans le sud et l’est de la Serbie, sont plutôt pour.

« Il s’agit d’une manœuvre de plus pour resserrer l’étau autour de l’armée. Mais introduire le service militaire obligatoire pour une génération de jeunes qui exige des réformes, et la canaliser dans une organisation qui exige la rigidité et l’obéissance, me paraît irréel », considère Aleksandar Radić, analyste des questions militaires, dans un entretien au site Insajder le 26 novembre dernier.

En Grèce, un service entré dans les mœurs

En Grèce, le service militaire est obligatoire pour les hommes de plus de 18 ans et jusqu’à 45 ans. La durée est comprise entre 9 mois (dans l’armée de terre) et 12 mois (dans la marine et l’armée de l’air). La Grèce maintient la conscription obligatoire en raison des tensions géopolitiques avec la Turquie, ce qui explique que les partis de gauche comme de droite ne remettent pas vraiment en question ce service militaire.

Mais le gouvernement conservateur au pouvoir a par contre entrepris plusieurs réformes sujets à débat. Les soldes des conscrits vont fortement augmenter : jusqu’à 50 euros par mois pour ceux servant sur le continent, 100 euros par mois pour ceux dans des zones frontalières ou éloignées. Un nouveau projet de loi prévoit de rendre le système d’exemptions plus strict, notamment en ce qui concerne les exemptions d’ordre médical, en limitant les reports et en exigeant un certificat d’un hôpital public.

C’est surtout ce point qui est critiqué par l’opposition de gauche qui craint une pression accrue sur les jeunes qui ont des problèmes de santé ou qui veulent étudier. Le projet introduit aussi la possibilité d’un service volontaire pour les femmes entre 20 et 26 ans. La formation est également modernisée avec l’apprentissage par exemple du maniement de drones, car pour une partie de la population, le service obligatoire — surtout dans sa version actuelle —n’est pas adapté et représente plus une perte de temps qu’autre chose.

Deux récents sondages permettent de comprendre le poids de l’armée dans la société grecque. En 2025, une étude d’opinion de Metron Analysis indique que 58 % des personnes interrogées ont une confiance importante dans l’armée grecque, bien loin devant d’autres institutions comme les partis politiques ou les médias. Et un autre sondage de 2025 de l’institut Prorata montre qu’une proportion non négligeable des Grecs — 67 % — se déclarent prêts à « se battre pour défendre la Grèce » si le pays était attaqué. Mais ce chiffre représente un recul marqué par rapport à 2024 (73 %).

En Turquie, l’impossibilité de l’objection

« Chaque Turc naît soldat », dit l’adage. De fait, tous les hommes turcs, entre 20 et 41 ans, y compris les binationaux, doivent effectuer un service militaire. Avec la méfiance constante du pays issue de son histoire, et la situation géopolitique de la région, la Turquie ne risque pas de supprimer son service militaire à court ou moyen terme.

Celui-ci peut cependant prendre plusieurs formes, il est de douze mois pour les hommes ayant un niveau scolaire inférieur ou égale à deux années universitaire ou de six mois pour ceux qui ont un niveau universitaire égale ou supérieure à quatre ans (la durée d’une licence en Turquie). Depuis 2019, une autre option est entrée de façon pérenne dans la loi. Il est désormais possible de payer une taxe qui évolue chaque année, en 2025, elle a atteint près de 250 000 livres turques, en janvier 2025, soit plus de 6 000 dollars, l’équivalent de près de dix salaires minimum, pour ne faire qu’une formation militaire de base d’une durée d’un mois.

Ce service payant est aussi un moyen de renflouer les caisses de l’État. En 2025, le service militaire payant a ainsi rapporté 26 milliards de livres turques (526 millions d’euros). En effet, sur les 328 936 conscrits cette année, près du tiers, 101 212, ont choisi de payer pour effectuer le service militaire de courte durée, selon les données du ministère de la Défense nationale.

La Turquie ne reconnait pas l’objection de conscience. Par conséquent, ceux qui refusent le service militaire et refusent de payer pour faire les 21 jours s’exposent ainsi à des amendes voir à de la prison. Plusieurs cas d’objecteurs de conscience ont été amenés devant la Cour européenne des droits de l’homme. Les personnes homosexuelles ou transsexuelles peuvent être exemptées du service.

Des cas de violences, de tortures et de morts durant le service militaire ont été médiatisés, principalement dans les années 2000 et 2010. En 2012, une association a compilé les témoignages de 600 conscrits dans un rapport sur la violence pendant le service militaire. Pour les conscrits issus de minorités, notamment kurdes, la question des discriminations est plus accrue, notamment jusqu’au milieu des années 2010.