Serbie : Aleksandar Ćuta, placer l’écologie au centre du débat politique

| |

Il est l’un des initiateurs de la mobilisation contre les projets de mini-centrales hydroélectriques en Serbie et compte parmi les meneurs du Soulèvement écologique. Le militant vert Aleksandar Jovanović Ćuta se lance en politique pour changer le système par les urnes et en finir avec l’autoritarisme productiviste du Président Vučić. Entretien.

Cet article est accessible gratuitement pour une durée limitée. Pour accéder aux autres articles du Courrier des Balkans, abonnez-vous !

S'abonner

Propos recueillis par Julien Descalles et Nikola Radić.

Aleksandar Jovanović Ćuta.
© Nikola Radić / CdB

Cet article est publié avec le soutien de la fondation Heinrich Böll Paris.


Aleksandar Jovanović Ćuta est l’un des initiateurs de la mobilisation contre les projets de mini-centrales hydroélectriques de la Stara planina et membre de l’organisation des journées de « soulèvement écologique » à Belgrade en avril et en septembre dernier.

CdB : Le mouvement Soulèvement écologique vient de signer un accord avec la plateforme citoyenne Action pour une participation conjointe aux élections législatives et municipales du printemps 2022. Pour quelles raisons ?

Aleksandar Jovanović (A.J.) : L’objectif principal, que partagent les deux organisations, est de placer la législation sur l’environnement au-dessus de toutes les autres lois. De l’inscrire dans la Constitution. Que chaque projet d’infrastructure énergétique, d’aménagement urbain, de transports, etc., y soit soumis. Tous les projets ou constructions en cours qui menacent l’environnement pourront ainsi être stoppés. On ne peut pas empoisonner nos enfants, ce n’est pas négociable. Pourquoi avoir planifier la construction de six nouvelles centrales à charbon quand l’UE aspire à sortir des énergies fossiles d’ici à 2030 et que 7000 à 10 000 personnes meurent chaque années des conséquences de la pollution de l’air en Serbie (selon l’OMS, ndlr) ? Nous avons donc décidé de nous présenter ensemble pour éliminer la plus grande source de pollution en Serbie, le régime d’Aleksandar Vučić.

CdB : Pouvez-vous vraiment prétendre à une victoire dès l’an prochain ?

A.J. : C’est l’occasion de réveiller ceux qui ne croient plus en rien et ont perdu tout espoir, à commencer par les jeunes. Après 30 ans d’horreur, de guerres, d’espoir trahis concernant l’État de droit, d’énergies militantes fatiguées, le combat pour l’environnement a mobilisé au-delà de toutes les désillusions. Une conscience écologique a émergé, en transcendant toutes les divisions. Quand tu défends une rivière ou ta terre, peu importe ton métier, ton orientation sexuelle, que tu aies voté pour le SNS par le passé ou que tu t’abstiennes, que tu sois nationaliste ou non, conservateur ou progressiste... La cause verte me semble la plus efficace pour réconcilier, unir, y compris au-delà des frontières, comme en témoigne la création d’Odbranimo r(ij)eke Balkana (une fédération de défense des rivières des Balkans, ndlr). C’est la meilleure réponseaux appels à la haine et à la guerre de nos gouvernants.


Le Courrier des Balkans et le bureau parisien de la Fondation Heinrich Böll organisaient le 25 novembre dernier conférence de l’Iris (Paris) une conférence-débat exceptionnelle : « Les nouvelles voix citoyennes et écologistes dans les Balkans ». Avec Ne Davimo Beograd (Serbie) URA (Monténégro), l’institut Musine Kokalari (Kosovo).

Le débat est à réécouter ici


CdB : Mais un mouvement aussi hétérogène ne risque-t-il pas l’implosion ?

A.J. : Plus 200 000 personnes ont signé l’une des pétitions contre le projet de mine de Rio Tinto dans la vallée du Jadar. Notre grand défi, désormais, est effectivement de parvenir à tous les mobiliser pour les élections. J’y crois sincèrement, parce que je pense que l’énergie libérée depuis quelques années ne s’éteindra pas. Ce gouvernement a commis trop de crimes contre l’environnement, sans comprendre qu’ils sont « sans prescription », que tôt ou tard, il faudra rendre des comptes.

Courrier des Balkans (CdB) : Pourquoi êtes-vous contre ce projet de mine de lithium de Rio Tinto ?

A.J. : Parce que le projet a été déclaré d’intérêt national avant même qu’on ait pu débattre de ses conséquences environnementales ou de ses éventuelles retombées économiques. Sans même une enquête environnementale préalable, Rio Tinto a pu racheter des terrains, mettre sous pression les habitants pour céder leurs maisons et leurs champs, mener une campagne d’exploration des sols et bénéficier de l’aide des autorités locales, qui ont inscrit la future mine dans leur plan d’aménagement. C’est chose courante en Serbie : les autorités nationales ou locales donnent leur accord d’abord, puis discutent ensuite. Cette absence de transparence que l’on retrouve dans tous les grands projets d’aménagement, des mines de cuivre vendues à la Chine à la question des mini-centrales hydroélectriques, me révolte. Face à ce pillage généralisé des ressources naturelles par de véritables prédateurs comme Rio Tinto, le mécontentement est aujourd’hui général.

Nous sommes prêts à nous opposer physiquement à la mine. Parce quand tu empoisonnes l’eau, la terre ou l’air, alors les citoyens ont le droit d’utiliser le feu pour se défendre ! Ce n’est même plus une question de science, mais de dignité humaine.

CdB : Comment s’y opposer ?

A.J. : La première manière est de poursuivre la mobilisation sur le terrain. Voici quatre ans que les citoyens disent stop aux crimes commis contre l’environnement. Nous reproduirons ce qui a si bien fonctionné dans la Stara planina contre les mini-centrales : le porte-à-porte auprès des habitants pour les alerter des risques, puis le démontage du moindre équipement ou outil qui serait installé sur le site. Nous sommes prêts à nous opposer physiquement à la mine. Parce quand on empoisonne l’eau, la terre ou l’air, les citoyens ont le droit d’utiliser le feu pour se défendre ! Ce n’est même plus une question de science, mais de dignité humaine.

CdB : Cette mine de lithium ne pourrait-elle pas être un projet qui permette de développer l’économie tout en respectant l’environnement ?

A.J. : Les médias proches du régime et le gouvernement expliquent que je veux détruire la Serbie, que j’aspire à fermer toutes les usines du pays et mettre tout le monde au chômage. Mais quelles sont les retombées attendues pour la région de Loznica ? 1000 emplois et 5% des revenus générés revenant à l’État, soit 8 millions d’euros par mois selon les estimations. Que mettrait en péril l’ouverture de la mine ? 18 000 agriculteurs vivant de leur production. Pourquoi risquer de déstabiliser un écosystème durable pour un projet qui menace l’un des plus grands bassins d’eau potable de Serbie ? Car, comme l’ont mis en avant plusieurs scientifiques lors d’un débat à l’Académie des arts et des sciences de Belgrade au printemps dernier, l’extraction du lithium demanderait de détourner plusieurs milliers de litres d’eau des sources avoisinantes, mélangées chaque jour à 6000 tonnes d’acide sulfurique concentré, le tout rejeté ensuite en partie dans les nappes phréatiques et le Jadar ! C’est une catastrophe environnementale annoncée, la plus grande en Europe depuis Tchernobyl. Si les pays de l’Union européenne, comme Angela Merkel l’a évoqué lors de sa tournée d’adieux dans les Balkans, sont si avides de lithium, je demande à mes camarades allemands d’exploiter d’abord celui d’Allemagne et de nous prouver qu’il est possible de faire coexister activités minières et agricoles. Nous serions ravis de suivre l’exemple.