Cinq siècles d’esclavage des Rroms, une mémoire encore taboue en Roumanie

Contre une historiographie roumaine qui préfère assimiler leur statut au servage des paysans, l’historien Petre Petcuț revient sur une histoire marquée par l’esclavage des Rroms, à l’occasion des 170 ans de son abolition dans les principautés de Valachie et de Moldavie. Entretien.

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Rroms kaldérash dans l’entre-deux-guerres
Rroms kaldérash dans l’entre-deux-guerres© Bibliothèque de l’Académie Roumaine, Bucarest‎

Petre Petcuț, historien chargé de cours à l’Inalco et à l’université de Bucarest, est le commissaire de l’exposition L’esclavage des Rroms dans les principautés roumaines – cinq siècles d’histoire européenne occultés, qui se tient du 19 au 27 février 2026 dans la galerie de l’auditorium de l’Inalco. Il prépare également la sortie de l’ouvrage Les Rroms, derniers esclaves de l’Europe, en français et en roumain.

Le Courrier des Balkans (CdB) : Comment cette exposition est-elle née ?

Petre Petcuț (PP) : C’est une idée du collectif Romeurope de Nantes, qui m’a contacté pour la réaliser. En 2022, ce collectif avait un projet avec le Musée des ducs de Bretagne sur le passé colonial de Nantes et voulait apporter des informations sur l’esclavage des Rroms. L’exposition était le meilleur vecteur pour le grand public. J’avais néanmoins cette idée en tête depuis longtemps, puisque les historiens roumains nient la réalité de l’esclavage. Ils parlent de robie, système assimilé au servage des paysans, voire préférable dans la mesure où les esclaves n’allaient pas à la guerre, étaient nourris et habillés par leurs maîtres… Je veux montrer qu’il s’agissait d’un système comparable à toutes les autres formes d’esclavage de l’époque.

CdB : Comment avez-vous travaillé ?

PP : J’ai sélectionné des points de vue extérieurs, ceux de voyageurs étrangers frappés par cette réalité lorsqu’ils mettaient les pieds en Valachie et en Moldavie. Eux n’ont pas grandi aux côtés d’esclaves. Dans les principautés roumaines, ils sont visibles partout : dans les maisons, dans les champs, dans les monastères, à la cour du prince. Ils ne sont pas aussi nombreux qu’aux Antilles ou aux États-Unis, mais on les croise partout.

CdB : D’où ces voyageurs viennent-ils et quelle période avez-vous retenue ?

PP : J’ai surtout utilisé des textes du XIXe siècle où le système esclavagiste atteint sa maturité. Les voyageurs sont américains, donc en mesure de comparer deux formes d’esclavage, mais aussi hongrois, français, anglais, allemands, russes.

CdB : Quel est le niveau des ressources archivistiques sur les Rroms en Roumanie ?

PP : La principale difficulté n’est pas de trouver les documents, mais de les lire puisqu’ils sont écrits en cyrillique. La loi d’affranchissement du 20 février 1856 [en Valachie] est elle-même rédigée dans un alphabet de transition. Il y a énormément de documents, puisque les Rroms sont parfaitement intégrés au système économique et juridique des principautés. Après 1856, ils ne sont plus appelés « Tziganes », synonyme d’« esclaves », mais « Roumains émancipés » ou « travailleurs agricoles émancipés ». Ils sont considérés comme en voie d’assimilation avant d’atteindre le statut de « Roumains ». Cette terminologie perdure jusqu’en 1939 où ils redeviennent des Tziganes parce que l’État refuse de les intégrer au corps de la nation.

CdB : L’historiographie roumaine minore l’esclavage des Rroms, voire le présente comme une situation enviable par rapport au servage traditionnel des paysans : cette vision est-elle toujours partagée par vos confrères roumains ?

PP : Il existe des travaux ciblés sur des aspects économiques ou juridiques à certaines époques. La première synthèse a été écrite par Venera Anchim après 1989. Néanmoins, le péché principal de l’historiographie roumaine est le fait de très peu écrire sur le sujet, voire de l’ignorer. Le deuxième problème, c’est l’interprétation faite de l’histoire des Rroms. Dans mon prochain livre, j’arrive à la conclusion que la migration des Rroms a très probablement devancé la constitution des États valaque et moldave, au début du XIVe siècle. C’étaient des territoires sans autorité, à l’exception de voïvodes locaux. Les Rroms ont probablement formé leur propre autorité. Lorsque les Roumains arrivent, depuis l’actuelle Transylvanie, à Câmpulung pour créer leur État, ils battent les Rroms et les réduisent en esclavage. Ils effacent ensuite cet épisode, parce que les esclaves n’ont pas le droit à une mémoire historique, faute de droit juridique.

Il existe des enchères de Tziganes à Bucarest. Il y a aussi un commerce avec les esclaves s’enfuyant vers l’Empire ottoman, revendus ou rachetés.

CdB : Quelles sont vos sources pour étayer cette thèse ?

PP : Les sources sont très rares. Une chronique explique que, vers 1250, après l’invasion mongole qui supprime toute forme d’autorité politique au sud et à l’est des Carpates, l’armée du roi de Hongrie compte plusieurs nations dont celle des « Cingari ». Ce document, évoqué par l’historien Mihail Kogălniceanu, n’est pas très utilisé. La fondation de la Valachie s’est faite autour de 1300. En 1351, le prince Nicolae Alexandru fonde, à Câmpulung, une église princière à laquelle il offre des Tziganes comme esclaves. Les églises et les monastères sont privilégiés parce qu’ils permettent de justifier l’esclavage d’un point de vue théologique. En Moldavie, on voit d’abord les Tatars comme des esclaves. En 1428, le prince Alexandre le Bon fait donation au monastère de Bistrița de vingt-huit hameaux tziganes et de quelques huttes de Tatars. L’un de ces Tziganes est identifié comme cneazul Coman : un cneaz est le fondateur d’un village, d’une unité politique ou administrative, voire un prince. Cela signifie que les Tziganes disposaient autrefois d’une autonomie politique et administrative qui est ensuite écrasée.

CdB : Existe-t-il une traite des esclaves en Valachie et en Moldavie comme en Amérique ?

PP : Il existe des enchères de Tziganes à Bucarest. Il y a aussi un commerce avec les esclaves s’enfuyant vers l’Empire ottoman, revendus ou rachetés. En employant le terme de robie, les historiens échappent au débat sur le fait de savoir si c’est une société avec des esclaves ou une société esclavagiste : une société avec 7 % d’esclaves n’est pas esclavagiste. Dans les Antilles, les esclaves représentent 80 % de la population. En Valachie et en Moldavie, la loi stipule que les Tziganes naissent esclaves, c’est-à-dire que c’est toute une population qui est concernée et enchaînée. On ne peut plus nier cette réalité. L’exposition est conçue pour montrer que l’esclavage était une réalité structurelle des principautés roumaines.

CdB : Quelle est l’ampleur de la fuite des Rroms vers l’Empire ottoman où il était facile d’aller depuis la Valachie ?

PP : Les maîtres valaques déploient tous les mécanismes possibles pour récupérer leurs esclaves : ils envoient des soldats, paient des gens pour les retrouver. L’Empire ottoman ne se mêle pas des affaires internes de la Valachie. Des firmans, notamment de Soliman le Magnifique, demandent aux pachas du Danube d’empêcher ce commerce transfrontalier, qui se fait au détriment du prince valaque, parce que la perte d’esclaves diminue la capacité économique de la principauté à payer le tribut à l’Empire ottoman. Les Ottomans refusent une catégorie de Rroms : les netoți qui arrivent en Valachie vers 1780 après les mesures d’assimilation et de sédentarisation forcées des Habsbourg sous Joseph II. En Valachie, ils n’acceptent pas d’être réduits en esclavage et sont expulsés vers l’Empire ottoman, mais le pacha de Ruse les renvoie en Valachie.

CdB : En 1812, la Moldavie perd sa partie orientale au profit de la Russie. La situation des Rroms évolue-t-elle de manière différente sur la rive gauche du Prut ?

PP : Elle ne change pas, tout comme en Bucovine qui intègre l’empire des Habsbourg, en 1775. Les esclaves de Bessarabie vivent dans les mêmes conditions jusqu’à l’abolition de 1861.

CdB : Dans quelles circonstances l’affranchissement intervient-il en Moldavie en 1855, et en Valachie en 1856 ?

PP : La guerre de Crimée (1853-1856) ramène les principautés roumaines au centre de l’attention européenne puisqu’il s’agit de contenir les Russes dans leur avancée vers le sud du continent. Ils sont battus et les principautés sont alors placées sous protectorat européen. L’idée des élites roumaines est d’aboutir à l’unification moldo-valaque qui ne peut se réaliser qu’avec la bienveillance des puissances européennes. Le prince de Moldavie estime que le devoir des principautés est de faire un pas vers l’Europe en abolissant l’esclavage. Le projet politique unioniste, qui se concrétise en 1859, prévaut alors sur le calcul économique. Les boyards, qui dirigent également les principautés, renoncent à leurs esclaves contre dédommagement.

CdB : Au niveau de l’État roumain, que reste-t-il à faire aujourd’hui autour de la mémoire de l’esclavage des Rroms ?

PP : Tout. Le problème des Rroms est l’absence d’une continuité institutionnelle capable de préserver leur mémoire. Chaque génération doit reprendre les démarches mémorielles de zéro. L’État roumain ne s’intéresse pas à ce sujet et refuse de donner les fonds nécessaires pour constituer un musée national des Rroms. Les discussions étaient très avancées il y a quelques années, mais il manque aujourd’hui la volonté politique. Seule une pression extérieure, européenne, pourrait faire changer les choses, comme pour l’affranchissement de 1855 et 1856.

CdB : Il faut attendre 2015, avec Aferim! de Radu Jude, pour voir un film aborder le thème de l’esclavage. Quel est le regard actuel de la société roumaine sur l’histoire des Rroms ?

PP : Elle vit dans l’ignorance. Elle est imprégnée de préjugés sans savoir pourquoi. Lorsqu’on essaie d’y remédier, on a droit à des réactions violentes ou des aveux sincères sur le fait que les gens ne connaissent pas cette histoire. Cependant, la grande majorité de la société est raciste.

Cet article a été rédigé dans le cadre de MOST – Media Organisations for Stronger Transnational Journalism, un partenariat journalistique financé par le programme Europe Créative qui soutient les médias indépendants spécialisés dans le reportage international.

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