Propos recueillis par Belgzim Kamberi
Dix ans après la « crise des réfugiés » de 2015, Le Courrier des Balkans s’interroge sur l’impact et les suites de cette crise. Depuis la Turquie, la Grèce, la Serbie ou encore la Hongrie, nos correspondants reviennent sur cette route des Balkans, avec des reportages ou des analyses.
Le Courrier des Balkans (CdB) : Comment vous souvenez-vous de la crise des réfugiés de 2015 ? Qu’est-ce qu’elle représente encore pour vous aujourd’hui ?
Agon Ajeti (A.A.) : Une décennie s’est écoulée depuis. J’étais jeune. Mon unique expérience remontait à 1999, durant la guerre du Kosovo, quand nous étions nous-mêmes réfugiés dans des circonstances totalement différentes... J’avais une volonté extraordinaire d’aider les réfugiés, sans aucune idée de ce qui m’attendait. Je réagissais au cas par cas. Sans aucun doute, cette période reste la plus lumineuse de ma vie et j’en serai toujours fier. Avec mes concitoyens, nous avons réussi à placer Preševo sur la carte des lieux les plus hospitaliers des Balkans le long du parcours des réfugiés.
Valon Arifi (V.A.) : La crise des réfugiés a été une période totalement différente du quotidien de la ville où je vivais. C’était un « événement » que j’espère ne jamais voir se répéter. Des milliers de personnes chaque jour, plus d’un million en moins d’un an, passaient par une ville dont les habitants, pas si longtemps auparavant, avaient eux-mêmes connu la même situation – lors des guerres dans l’ex-Yougoslavie, en particulier au Kosovo. Quand je rencontrais un adolescent de quatorze ans, j’avais l’impression de voir mon propre reflet. Les souvenirs de cette époque sont mêlés de fierté – celle de les avoir accueillis dignement – et de déception devant l’inaction du monde. Des millions de vies humaines, des milliers de kilomètres parcourus pour atteindre une vie libre, et personne n’arrêtaient la guerre en Syrie ; on se contentait de freiner leur route. Même à cette époque, mais surtout aujourd’hui, je vois le monde comme hypocrite. Tout le monde est contre la guerre, mais tout le monde produit et vend des armes. Tout le monde veut la liberté, mais personne ne la souhaite à l’autre. En dehors du sentiment personnel et de l’hospitalité de la communauté où je vivais, je regarde tout le reste avec dégoût. Je n’ai pas de sentiments positifs pour cette période. Ce n’était que de l’hypocrisie.
CdB : Quels furent les plus grands défis dans le travail avec les réfugiés ? Y a-t-il un événement ou un souvenir personnel qui vous a particulièrement marqué ?
A.A. : Les débuts ont été extrêmement difficiles, mais les choses se sont améliorées après l’établissement de contacts avec différentes organisations régionales. Un groupe WhatsApp a été créé, réunissant des bénévoles, depuis la Turquie jusqu’en Allemagne – destination principale de la majorité des réfugiés. Ce groupe a permis de réunir de nombreuses familles, d’identifier les catégories les plus vulnérables et de coordonner rapidement l’aide des volontaires, facilitant ainsi leur parcours. Au cours de la première année, le Youth Office de Preševo, qui fonctionnait dans le cadre de la mairie, est devenu un centre d’attraction pour de nombreux bénévoles venus du monde entier. Avec leur expérience et leur engagement, ils ont apporté une contribution précieuse et permis d’élever la qualité et l’impact de notre action humanitaire. Nos activités avaient su gagner la confiance des réfugiés, qui nous connaissaient déjà grâce aux contacts avec les bénévoles de la région. Chaque jour, nos oreilles recueillaient des récits douloureux de guerre et de voyage. Je retiens particulièrement les soirées de juin 2015, lorsque, avec des amis et des proches, nous parcourions les rues pour identifier les groupes vulnérables – surtout les personnes âgées et les familles avec de jeunes enfants – que nous logions dans trois maisons libérées spécialement pour les réfugiés. Un jour d’août 2015, Preševo a été confrontée au plus grand défi de la crise : après un blocage à la frontière gréco-macédonienne et la rupture du cordon policier, des milliers de réfugiés ont déferlé sur notre petite ville. Je m’en souviens comme si c’était hier : nous étions un petit groupe de jeunes bénévoles mobilisés immédiatement. Nous nous sommes d’abord rendus au camp improvisé de Miratovac, à la frontière macédonienne, pour tenter d’organiser des files d’attente afin d’embarquer les réfugiés dans des bus gratuits. Mais l’afflux était tel que même l’armée, présente sur place, s’est retirée, laissant les réfugiés poursuivre à pied. Toute la nuit, épuisés et sans dormir, nous avons essayé d’installer des milliers de réfugiés dans les bus qui les emmenaient au camp d’enregistrement. Cet effort, commencé le matin, s’est terminé le lendemain après-midi – près de 36 heures sans interruption, sans sommeil, sans repos. Un record personnel que je n’oublierai jamais.
V.A. : Le principal défi a été, et reste encore, le trafic d’êtres humains. Je l’ai vu de près : pour deux kilomètres de route, on demandait 50 euros alors que le trajet coûtait en réalité seulement deux euros. La langue et les mentalités étaient aussi des obstacles ; on ne se comprenait pas toujours. Il y a eu beaucoup d’événements, mais je retiens l’histoire d’un garçon de treize ans dont la mère est décédée près du Centre de Réfugiés. Impossible de lui dire qu’il devait continuer seul sa route, son père ayant déjà été tué à Alep. Un autre moment inoubliable fut la rencontre avec une vieille dame de Damas, portant le nom de famille Arnaouti, donc d’origine albanaise. Quand elle traversa illégalement la frontière depuis la Macédoine du Nord et aperçut les minarets de la mosquée, elle se sentit plus en sécurité. Elle avait environ 80 ans. Quand elle entendit des bénévoles albanais parler albanais, elle se mit à pleurer, nous serra dans ses bras et dit en albanais : « moi aussi je suis albanaise. » C’était incroyable. De Damas à Preševo, au milieu des réfugiés, nous avions rencontré une famille albanaise.
CdB : Comment décrivez-vous la réaction de la communauté locale à Preševo, le rôle des institutions locales, des ONG et des agences internationales à cette époque ?
A.A. : Malgré les difficultés sociales, économiques et politiques, Preševo, l’une des communes les plus pauvres de Serbie, a mené l’une des plus grandes actions humanitaires de la région, défiant même des pays plus développés avec de meilleures infrastructures. La communauté locale a été la première à affronter la crise, bien avant l’arrivée des organisations internationales et la réaction des institutions étatiques. Quant aux institutions locales, je pense qu’avec une coopération plus ouverte et sincère avec les organisations internationales, elles auraient pu faire davantage, tant pour la crise que pour la communauté. Du côté des institutions centrales, non seulement nous n’avons eu aucun soutien, mais nos citoyens ont été discriminés. Du don de 5,4 millions d’euros de la KfW, distribué via le ministère alors dirigé par Aleksandar Vulin pour les communes touchées par la crise, Preševo n’a reçu en décembre 2016 que 50 000 euros. Cette injustice a été aggravée par la négligence des représentants de la Vallée, qui n’ont pas réagi du tout. La plupart des autres communes bénéficiaires n’avaient vu les réfugiés qu’à la télévision.
V.A. : La communauté locale a d’abord beaucoup hésité, mais après un certain temps elle est devenue très accueillante. Les habitants ont ouvert leurs maisons, leurs mosquées et accueilli tous ceux qui passaient. Pour ma part, je tiens surtout à saluer les bénévoles venus du monde entier, de Grèce, d’Australie ou d’Écosse. Ils faisaient cela avec le cœur. Les ONG et les agences internationales étaient sans doute plus professionnelles, mais pleines de bureaucratie. Les bénévoles, eux, travaillaient sans horaires, sans paperasse, et étaient toujours présents. Je garde encore contact avec eux et parfois nous nous revoyons.
CdB : Quelles leçons principales avez-vous tirées de cette expérience ?
A.A. : Plus qu’une expérience professionnelle, ce fut une expérience profondément humaine, nous apprenant comment faire face à une telle crise et aider les personnes dans le besoin. Nous avons découvert la force d’une communauté capable de grandes choses collectivement. Par nos actions, nous avons prouvé que nous sommes les gardiens indéfectibles de la tradition albanaise d’hospitalité. Fidèles au proverbe : « la maison de l’Albanais est celle de Dieu et de l’hôte », nous avons démontré notre générosité et notre hospitalité traditionnelles.
V.A. : Les gens n’ont ni nationalité, ni couleur, ni langue quand ils ont besoin d’aide. La soumission et la fierté varient selon les moments, mais il reste toujours la foi. Certains croient en Dieu, d’autres en la justice, d’autres encore en eux-mêmes.
CDB : Avez-vous créé des liens personnels ou des amitiés avec des réfugiés ? Si oui, les avez-vous gardés ?
A.A. : Durant la crise, notre communauté a rencontré des cultures et des nationalités différentes. À travers cette expérience, nous avons construit des liens humains, répondant directement à leurs besoins. Avec certains réfugiés, nous avons noué des amitiés spéciales et nous restons en contact aujourd’hui via les réseaux sociaux. La plupart se sont bien intégrés en Europe, où ils ont retrouvé leurs familles et obtenu du travail, mais certains sont rentrés dans leurs pays après la fin des conflits.
V.A. : Oui, beaucoup. Je suis toujours ami avec certains sur les réseaux sociaux et nous parlons souvent. Ils me demandent des nouvelles de Preševo et de mes amis, un par un. Beaucoup ont commencé une nouvelle vie dans différents pays européens. Récemment, un ami est retourné à Damas après dix ans. Il m’a envoyé des photos et m’a invité à lui rendre visite. Nous plaisantions autrefois en disant qu’un jour nous boirions des bières à Damas. Il semble que ce sera vraiment le cas (rire).
CdB : Quel a été l’impact de la crise des réfugiés sur Preševo sur le plan social et institutionnel au cours de ces dix années ?
A.A. : Preševo, petite ville frontalière réputée pour sa tranquillité, a été soudain confrontée à un afflux massif de réfugiés, avec de grands défis sociaux et sécuritaires. La zone de la gare ferroviaire a été la plus touchée : les rues étaient bloquées par les réfugiés en attente de documents de voyage, obligeant les habitants à utiliser des routes alternatives pour leurs déplacements quotidiens. Malgré ces difficultés, les Albanais de Preševo ont fait preuve d’un humanisme extraordinaire, affrontant la crise avec dignité et solidarité. Aujourd’hui encore, les habitants se souviennent avec fierté et une pointe de nostalgie de leurs histoires personnelles de cette période. La situation a complètement changé : selon les données récentes, il y a actuellement environ 100 réfugiés dans les camps de Preševo et de Bujanovac, principalement des jeunes. Mais sur le plan institutionnel, bien que Preševo ait été la commune la plus touchée par la crise en Serbie, elle a été la moins aidée par les fonds internationaux destinés au soutien des communautés locales.
V.A. : J’ai l’impression que, pour les citoyens, cela reste seulement un souvenir, peut-être teinté de nostalgie. Quant aux institutions… Les institutions locales sont restées indifférentes tout au long de la crise, sans émotion ni empathie pour la souffrance des réfugiés. De simples bureaucrates tournant en rond, sans aucune action concrète.











