Précarité menstruelle et tabous dans les Balkans et en Europe occidentale

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Alors que les produits menstruels restent coûteux et que les tabous perdurent, la « précarité menstruelle » touche des millions de femmes en Europe. Des Balkans à la France, beaucoup peinent encore à vivre leurs règles dignement, faute de moyens, d’information ou de soutien public. Enquête sur une inégalité silencieuse.

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Par Azem Kurtić, Ombeline Duprat, Xhorxhina Bami et Milica Stojanović

Le coût des produits menstruels demeure une forme d’inégalité rarement évoquée, bien qu’il touche un grand nombre de femmes et de jeunes filles, aussi bien dans les pays riches d’Europe de l’Ouest que dans les Balkans. Pourquoi un besoin aussi fondamental engendre-t-il encore une contrainte financière et un stigmate social ?

« Une femme est encore considérée comme ’sale’ lorsqu’elle a ses règles », raconte une femme d’origine serbe qui déplore les tabous qui entourent encore les menstruations dans les sociétés balkaniques — et d’Europe occidentale. « Ce qui me bouleverse le plus, c’est de voir les camarades de classe de mon fils se passer discrètement une serviette hygiénique, comme s’il s’agissait de quelque chose de honteux – alors qu’en réalité, c’est le centre même de la vie. Chaque femme qui a un cycle régulier possède la capacité de donner la vie », explique-t-elle.

Cette femme, âgée de 45 ans, mère célibataire de deux enfants, qui a souhaité garder l’anonymat, fait face à un autre problème : avec un revenu inférieur à 500 euros par mois, elle peine souvent à s’acheter les protections menstruelles dont elle a besoin chaque mois, d’autant qu’elle souffre de règles abondantes.

Ce qu’on appelle la « précarité menstruelle » se situe à la croisée de l’inégalité de genre, de la précarité économique et de systèmes de santé publique défaillants.

Ce qu’on appelle la « précarité menstruelle » se situe à la croisée de l’inégalité de genre, de la précarité économique et de systèmes de santé publique défaillants. Alors que les gouvernements tergiversent sur la question d’une éventuelle aide pour les produits menstruels, des millions de femmes et de jeunes filles continuent, chaque mois, à faire face à leurs règles dans des conditions indignes.

La précarité menstruelle, une réalité partagée

Bien qu’elles concernent la moitié de l’humanité, les menstruations demeurent un tabou social – et la précarité menstruelle reste rarement abordée dans le débat public. Pourtant, elle éloigne des jeunes filles de l’école, limite la participation des femmes au monde du travail et accentue les inégalités sociales. Nous avons voulu comprendre comment la précarité menstruelle affecte les femmes dans les Balkans, et comparer leur expérience à celle des femmes vivant dans des pays d’Europe de l’Ouest, plus prospères. Pour cela, BIRN et Le Courrier des Balkans ont mené une enquête en ligne et recueilli des données et des témoignages dans plusieurs pays balkaniques ainsi qu’en France, afin de mieux cerner les différences et les points communs.

Première constatation : les réalités se ressemblent. Plus de la moitié des 508 femmes interrogées dans les Balkans et en France disent avoir, à un moment ou un autre, peiné à acheter des protections périodiques. Presque toutes – 96 % – n’ont accès à aucune distribution gratuite. Le coût des règles pèse d’autant plus lourdement sur les foyers où plusieurs femmes vivent avec un seul revenu.

Les résultats sont sans appel : quel que soit le pays, riche ou non, les femmes se heurtent aux mêmes obstacles face à la précarité menstruelle et les témoignages recueillis racontent peu ou prou la même histoire. À Sarajevo, une mère de trois filles de 42 ans, qui préfère garder l’anonymat, confie avoir calculé qu’avec tout l’argent dépensé pour ses règles au cours des onze dernières années, elle aurait pu s’offrir une voiture neuve.

Zilka Spahić Šiljak, professeure d’université et directrice de la fondation TPO, basée à Sarajevo, rappelle qu’une précédente étude menée auprès de 2 000 femmes en Bosnie-Herzégovine a montré qu’une femme, au cours d’environ 35 années de vie menstruelle, dépense environ 15 000 euros en produits menstruels. « Et c’est quelque chose que vous ne choisissez pas. Vous devez tout simplement faire face à cette dépense, car la menstruation est un besoin naturel, et il est indispensable de se procurer les produits nécessaires pour en prendre soin », souligne-t-elle.

Multiples conséquences

Pour Zilka Spahić Šiljak, la précarité menstruelle ne se résume pas à une question d’argent : elle touche aussi à la santé, à l’éducation et à l’emploi. Faute de produits adaptés, beaucoup de femmes doivent improviser : réutiliser des serviettes, garder un tampon trop longtemps, ou utiliser du papier toilette ou du tissu. Ces pratiques, souvent risquées, augmentent le danger d’infections gynécologiques, de mycoses, voire de syndrome du choc toxique – une maladie rare mais potentiellement mortelle. À Pristina, Valbona Lezi, juriste à temps partiel âgée de 45 ans, se souvient d’un épisode marquant. Le jour où sa fille de onze ans a eu ses premières règles, elle n’était pas à la maison. L’enfant lui a envoyé une photo d’une serviette hygiénique pour lui demander si elle pouvait l’utiliser.

« Pourquoi une enfant devrait-elle se demander si elle a le droit de prendre une serviette, ou s’interroger sur le fait que sa mère en a peut-être trop peu ? », demande-t-elle. « Ce moment a été très difficile : réaliser que ma fille, déjà bouleversée par ses premières règles, devait en plus se soucier du coût de produits aussi essentiels. »

« Les protections menstruelles devraient être gratuites », insiste-t-elle. Avec un revenu irrégulier d’environ 500 euros par mois et de longues périodes de chômage, Lezi constate que le prix des tampons a doublé – une charge d’autant plus lourde pour celles qui ont des flux abondants. « J’utilise désormais du coton lavable. Les tampons me conviennent mieux, mais les bons produits coûtent beaucoup trop cher. »

En France aussi, la précarité progresse

En France, la précarité menstruelle est loin d’être marginale. Selon un communiqué du ministère chargé de l’Égalité entre les femmes et les hommes publié en 2024, le nombre de femmes n’ayant pas accès aux produits périodiques ou peinant à s’en procurer a doublé depuis 2018, passant de deux à quatre millions.

Cette situation inquiète les associations, notamment Règles Élémentaires, créée en 2015, la première en France à s’attaquer à la précarité menstruelle et aux tabous qui l’entourent. Son objectif : permettre à toutes et tous de vivre leurs règles dans la dignité. Pour sa directrice adjointe, Justine Okolodkoff, la pandémie de COVID-19 a joué un rôle de déclencheur, mettant enfin sur la table un sujet longtemps ignoré par les politiques publiques.

« L’inflation a aussi eu un impact majeur sur cette insécurité menstruelle croissante. À l’échelle européenne, on estime que 42 % des personnes menstruées ont connu au moins une fois une situation de précarité menstruelle au cours de l’année écoulée », explique Justine Okolodkoff.

Les jeunes femmes sont les plus exposées : près de 30 % des moins de 25 ans reconnaissent avoir déjà dû renoncer à acheter des protections. « Les mères célibataires, les personnes vivant avec le minimum social et les publics marginalisés sont les plus à risque », poursuit-elle. « Souvent, elles doivent choisir entre se nourrir et acheter des produits menstruels. La nourriture semble prioritaire, mais les deux relèvent des besoins essentiels. »

La précarité menstruelle n’est pas qu’une gêne passagère : elle s’inscrit dans la durée et pèse lourdement sur le budget. En France, une femme dépensera entre 8 000 et 23 000 euros au cours de sa vie pour gérer ses règles – en comptant cinq jours de menstruation par mois, cinq produits par jour, pendant près de quarante ans. Ce calcul inclut également le remplacement des sous-vêtements et draps tachés, l’achat d’antidouleurs et les consultations gynécologiques.

Ses effets se mesurent aussi en termes d’absentéisme. En 2021, le ministère de la Santé estimait que 130 000 collégiennes et lycéennes manquent régulièrement les cours à cause de leurs règles. Selon Règles Élémentaires, plus d’une fille sur deux a déjà séché les cours, faute de protections adaptées ou à cause des douleurs. Au travail, 16 % des femmes déclarent avoir dû s’arrêter pour les mêmes raisons. Ces absences répétées renforcent les inégalités. Et la situation n’est guère différente dans les Balkans.

« Dans certaines écoles, les filles n’ont même pas accès au papier toilette, indispensable pour une hygiène correcte. Autre problème : l’absence d’eau chaude, pourtant essentielle », déplore Zilka Spahić Šiljak. À Sarajevo, des initiatives locales ont permis de distribuer gratuitement des serviettes hygiéniques dans certains établissements scolaires. Mais ailleurs dans le pays, rien de tel n’a encore vu le jour.

Des politiques publiques encore timides

En France, plusieurs mesures ont été engagées pour tenter d’alléger le coût des règles. Depuis 2015, la TVA sur les produits menstruels a été abaissée de 20 % à 5,5 %. Une avancée symbolique, mais dont les effets réels se sont vite estompés : les marges des fabricants ont augmenté, annulant en grande partie la baisse pour les consommatrices.

En 2021, une expérimentation a été lancée pour installer des distributeurs gratuits dans certaines universités et résidences étudiantes. En parallèle de la mise à disposition gratuite de ces protections, l’Etat s’était engagé dès 2023 à rembourser les frais liés à leur acquisition, et ce pour les personnes de moins de 26 ans. Deux ans plus tard, le décret d’application n’est toujours pas passé.

« L’État travaille encore sur le remboursement des sous-vêtements menstruels réutilisables et sur les modalités pratiques de cette mesure. En outre, nous manquons encore de données sur leurs effets à long terme, contrairement aux tampons ou aux serviettes classiques », explique Justine Okolodkoff, de l’association Règles Élémentaires. « Des progrès ont été réalisés, mais ce qu’il faut maintenant, c’est une véritable politique publique, dotée d’un budget clair et pérenne », assène- t-elle.

Filip, 32 ans, un homme transgenre toujours menstrué, raconte que lorsqu’il était étudiant, le coût de protections périodiques adaptées l’ont empêché d’acheter ces produits d’hygiène. « Je procrastinais, en remettant au lendemain l’achat de ces protections, comme les serviettes réutilisables. Cela coûte quand même un peu d’argent, même si cela permet de réduire les déchets, et qu’à terme, cela représente une solution économique », remarque t-il.

Le jeune homme souligne aussi le manque d’adaptation du monde du travail. « Les lieux de travail ne sont pas pensés pour les personnes menstruées. Nos corps varient au fil du mois, et selon l’environnement, on se heurte à la gêne ou aux tabous. Il devrait exister des jours de congé pour se reposer quand c’est nécessaire. Personnellement, si je travaille pendant les premiers jours de mes règles, je finis épuisé pour le reste de la semaine. »

Ailleurs en Europe, le débat a pris de l’avance. En Espagne, une loi adoptée en 2023 autorise désormais un congé menstruel rémunéré pour les femmes souffrant de règles douloureuses. En France, la question reste marginale dans le débat public. Et dans les Balkans, elle est à peine évoquée.

Briser le tabou

L’enquête menée par le BIRN révèle à quel point les règles restent un sujet sensible : 66 % des participantes estiment qu’un sentiment de honte y est encore associé. La peur de tacher ses vêtements, l’absence de protections adaptées ou l’anxiété face à un corps mal compris nourrissent ce malaise.

« Je ne me souviens plus du moment où j’ai cessé d’avoir honte d’acheter des serviettes hygiéniques dans un magasin », confie Merva Avdiu, 30 ans, originaire de Pristina, répondante au sondage en ligne. « Mais c’est arrivé tard, bien après l’école primaire et le lycée. » Merva Avdiu raconte aussi que, sous le poids du stigmate, les plus jeunes filles sont parfois moquées par leurs aînées lorsqu’elles osent poser des questions sur les protections menstruelles. « C’est absurde, mais c’est la réalité », dit-elle.

Pour Zilka Spahić Šiljak, l’une des causes profondes de cette honte durable réside dans l’absence d’éducation sexuelle à l’école. « En Bosnie-Herzégovine, aucun programme scolaire n’aborde l’éducation sexuelle. Résultat : les garçons ne connaissent presque rien à la santé reproductive des femmes, en dehors de quelques notions de biologie. Quant aux filles, elles doivent souvent tout découvrir par elles-mêmes », déplore-t-elle.

Ce tabou n’est pas propre aux Balkans. En France aussi, les mentalités évoluent lentement. Selon un sondage OpinionWay réalisé pour l’association Règles Élémentaires, 57 % des Français considèrent encore les menstruations comme un sujet tabou — même si le dialogue s’ouvre plus facilement au sein des familles (72 %).

« C’est précisément pour cela qu’il faut en parler ouvertement », insiste Zilka Spahić Šiljak. « Beaucoup se réclament de la défense de la natalité et glorifient la naissance, mais ce sont souvent les mêmes qui stigmatisent les règles — alors qu’elles sont le signe d’un système reproducteur sain. Il n’y a pas de naissance sans menstruation. »

This article was produced within the framework of MOST – Media Organisations for Stronger Transnational Journalism, a Journalism Partnership funded by the Creative Europe programme that supports independent media specializing in international reporting.