Les Balkans en festivals (2/5) | Etnofest au Kosovo : identité, art et mémoire

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Perché sur les hauteurs du Kosovo, le village de Kukaj a accueilli, du 6 au 12 juillet, la 15e édition du festival Etnofest. Théâtre, musique, expositions, gastronomie et créations contemporaines venues d’ailleurs ont exploré cette année encore le thème de l’« identiteti ». Reportage.

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Par Nerimane Kamberi

© Nerimane Kamberi | CdB

Du 6 au 12 juillet, le village de Kukaj, perché sur les hauteurs face à la citadelle de Novoberdo/Artana, a accueilli la 15e édition du festival Etnofest. Expositions de peinture, de céramique et de photographie, spectacles de théâtre, concerts, débats sur la culture et la tradition, dégustations de plats locaux... Le programme, riche et éclectique, avait cette année encore un fil rouge : l’identité.

Longtemps abandonné par ses habitants, Kukaj doit sa renaissance à une idée audacieuse du dramaturge et critique d’art Fadil Hysaj : racheter les vieilles maisons en pierre, les silos à maïs et les granges pour en faire un lieu de création artistique. Un pari qui, quinze ans plus tard, a donné naissance à un festival reconnu, mêlant arts traditionnels et formes contemporaines, mémoire du passé et regard tourné vers l’avenir.

Devenu un rendez-vous incontournable de l’été culturel au Kosovo, Etnofest attire aujourd’hui des visiteurs de tout le pays, mais aussi de la diaspora. L’accès au village, niché au bout d’une route sinueuse après Gracanica et le lac de Badovc, est désormais bien balisé. Et chaque soir, à la fraîcheur retrouvée après la chaleur accablante du jour, les collines résonnent des chants, tambours et souffles de surla, alors que les senteurs de flia et de pain chaud flottent entre les maisons de pierre. Visiter le festival est une balade où tous les sens sont en éveil : odeur et couleurs de la peinture encore fraîche des tableaux exposés, toucher des tissus des coussins, des tapisseries, des pierres, des dalles...

Krusha, mémoire d’un massacre

Le thème de cette édition, Identiteti (« l’identité »), s’inscrit dans la continuité du projet porté par le festival depuis sa création. Un thème qui se veut comme un acte de résistance culturelle face à la fragilisation des liens identitaires dans un monde de plus en plus uniformisé, selon le directeur, Fadil Hysa.

Le festival s’est ouvert cette année à des artistes venus d’ailleurs : danseurs kenyans, musicien tunisien, créatrice de mode espagnole... C’est cette dernière, Mercedes Pereira, qui a signé l’un des moments les plus poignants de l’édition.

Les Anges
© Nerimane Kamberi | CdB

Inspirée par l’histoire de Fahrije Hoti, veuve du massacre de Krusha où 243 hommes ont été tués pendant la guerre du Kosovo, Mercedes Pereira a conçu une collection en hommage aux veuves du village. Après la guerre, Fahrije Hoti a fondé une coopérative où les femmes préparent le ajvar – une purée de poivrons traditionnelle – et d’autres conserves.

« J’ai découvert son histoire par mon mari kosovar. Elle m’a bouleversée. J’ai voulu l’exprimer à travers la mode », raconte la créatrice, présente aux côtés de Fahrije Hoti, venue elle-même faire découvrir les produits de son association. Sur scène, les modèles portaient des robes où pendaient des poivrons rouges en forme de balles de mitraillette, ou brodées des mots Krusha et ajvar. L’une, entièrement noire, symbolisait le deuil. En descendant dans le public, les mannequins ont rendu cette tragédie encore plus tangible.

Dans le même esprit, la pièce Les Anges, écrite par Odise Plaku et mise en scène par Naser Shatrolli, a bouleversé le public. Seule en scène, entourée d’une poupée et d’un avion de guerre, la comédienne Vafi Redhi incarne Hana, une mère hantée par la mort de ses enfants, tués pendant la guerre. Dans un monologue déchirant, oscillant entre lucidité et folie, elle crie leurs noms et interpelle un Dieu « en qui je ne crois plus, car il ne croit plus en moi ».