Les Alexandrines : un roman de Marjan Tomšič

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Par Jacqueline Dérens

Qui sont donc ces Alexandrines ? Des jeunes filles et femmes slovènes qui partaient en Egypte au moment de la construction du canal de Suez et jusqu’après la Seconde Guerre mondiale pour gagner de l’argent comme bonnes d’enfants, dames de compagnie, femmes de chambre et aussi jeunes mères qui partaient comme nourrices pour les riches familles égyptiennes, syriennes ou étrangères qui vivaient à Alexandrie. Le roman croise le destin de trois de ces femmes slovènes, déchirées par un exil obligé et exigé par la pauvreté de leurs familles. Beaucoup viennent de Trieste ou du Karst, de régions austro-hongroises jusqu’en 1915, mais rattachées à l’italie fasciste après la Première Guerre mondiale, où les Slovènes étaient une minorité discriminée et persécutée.

La pire des épreuves pour les jeunes nourrices, comme Merica est d’abandonner leurs bébés pour devenir « mère de lait » des rejetons de la haute bourgeoisie d’Alexandrie. Tout en donnant la têté au petit Thomas, Merica voit le visage de son petit Mihec, son propre enfant abandonné au village. La déchirure complète entre la mère et l’enfant se fera au retour au village des années plus tard.

Pour Vanda, la plus jeune et la plus innocente le danger est de tomber dans les griffes d’une mère maquerelle, ce qui lui arrive car son emploi de « dame de compagnie » est un leurre facile qui la conduit droit au harem. Mais comme le dit soeur Elizabeta de l’asile Saint-François qui accueillent les nouvelles arrivantes et suit leur placement, et qui a vu bien pire, mieux vaut le harem que le bordel. Ces sœurs franciscaines non seulement sont pleines d’humour et d’efficacité, mais montrent une compassion véritable pour ces femmes exposées à mille dangers. Il est vrai que certaines, comme sœur Klara, sont entrées dans les ordres après un avoir travaillé, envoyé de l’argent à leur famille pour être prié de rester à Alexandrie. Pour toutes ces femmes meurtries, Pater Anastazij, qui a une lecture personnelle des Evangiles et une foi totale dans l’amour de Jésus, est plus qu’un guide spirituel. Il est celui qui réconforte et encourage à suivre son cœur plus que sa raison. C’est ce qu’il conseille à la jeune Marija, amoureuse d’un Soudanais musulman : « l’amour excuse tout, croit tout, espère tout. »

Ana, la seule qui finalement va réussir dans sa carrière de femme de chambre, n’est pas exempte du mal du pays en plus de souffrir les affres du sentiment amoureux. Alors qu’elle se tue au travail, qu’elle envoie tout l’argent à son mari et sa belle-mère. « Ensuite ils racontent au village que je leur envie rien. Ils mentent et me rabaissent devant les autres …un jour ça va déborder et moi aussi je ferai quelque chose comme Katja Peskova ». C’est-à-dire tomber amoureuse et refaire sa vie à Alexandrie.

Un roman passionnant, bouleversant où les femmes encore une fois sont exploitées pour leurs corps de femmes et leurs talents domestiques. On découvre, il n’est jamais trop tard, un auteur slovène de grand talent grâce à une traductrice non moins talentueuse, Andrée Lück-Gaye.

Marjan Tomšič est mort en 2023. Les Alexandrines est son seul roman traduit en français.


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Marjan Tomšič, Les Alexandrines, traduit du slovène par Andrée Lück-Gaye, 416 pages, 23 euros.

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