Ahmet Insel

La nouvelle Turquie d’Erdogan

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Par Vincent Doumeyrou

« Erdogan est-il le Poutine de la Turquie ? » C’est par cette interrogation qu’Ahmet Insel entame son livre. L’auteur, bien évidemment, ne se contente pas du lieu commun journalistique de la « poutinisation » du monde et explore l’ensemble du phénomène Recep Tayyip Erdoğan, fils d’un quartier populaire, joueur de football semi-professionnel, membre de la jeunesse islamiste, devenu maire d’Istanbul en 1994, co-fondateur du parti islamiste AKP (Adalet ve Kalkınma Partisi, Parti de la Justice et du Développement) en 2001, premier ministre en 2003, Président en 2014, avec un destin de sultan des temps modernes.

L’auteur décrit remarquablement la stratégie de l’AKP, et son évolution d’une position islamopragmatique à une politique qui mène à l’établissement, quinze ans plus tard, d’une semi-dictature religieuse. Par sa création, au mois d’août 2001, une génération de dirigeants (parmi lesquels Erdoğan) souhaitaient rompre avec la vieille garde traditionnelle des partis islamistes, et choisirent comme emblème, au lieu du croissant islamique, une ampoule électrique, symbole sans doute de bien-être matériel ; le nom du parti repose d’ailleurs sur un jeu de mots, « Ak » signifiant « immaculé » en turc. Ses dirigeants se disaient attachés au libéralisme économique et favorables à l’entrée dans l’Union européenne - alors que les traditionnalistes la considéraient comme une union chrétienne, en parfaite symétrie d’ailleurs avec les conservateurs européens, hostiles à l’entrée de la Turquie du fait de son caractère musulman. À sa naissance, l’AKP gardait cependant des positions ouvertement conservatrices dans le domaine de la famille. Ce positionnement de centre-droit a permis d’accueillir certains élus modérés - et d’emporter les deux-tiers de sièges aux élections de novembre 2002.

L’opportunisme d’Erdoğan l’a porté, l’année suivante, à approuver l’intervention américaine en Irak, que le Parlement n’a refusé que d’un cheveu. Une fois au pouvoir, l’AKP a mené une politique assez orthodoxe au plan économique, en privatisant trois fois plus d’entreprises (si l’on raisonne en recettes pour l’État) entre 2002 et 2010 que cela n’avait été le cas entre 1986 et 2001. Il s’est appuyé, pour asseoir sa popularité, sur une croissance économique tonitruante, le revenu par habitant passant de 3500 dollars en 2002 à 10 500 en 2008, au point que la population le perçoit comme un gage de stabilité économique. La mise en place d’une sorte d’agenda islamique (lutte contre la consommation d’alcool, non-mixité à l’école...) a été très progressif : ainsi, le Parlement n’a voté l’autorisation du port du foulard à l’université qu’en 2008.

L’auteur évoque la politique étrangère ; l’adhésion à l’UE n’ayant pas eu lieu, la Turquie s’est tournée, à partir de 2009 et l’arrivée comme ministre des Affaires étrangères d’Ahmet Davutoğlu, vers une politique de rayonnement régional, dite de « zéro problème avec les voisins ». Ainsi, le pays va créer, dès 2007, une union douanière avec la Syrie, tenter de se rapprocher de l’Arménie, avec la visite symbolique et non officielle, du Président Gül lors d’un match de football à Erevan. Cette politique néoottomane fait bon ménage avec une forme de panislamisme implicite.

Erdogan a à cœur d’exalter la grandeur de la Turquie ; membre du G20 dès sa création en 1999, et fixe comme objectif un PIB de 2 000 milliards de dollars en 2023 - l’année centenaire de la fondation de la République de Turquie par Atatürk. Il évoque les dates de 2053, 600ème anniversaire de la chute de Constantinople face aux armées du sultan, et 2071, millième anniversaire de la bataille où les Seljoukides, ancêtres des Ottomans, défirent les armées byzantines. Ces allusions historiques confèrent une dimension quelque peu millénariste au discours du dirigeant.

L’auteur rappelle toutefois que l’islam politique n’est pas le seul responsable de l’évolution semi-dictatoriale actuelle : fondée en 1923 sur les décombres de l’Empire ottoman, la République n’a connu le multipartisme qu’en 1946, plusieurs années après le décès de son fondateur Mustafa Kemal Atatürk. La modernisation du pays et la mise en place de la laïcité - l’abolition du califat, la mise sous tutelle des biens religieux sous la houlette de l’administration du Diyanet, le remplacement de l’alphabet arabe par l’alphabet latin - toutes ces mesures se sont faites de manière autoritaire. Après-guerre, la Turquie a connu trois coups d’État - 1960, 1971, 1980 - le dernier pour rétablir l’ordre social face à la montée du gauchisme. Dans les années 1980, les militaires ont encouragé l’idéologie dite de la « synthèse turco-islamique », sorte de syncrétisme au contenu à la fois nationaliste et religieux, et de ce fait la montée de la religion dans l’ensemble de la société, dans un contexte où le prestige du marxisme, en Turquie comme ailleurs, était sur le déclin. Ils ont mené une guerre contre les Kurdes qui, à partir de 1984, a fait plus de 30 000 morts.

Ainsi, selon l’auteur, « [l’AKP], au-delà de ses penchants issus de ses racines dans l’islam politique et des traits de caractère de son leader, qui se transforme progressivement en un caudillo local, reproduit fidèlement l’autoritarisme républicain ».
L’auteur conclut en évoquant les fractures de la société turque, sur lesquelles joue l’AKP - Turcs contre kurdes, sunnites contre alévis, modernistes contre traditionnalistes ; selon lui, « une nouvelle société divisée radicalement en deux, se regardant en chiens de faïence, est devenue le quotidien du pays ». Ainsi, les partisans de l’AKP traitent volontiers les modernistes de Turcs-blancs, une allusion péjorative aux Russes-blancs réfugiés de la Russie bolchévique. Et le lecteur devine que ces divisions pourraient menacer la stabilité de la Turquie, déjà mise à mal par les tremblements de terre du Proche-Orient tout proche.