Blog • Kosovel, la poésie pour réveiller l’humanité

Par Christophe Solioz

2026, année Kosovel. La Slovénie commémore le 100e anniversaire de la mort de ce poète voyageant aux frontières de l’indicible, la poésie pour seule patrie. Découverte en compagnie du poète et écrivain Marc Alyn (1937-2025) [1] et des livres de Srečko Kosovel : Ouvert. Pensées et poèmes choisis [2] et le livre culte Les indicibles traduit fin 2025 en français.

Étoile filante d’une poésie fulgurante, Srečko Kosovel (1904-1926) vécut pour l’essentiel non loin de Trieste, au cœur du Karst, entre Sežana et Tomaj. Cette terre slovène aride fouettée par la bora et en proie aux tourbillons de l’histoire fut longtemps partie de l’Autriche-Hongrie, annexée au royaume d’Italie (1919), puis rattachée à la Yougoslavie (1947) avant de devenir partie intégrante de la Slovénie (1991).

Soulignons d’emblée que Kosovel s’attelle à une reconstruction littéraire du territoire. Le Karst devient ainsi un espace poétique : « Le Karst est une idée, le prolongement extérieur du monde mental de Kosovel, la preuve matérielle de son déchirement originel. Même lorsqu’il croit décrire des choses réelles, le poète les déforme en les entourant d’un halo d’épouvante qu’elles ne comportent qu’en sa vision. » Alyn saisit avec finesse l’exigence d’absolu de Kosovel qui transcende toute représentation territoriale classique : « un pays n’est jamais que ce qu’en font ses poètes ; le réel finit toujours par se conformer à ce que disent de lui les mots. » [3]

« Les pins embaument, les pins embaument,
Leur parfum est sain et puissant,
Et celui qui revient du sein de leur solitude,
Celui-là n’est plus malade.

Care dans cette contrée pierreuse
Tout est beauté et juste,
Être, vivre, lutter
Et être jeune et en bonne santé.

Pins, camaradas, puissant, parfumée,
Camarades silencieux de la solitude karstique,
Laissez-moi vous saluer dans ma solitude,
Pleine de beauté lourde et triste ! »

Trop tôt, Kosovel sait ses jours comptés ; aussi la mort devient-elle la pierre angulaire de sa poésie. Plus la maladie approche, plus son écriture s’accélère, le récit devient heurté, sauvage même. Pas le temps de publier, écrire seul importe. Tout dire, tout écrire, l’absolu en vue : « ainsi le poète est la synthèse des générations qui ont convoité la beauté absolue quand elles ont vu luire en elle un éclat de l’édifice cosmique... »

« Nous nous dirigeons
Vers le Cosmos.

Le Cosmos est partout
Dans chaque âme,
Dans chaque cœur.

Quand d’un baiser la Mort
Nous ôte toute souffrance
Et que le temps s’arrête dans notre cœur,
nous nous retirons
dans le grand Lieu.

Notre visage devient lumineux. »

Le recueil Ouvert publié par les éditions franco-slovènes & Cie, enrichi par le graphisme constructiviste superbe du peintre et graphiste Simon Kastelic offre un assemblage intelligent de poèmes et textes. Retenons cet extrait de du journal du poète :

« Un poème doit ressembler à l’eau : murmurant (ruisseau) et secret dans les forêts ; brillant d’un bleu azur dans les plaines ; d’un vert silencieux comme un lac de montagne ; agité et fort comme la mer, puissant quand il pousse ses turbines ; sauvage quand il détruit les digues ; quand il porte des radeaux : esclave. Voilà cet esprit du poème, son âme et son contenu. Si cet esprit habite le poème, alors peu importe que le poème soit rimé ou non rimé… Cet esprit doit animer le poème. Il doit contenir le visage de l’homme du XXe siècle ; son âme, son cops, sa raison. L’âme qui l’anime, le corps qui lui donne sa matière, la raison qui lui donne sa forme. [...] »

À côté de qui le placer, Mallarmé, Maïakovski ou Rimbaud ? Certes, mais aussi Camus, tant la poésie de Kosovel est inspirée de l’absurde. Et Orwell tout autant. Rappelons que Kosovel fonde en 1924 le Club Ivan Cankar, du nom du monument de la littérature slovène, pour attaquer de front les écrivains en place et la société bourgeoise :

« Mon poème est une explosion,
un déchirement sauvage. Une disharmonie.
Mon poème ne s’adresse pas à vous,
qui êtes, par la prudence et la volonté divines,
Dds esthètes morts, des rats de musées,
mon poème est mon visage. »

« Prolétaire intellectuel », il s’identifie avec les gens ordinaires délaissés et vivant dans une précarité qui lui est par trop familière. Contre la culture bourgeoise sénile, il souhaite l’avènement d’une culture populaire. Certes, sa vision de la lutte des classes est pour le moins idéaliste. L’Historien de la littérature, théoricien littéraire et éditeur de Œuvres complètes de Kosovel Anton Ocvirk souligne que la conception de la révolution de Kosovel n’a rien de commun avec le matérialisme tant elle relève d’une compréhension sentimentale de la vie. Proche de la « common decency » (décence ordinaire) d’Orwell : « L’art n’est plus, écrit Kosovel, un problème esthétique mais à la fois esthétique, éthique, social, religieux, révolutionnaire, bref, un problème vital. »

Mais le regard est sombre. Dans les pas d’Oswald Spengler dont Le déclin de l’Occident (1918-1922) l’avait saisi, Kosovel est sans concessions dans « Extase de la mort » :

« Tout est extase, extase de la mort !
Les tours dorées de l’Occident,
Les blanches coupoles — tout est extase ! —
Tout sombre dans la mer rouge, brûlante ;
Le soleil se couche et en lui s’enivre
L’homme d’Europe mille fois mort.
— Tout est extase, extase de la mort.

Belle, oh ! belle sera la mort de l’Europe ;
Telle une fastueuse reine dans les ors,
Elle s’étendra dans le sarcophage des siècles sombres,
Elle mourra, silencieuse, comme si la vieille reine
Fermait ses yeux d’or.
— Tout est extase, extase de la mort. » [4]

À mille lieues de tout anticonformisme superficiel, le poète est tout autant incisif lors de sa conférence « La crise » prononcée le 9 novembre 1925 à Ljubljana qui dénonce une Europe à bout de souffle :

« L’Europe agonise. L’homme d’Europe exténué se rue à une vitesse électrique vers le progrès, il s’y rue mais n’a plus qu’un désir : mourir. Écrasé par les appareils d’État, esclave de liens invisibles, il est cloué au moteur effréné du progrès ; il ne peut se sauver. Les forces démoniaques du capitalisme poussent la machine vers sa fin et il n’y a qu’une issue : que la machine explose et que l’homme soit libéré. Mais il n’y a pas de libération.

L’absolutisme politique pressure l’Europe épuisée. Une dernière fois, on veut modeler l’homme las, à moitié mort, qui n’a plus assez de sang pour saigner. Une fois sucée toute sa force, on veut encore gouverner l’humanité et la réduire en esclavage. Voilà pourquoi l’Europe agonise. C’est l’impératif catégorique de sa mort. L’Europe doit mourir ; c’est son salut.

Les générations saignées par la guerre, celles qu’on a assassinées au berceau, la faiblesse et la fatigue, le cruel absolutisme, tout cela apporte le salut. L’homme le comprend. Que règnent les Nérons, l’homme comprend que ce sont des Nérons. Que la force commande à la faiblesse, l’homme le comprend. Car il sait maintenant ce qu’il veut. » [5]

Dans un commentaire magnifique qui mériterait d’être réédité, Marc Alyn sait cueillir l’essentiel de la poésie de Kosovel : « La poésie de Srečko Kosovel ne constitue pas une œuvre littéraire au sens habituel. Elle est invention d’un univers et non création formelle, expérience spirituelle plutôt qu’expérimentation artistique. Si Kosovel en ·effet éprouve à l’avance à travers les soubresauts de son destin la plupart des thèmes qui seront ceux de la littérature moderne, il n’a pas le temps d’ordonner ce chaos d’impressions contradictoires ni surtout de le couler dans un langage neuf. Ce divorce entre le fond et la forme est de même origine que l’opposition, fondamentale chez Kosovel, entre l’esprit et le corps. La poésie de Kosovel est, en un certain sens, absence de langage, expression nue ; les mots ici se bornent à épouser l’empreinte en creux de la vision, dans le temps même où celle-ci surgit, flamboie puis se désagrège. » [6]

L’œuvre de Kosovel est composite. Aux poèmes s’ajoutent les journaux intimes, articles critiques, lettres, poèmes en prose et autres manuscrits – pratiquement tous non datés. Le premier volume des œuvres choisies publié en 1946 par Ocvirk délaisse un impossible ordre chronologique pour privilégier un classement en fonction de critères d’homogénéité thématique. Les quatre sections retenues donnent un aperçu de l’œuvre : la première comprend des poèmes à caractère impressionniste inspirés le plus souvent par le Karst ; la deuxième est constituée de sonnets reflétant l’âme du poète ; la troisième est consacrée à la lutte sociale et aux problématiques philosophiques chères à l’auteur ; et la quatrième est dédiée aux réflexions sur la mort.

La poésie de Kosovel, commente Alyn, naît de la mort et y retourne : « Elle n’est pas seulement son thème majeur, elle est le véritable moteur de son chant, le souffle qui ébranle la masse inerte du langage et lui permet de se rassembler, d’être. Cependant, elle subit au cours des années bien des métamorphoses. Dans les premiers poèmes de Kosovel, elle n’est qu’une allusion, un frisson, une rumeur, quelque chose qui s’annonce mais n’ose dire son nom. … Si la mort, au début, n’est guère qu’un frisson, une ombre sur le dur chaos du Karst, elle finit peu à peu par prendre toute la place, envahissant à la fois le paysage et l’esprit du poète, passant de l’état d’idée à celui de présence avant de devenir l’homme lui-même. » [7]

Non loin de Kafka ou de Svevo, le poème intitulé « Le fruit de la connaissance » parle de cette conscience de la mort – comme un retour au cosmos – qui s’impose au poète tel un nouveau territoire qu’il ne cessera d’arpenter :

« Elle est venue comme la flamme et la tempête,
Dans l’orage brûlait le paysage,
Le ciel semait l’incendie
Et ma pensée se changea en pierre,

Je m’agenouillai devant mon ultime autel,
Derrière les fenêtres, la flamme et la foudre,
Le ciel semait l’incendie
Et ma pensée se changea en pierre.

Quand je m’éveillai le lendemain,
Le paysage était sans cendres
Et sous la rosée en silence les champs verdoyaient,
Seul mon autel était dévasté
Et le vent soufflait frais et doux
Au visage l’air d’après l’orage me respirait. » [8]

Le livre culte Les Intégrales complète le tableau avec des poèmes explorant les limites du langage et de la forme en combinant une construction avant-gardiste avec une poésie profondément personnelle et socialement engagée. [9] Ses poèmes jouent entre le vers libre et des structures strictement définies, entre construction et destruction, démontrant ainsi la curiosité et la nature expérimentale du poète. À travers les contrastes – village et ville, vie et mort, idylle et horreur – Kosovel nous entraîne dans son univers poétique liant inextricablement beauté, tristesse et désir.

Traducteur de l’édition française, Mathias Rambaud rappelle dans son introduction l’histoire pour le moins particulière de ce volume Integrali ’26 (1967) : « ce que l’on lit comme Les intégrales depuis près de soixante ans […] est en réalité une construction éditoriale artificielle n’ayant, selon toute vraisemblance, rien à voir avec l’idée initiale de l’auteur. » Et de souligner notamment que « tout un imaginaire ultra-constructiviste autour de ces Intégrales dérive d’une édition dont l’arbitraire des prémisses est désormais avéré. » [10] Par conséquent, ce recueil ne relève pas de la phase constructiviste du poète mais indique au contraire une nouvelle direction de pensée, de création, et de vie. C’est ainsi en toute logique que le Rambaud remanie la sélection des poèmes retenus dans l’édition française qui propose un magnifique triptyque :

« Sous le titre Nihilomélancolies (néologisme de Kosovel dans le poème Déceptions), les poèmes marqués par l’acmé de la crise négatrice au printemps 1925, auxquels nous avons ajouté le fameux poème Extase de la mort, publié dans le journal Ljubljanski Zvon (Le carillon de Ljubljana) en 1925, mais absent du recueil Integrali ’26.

Sous le titre Le rêve d’Icare, tiré des carnets, la plupart des « kons », les poèmes constructivistes auxquels nous avons ajouté Renaissance et Tragédie de l’océan, ce dernier restitué dans sa version complète à la différence de celle, délibérément tronquée, parue dans l’édition de Seghers.

Enfin, sous le titre Les intégrales, les quelques poèmes de la période socio-révolutionnaire, la dernière phase affirmatrice et créatrice du poète avant sa mort, qui se trouvent ici complétés par le cycle de sonnets L’atome rouge, les cinq parties du Poème de la transformation du monde en MONDE et le sonnet Révolution, tous également absents du recueil de 1967. » [11]

Ces poèmes-là portent haut les couleurs d’une éthique intransigeante et d’une poésie social-révolutionnaire. Encore aujourd’hui il importe d’entendre cet appel de Kosovel : « La littérature doit éveiller l’humanité ! »

Laissons le mot de la fin à Alyn pour dire l’actualité de Kosovel : « Son œuvre est la description d’un combat, la sténographie d’un procès immense opposant l’homme à son créateur et à la mort. À cause même de sa nudité la poésie de Srečko Kosovel reste ouverte et susceptible de multiples prolongements. À la fois témoignage et avertissement, plainte et prophétie, critique du réel par le songe et humanisme planétaire, elle débouche sur un fantastique vécu au jour le jour, comme innocent de son étrangeté, une féerie tragique dont le vertige – fascination de l’espace et désespoir lucide en face de l’absurde – s’accomplit dans la sensibilité cosmique d’aujourd’hui. » [12]

Notice biographique - Srečko Kosovel est né le 18 mars 1904 à Sežana, en Slovénie. Il passe son enfance et ses années d’école primaire à Tomaj. Puis il entre au lycée à Ljubljana, en pleine Première Guerre mondiale. En 1922, il s’inscrit à la faculté de lettres et de sciences humaines. Dans le même temps, il participe activement à la publication de différents journaux et revues. En 1922 toujours, il édite le mensuel Lepa Vida (« Vida la belle ») et, à l’automne 1925, prend la direction du magazine Mladina (« jeunesse »). Un an avant sa mort, il multiplie les récitals et les conférences. Dans ses œuvres, il emprunte une voie plus radicale et plus moderne. Il aime revenir à Tomaj, dans le Karst, région isolée et rocailleuse, mélancolique, qui l’aide à apaiser son agitation intérieure et où il meurt, le 27 mai 1926, à l’âge de 22 ans, des suites d’une méningite.

Notes

[1Marc Alyn, Srečko Kosovel, Paris, Seghers, « poètes d’aujourd’hui », 1965. Ce livre propose un choix de 67 poèmes.

[2Srečko Kosovel, Ouvert. Pensées et poèmes choisis, traduit du slovène par Zdenka Štimac, Éditions franco-slovènes & Cie et Sežana, Društvo Konstruktivist, 2022, 118 p.

[3Marc Alyn, op.cit., p. 66.

[4Incipit du poème, cité dans Marc Alyn, op.cit., p. 176.

[5Srečko Kosovel, « La crise », tel que cité dans le volume Les Intégrales, traduction et préface par Mathias Rambaud, Saint Clément de rivière, Fata Morgana, 2025, p. 21.

[6Marc Alyn, op.cit., p. 95.

[7Marc Alyn, op.cit., p. 58 et 64.

[8Poème cité dans Marc Alyn, op.cit., p. 118.

[9Srečko Kosovel, Les Intégrales, traduction et préface par Mathias Rambaud, Saint Clément de rivière, Fata Morgana, 2025.

[10Mathias Rambaud, « L’ozone du poème », in Srečko Kosovel, Les Intégrales, traduction et préface par Mathias Rambaud, Saint Clément de rivière, Fata Morgana, 2025, p. 13.

[11Mathias Rambaud, op. cit., p. 17-18.

[12Marc Alyn, op.cit., p. 96.