Entre Albanie et Macédoine du Nord, l’hiver suspendu du lac d’Ohrid

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Le lac d’Ohrid est menacé par les projets immobiliers. À Pogradec comme à Ohrid, le béton risque de briser l’équilibre fragile de paysages millénaires. L’Unesco a posé un ultimatum au 1er février : que feront l’Albanie et la Macédoine du Nord pour protéger ce patrimoine unique ?

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Par Ilda Mara et Mirko Trajanovski

© Ilda Mara/ CdB

La négligence, l’abandon et la cupidité planent comme une « guillotine » sur le statut d’Ohrid en tant que site classé au patrimoine mondial de l’Unesco. Centre touristique très actif, connu pour sa richesse naturelle et culturelle, la région a connu, au cours des dernières décennies, des transformations profondes qui mettent en péril le statut obtenu dès 1979 pour la rive macédonienne du lac.

Selon Iskra Stojkovska, de l’association Front 21/42, l’une des voix les plus actives dans la défense de la région d’Ohrid, l’urbanisation et la pollution sont les principaux ennemis de l’un des paysages les plus authentiques des Balkans. « C’est l’urbanisation qui accroît le plus la pollution de l’eau et de l’air et augmente les nuisances sonores. Elle a des effets négatifs à plusieurs niveaux : elle détruit le paysage, efface l’authenticité, fragmente les habitats naturels — ce qui nuit directement à la biodiversité, l’une des valeurs essentielles du site. La pollution de l’eau est l’un des problèmes les plus graves : elle est due à un collecteur d’eaux usées toujours défaillant, au nombre élevé de constructions illégales et de plateformes dont les eaux usées se déversent directement dans le lac, ainsi qu’aux rivières polluées qui s’y jettent », explique-t-elle.

Dans son projet de décision publié l’an dernier, l’Unesco recommandait l’inscription d’Ohrid sur la Liste du patrimoine mondial en péril, en raison des atteintes graves portées aux richesses naturelles et culturelles du site. Parmi les exigences de l’organisation figurait l’arrêt des travaux de construction aux abords du lac. Or, la réalité montre au contraire une intensification de l’expansion immobilière. La construction d’un complexe hôtelier dans le secteur de Gorica, à proximité immédiate du lac, a particulièrement suscité l’indignation de l’opinion publique.

En 2024 comme en 2025, l’Unesco a demandé à l’État de suspendre immédiatement toutes les activités liées à la construction du complexe hôtelier de Gorica. Pourtant, les travaux se sont poursuivis sans entrave.

« En 2024 comme en 2025, l’Unesco a demandé à l’État de suspendre immédiatement toutes les activités liées à la construction du complexe hôtelier de la société Develop Group à Gorica. Pourtant, sur le terrain, les travaux se sont poursuivis sans entrave et l’hôtel est aujourd’hui presque achevé », souligne Iskra Stojkovska. Face aux critiques des écologistes, l’investisseur Develop Group et la municipalité d’Ohrid affirment que le projet est conforme à la législation en vigueur et que toutes les procédures ont été respectées.

Le compte à rebours est désormais lancé jusqu’au 1er février, date à laquelle les gouvernements macédonien et albanais doivent remettre leur rapport sur les mesures prises au Centre du patrimoine mondial. Iskra Stojkovska espère cette fois une issue différente, estimant que l’inscription sur la Liste du patrimoine mondial en péril représente une « dernière chance » pour sauver le lac d’Ohrid.

« Cette inscription permettrait un suivi régulier et un contrôle indépendant de la mise en œuvre des mesures correctives et de leurs effets. Autrement dit, la marge de manœuvre pour ne pas appliquer les mesures adoptées serait considérablement réduite. L’Unesco pourrait également aider à mobiliser des financements pour leur mise en œuvre », précise-t-elle.

Un matin d’hiver à Pogradec

Janvier 2026. Un matin d’hiver à Pogradec, au bord du lac d’Ohrid. Le vent du nord siffle, porte des flocons qui ont drapé la Montagne sèche (Mali i Thatë) et les collines environnantes d’une couronne blanche de Noël, délicate, presque irréelle. Le bleu du lac d’Ohrid, profond et silencieux, se fait miroir immobile : il reflète le ciel bas et gris, les roseaux figés par le gel, les maisons encore endormies le long de la promenade. C’est l’un de ces lieux rares où le temps ralentit vraiment, on y vient pour respirer, se retirer, se retrouver, en hiver comme en été.

© Ilda Mara/ CdB

À l’aube, le lac respire doucement, enveloppé de brume légère, et la ville s’éveille dans une lumière pâle, intime, presque confidentielle. Ce bleu n’est pas qu’un décor. Il est l’âme de Pogradec, un patrimoine vivant vieux de millions d’années, abritant des espèces endémiques uniques au monde. Mais cette surface paisible pourrait se troubler. La pression immobilière et touristique, qui monte depuis des années sur les rives albanaises du lac, menace de briser cet équilibre fragile : transformer un paysage de contemplation en une ligne d’horizon minérale, où les silhouettes des collines enneigées céderaient la place à des immeubles.

Inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 2019, le versant albanais du lac d’Ohrid fait face à des menaces qui pourraient lui faire perdre ce statut. Cette reconnaissance, fondée sur la richesse exceptionnelle de sa biodiversité et la profondeur de son histoire humaine, couvre non seulement les eaux du lac, mais aussi des zones terrestres d’importance culturelle et naturelle, comme la péninsule de Lin, ses vestiges paléochrétiens et les habitats lacustres préhistoriques. Quarante ans après l’inscription de la partie macédonienne du lac, la portion albanaise était enfin reconnue.

Pourtant, cette reconnaissance est aujourd’hui fragilisée. Lors de sa 46ᵉ session à New Delhi en juillet 2024, puis de sa 47ᵉ session à Paris en juin 2025, le Comité du patrimoine mondial de l’Unesco a exprimé de vives préoccupations face à la dégradation du site transfrontalier « Patrimoine naturel et culturel de la région d’Ohrid ». Urbanisation incontrôlée, constructions illégales, manque de volonté politique et coopération transfrontalière insuffisante portent atteinte à sa valeur universelle exceptionnelle. L’Unesco a accordé un dernier sursis aux deux pays, leur laissant jusqu’au 1er février 2026 pour montrer des progrès tangibles, sous peine de voir le site inscrit sur la Liste du patrimoine mondial en péril.

Stop aux tours au lac de Pogradec ! Pogradec n’est pas Dubaï !

De fait, plusieurs projets immobiliers controversés menacent le parc naturel de Drilon et les rives albanaises du lac, transformant progressivement un espace de contemplation en une ligne d’horizon minérale. Le projet « Forêts de Drilon », porté par l’entreprise KONTAKT, prévoit un complexe résidentiel de plusieurs étages dans une zone protégée. Bien que la municipalité de Pogradec et l’Agence nationale des aires protégées déclarent ne pas reconnaître ce projet, un permis aurait été délivré et la commercialisation des appartements a même commencé. L’entreprise affirme, à tort, que le projet aurait reçu l’aval de l’Unesco, alors qu’une autorisation relève exclusivement des autorités nationales.

Ce déficit de transparence et de responsabilité est alarmant. Selon l’ingénieur Arian Merolli, qui a oeuvré à l’inscription du lac à l’Unesco, les rapports transmis à l’organisation ne reflètent pas la réalité du terrain. Dès 2022, une mission de suivi a constaté six constructions illégales à Tushemisht, alors qu’elles étaient formellement exclues des projets autorisés. Les conséquences sont visibles : certaines sources du Drilon s’assèchent, mettant en péril un écosystème préservé depuis l’ère tertiaire et abritant de nombreuses espèces endémiques.

La société civile se mobilise

Face à l’inaction des institutions, la société civile se mobilise. Plus de 40 organisations d’Albanie, de Macédoine du Nord et d’Europe ont demandé à l’Unesco de classer officiellement le site comme « en danger », afin de geler les constructions et contraindre les gouvernements à appliquer leurs propres lois. À Pogradec, cette inquiétude prend une forme concrète : le mouvement citoyen des habitants lance un cri d’alarme : « Stop aux tours au lac de Pogradec ! Pogradec n’est pas Dubaï ! »

Un projet immobilier prévoit la construction de plusieurs tours, dont un immeuble de 27 étages, sur l’ancien site touristique historique d’Oktapodi, un immeuble de l’époque communiste en forme de pieuvre, à quelques mètres des rives. Présenté comme un projet touristique, il entraînerait la bétonisation des rives, la perte d’accès au lac pour les habitants et des dommages irréversibles à la biodiversité. Une pétition est en cours de signature contre le projet.

À Pogradec, chaque lieu raconte une histoire, et peu de voix la portent avec autant de justesse que celle d’Anastas Kostandini, dit Taso. Peintre et artiste monumental, formé à l’Académie des Beaux-Arts de Tirana, il vit et travaille ici depuis des décennies, explorant sa ville natale comme un territoire intime, social et poétique. Héritier d’un patrimoine spirituel transmis par ses parents, il peint la mémoire familiale, les traditions et l’âme profonde de Pogradec, dans un dialogue constant avec le lac, la nature et les habitants.

Pogradec n’a pas besoin de tours. Ce projet doit être arrêté, car il détruit un paysage fragile et une mémoire qui appartiennent à tous.

Aujourd’hui, il met en garde : ce paysage n’est pas seulement un décor, c’est une mémoire vivante qu’il faut protéger. « Pogradec n’a pas besoin de tours. Ce projet doit être arrêté, car il détruit un paysage fragile et une mémoire qui appartiennent à tous. Ces constructions de plusieurs étages violent la nature, le panorama et l’identité de Pogradec. Elles transforment les rives du lac en une « anti-cité » au service d’intérêts privés, alors que ces espaces doivent être rendus à la nature. » Comme le rappelle Arian Merolli, « les constructions de grande hauteur prévues à Pogradec endommageraient gravement l’ensemble urbain historique et naturel de la ville, altéreraient la relation visuelle entre la cité et le lac, et généreraient des impacts cumulatifs négatifs sur les attributs soutenant sa valeur universelle exceptionnelle. »

La vision urbaine de l’ingénieur français Albert Garique a façonné la Pogradec moderne. Il a conçu une ville en harmonie avec le lac et le paysage, où chaque rue descend vers l’eau et où la nature dialoguait avec l’architecture. Parmi ses réalisations emblématiques figurent l’ancien complexe touristique de Pogradec, près du confluent du fleuve et du lac, ainsi que le boulevard Zogu i Parë (aujourd’hui rue R. Çollaku), exemples d’un urbanisme pionnier combinant beauté, sobriété et respect de l’environnement.

Le lac d’Ohrid est l’un des écosystèmes les plus anciens d’Europe et un témoin unique de l’histoire humaine du continent. Aujourd’hui, l’enjeu dépasse largement un simple statut formel : il s’agit de préserver un patrimoine naturel et culturel d’importance mondiale. À quelques jours de l’échéance fixée par l’Unesco, une question essentielle demeure : l’Albanie et la Macédoine du Nord choisiront-elles le béton et la dégradation, ou la protection de leur héritage universel ?