En Roumanie, la galère et les souffrances des internes en médecine

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La Roumanie a beau former des médecins à la pelle, les candidats au départ ne baissent pas. Le décès de deux internes nous en apprend un peu plus sur les conditions de travail des futurs praticiens durant leur période d’internat, que tous endurent comme un calvaire.

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Par Benjamin Ribout

© Creative Commons / PIXNIO

La Roumanie est devenue une « usine à diplômes » pour médecins. Ces dernières années, les promos ont explosé, propulsant le pays au 1ᵉʳ rang européen pour le nombre de diplômés par rapport à la population. Attirant au passage pléthore d’étudiants étrangers – notamment francophones - dont les centres universitaires tirent des revenus conséquents. Avec, parfois aussi, des scandales de corruption qui émergent -pots-de-vin versés à des professeurs, etc. Bien sûr, la plupart de ces étrangers quittent le pays illico, une fois leur diplôme en poche.

Pour les diplômés roumains, c’est une autre histoire. À l’instar de Dana*, infirmière en service de dialyse dans le tout récent et moderne hôpital de Mioveni, à l’ouest de Bucarest : « il ne se passe pas une semaine sans qu’avec mes collègues, on ne soit sollicités pour des postes à l’étranger, car il y en a beaucoup, et forcément, c’est tentant », avoue cette mère de deux petites filles, qui a fait son Erasmus en France dans les années 2000, à une époque où partir était bien plus compliqué.

Aujourd’hui, aucune spécialité de médecine n’échappe à la tendance. Bien que le nombre de médecins roumains soit en légère hausse dans le pays - une tendance très timide et toute récente qui s’explique en partie par l’augmentation des structures privées et du nombre global de diplômés - la réalité reste cruelle : ils sont toujours très largement en sous-effectif et, pour la grande majorité des nouveaux diplômés, partir à l’étranger est souvent perçu comme l’alternative numéro un. Sans surprise, l’an passé, le nombre de certificats de conformité demandés par les médecins afin de pouvoir exercer à l’étranger a encore augmenté de 50 % par rapport à 2023, selon le Collège des Médecins.

Deux décès au travail

Malgré de belles hausses de salaires, l’état du système de santé est désastreux. Scandales sanitaires à répétition (désinfectants dilués et inopérants, hôpitaux qui brûlent et largement vétustes, etc.), à quoi s’ajoute la corruption. En conséquence, les Roumains qui le peuvent fuient l’hôpital public comme la peste. Et c’est de la plus grande ville de Moldavie roumaine, Iaşi, qu’est venu cette année un mal d’un genre nouveau. Décédés subitement, à quinze jours d’intervalle, George Tilă et Emanuel Mirel Luca, 31 ans et 28 ans, seraient morts d’épuisement au travail. Depuis, les langues se délient lentement, mais il aura fallu en arriver là pour rendre audible ce que tout un système taisait : les humiliations, la pression constante qui conduit les internes à l’épuisement et à la dépression.

L’hôpital de Iaşi se garde bien de balayer devant sa porte. Pour la cheffe du service de gastro-entérologie dans lequel exerçait Emanuel, ce sont même les internes qui en font trop : « ce sont eux qui refusent de rentrer chez eux, personne ne les force », martèle-t-elle, droite dans ses bottes. Un discours à la fois « typique, irresponsable et irrespectueux », estime Cristina Blot, médecin spécialiste en endocrinologie et diabétologie.

Cristina a fait trois années d’internat en Roumanie, puis trois autres outre-Atlantique entre 2008 et 2011. Là-bas aussi, c’était dur, mais les heures de garde étaient bien mieux encadrées. Surtout, elle s’est sentie « respectée et évaluée en permanence », affirme celle qui au bout de dix ans a choisi de rentrer au pays. Elle se prend alors en pleine figure « un système opaque à toute voix discordante, et où il est difficile de collaborer entre services à cause des égos de chacun ». Des mentalités qu’elles qualifient d’un autre temps, où l’ego passe avant le bien-être du patient.

En Roumanie, c’est perçu comme un aveu de faiblesse d’appeler le médecin de garde si tu as un doute.

Les déçus sont légion. Partie à cause des gardes à rallonge, Ioana* fait son internat en France depuis un an. Aux urgences, à Bucarest, elle voyait 70 à 80 patients par tour de garde et évoque des règles tacites comme le fait de ne pas aller aux toilettes, « perçu comme un luxe ». Parmi ses collègues restés à Bucarest certains font huit gardes par mois. « Souvent ils ne dorment pas car ils doivent enchaîner avec leur programme normal et travaillent 30 heures d’affilée », explique l’interne. Une angoisse les taraude : « comment rester performant si longtemps quand tu es épuisé et n’as pas le droit à l’erreur », soupire Ioana qui va devoir rentrer à Bucarest passer son diplôme. Mais pour, elle pas question d’y travailler. « En France une décision se prend avec les autres professionnels et la famille, les gens se concertent. Alors qu’en Roumanie c’est perçu comme un aveu de faiblesse d’appeler le médecin de garde si tu as un doute », lâche-t-elle.

Iulia est en 4ème année en endocrinologie à Bucarest. Si elle ne se plaint pas trop des horaires, elle ne se sent pas encadrée par des gens impliqués. « Pendant longtemps je n’ai absolument rien fait de médical, pas une échographie, juste le café et des papiers. On n’est ni responsabilisés, ni suivis. » Surtout, domine le sentiment de faire uniquement du volume : voir beaucoup de patients le plus rapidement possible, sans souci de leur bien-être. Sans réel triage, beaucoup affluent à l’hôpital public avec une ordonnance donnée à la va-vite par un généraliste. « La plupart ne devrait pas être là, en fait. Tu vois très peu de cas intéressants, tu fais tout le temps la même chose à flux tendu », déplore Iulia qui n’a pas tranché pour la suite de sa carrière.

Concours truqués, « relations » et pots-de-vin : obtenir un poste dans le public ne donne pas plus envie de rester malgré le salaire et la sécurité de l’emploi. Cristina Blot explique : « dès l’internat, il faut se plier aux désidératas de ton coordinateur, sinon tu es ostracisé. C’est un système mafieux. Pour décrocher un poste, ça se fait sous le manteau : en province d’où je viens, il faut compter 50 000 euros. Soit tu t’endettes soit tu pars. » Une autre source évoque la somme de 10 à 15 000 euros pour un poste d’infirmier, là encore en province, à Piteşti. Des scandales de corruption éclatent de temps à autre. « Mais encore trop peu vu l’ampleur du phénomène, car ces directions, nommées politiquement, sont protégées », juge Cristina qui encourage ses confrères à aller passer au moins 6 mois ailleurs pour voir des environnements performants et humains. Pas sûr qu’ils reviennent ensuite pour enfin enrayer l’exode.

*nom d’emprunt, par souci d’anonymat.