Crise de l’énergie : la Moldavie reste soumise au chantage de la Russie

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La Moldavie et Gazprom sont arrivés à un accord d’approvisionnement en gaz pour les cinq prochaines années, mais cela au prix de plusieurs mois de négociations et de chantage du géant énergétique russe, et de l’angoisse des consommateurs moldaves. L’UE a promis d’apporter son aide, mais le chemin de la sécurité énergétique sera long, la Moldavie étant à 100% énergétiquement dépendante de la Russie.

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Par Florentin Cassonnet


Cet article est publié avec le soutien de la Fondation Heinrich Böll Paris.


© gazprom.ru

Les Moldaves peuvent souffler : ils auront du gaz cet hiver pour se chauffer. « La crise du gaz s’est terminée quand le contrat a été signé entre Moldovagaz et Gazprom », a déclaré, optimiste, la Présidente Maia Sandu. La signature du contrat pour les cinq prochaines années a eu lieu à Saint-Pétersbourg le 31 octobre. Mais à quel prix ?

D’abord, trois mois de blocage, plus un mois d’angoisse, le temps que les négociations ont duré entre la délégation moldave et Gazprom. En effet, le précédent contrat d’approvisionnement a pris fin le 30 septembre. Contrairement aux années précédentes, Gazprom a bloqué l’accord de renouvellement. Moldovagaz a dû signer un contrat d’approvisionnement très onéreux pour le mois d’octobre seulement, et pour une quantité de gaz insuffisante. L’Ukraine, qui s’y connaît en matière de chantage au gaz russe, a offert à la Moldavie le gaz nécessaire pour maintenir assez de pression dans le réseau. Mais le gouvernement moldave a été obligé de déclarer l’état d’urgence pour aller chercher le volume manquant sur le marché.

C’était la première fois que la Moldavie devait acheter du gaz à un autre fournisseur que Gazprom, mais à un coût beaucoup plus élevé. « Les augmentations de prix pour la République de Moldavie sont extraordinairement importantes. Elles ont été multipliées par trois et seront multipliées par quatre si nous achetons tout sur le marché libre. Le pays ne peut pas se le permettre d’un point de vue politique, économique ou social », a déclaré la Première ministre Natalia Gavrilița. Alors que les températures commençaient à chuter, les Moldaves ont passé un mois à se demander comment ils allaient pouvoir se chauffer cet hiver.

Chantage à la dette

Au prix également d’un chantage du géant énergétique russe, bras armé de la géopolitique du Kremlin. Le porte-parole de Gazprom Sergey Kupriyanov a menacé la Moldavie de « couper l’approvisionnement le 1er décembre » si Chișinău ne payait pas l’énorme dette que Moldovagaz doit à Gazprom. Cette dette comprend deux volets. D’abord, 7,4 milliards d’euros, soit le coût du gaz « offert » par la Russie à la Transnistrie depuis 1991, quand la province moldave a fait sécession de la Moldavie. « Depuis que ce phénomène séparatiste existe, la Transnistrie n’a pas payé un mètre cube de gaz qu’elle a consommé », explique Ion Sturza, ancien Premier ministre moldave. « Tout l’argent collecté [auprès des consommateurs] va dans le budget de la province et est utilisé par le gouvernement séparatiste pour assurer les paiements sociaux afin de maintenir le régime. » Et pendant que la Transnistrie tire bénéfice de ce revenu gratuit, c’est Moldovagaz qui reçoit la facture.

L’autre partie de la dette s’élève à 709 millions de dollars – dont 300 millions de pénalités – pour du gaz consommé sur le territoire moldave contrôlé par Chișinău. C’est cette partie de la dette dont Gazprom s’est servie comme levier, en conditionnant la signature d’un contrat d’approvisionnement à long terme à son remboursement préalable par les autorités moldaves. La délégation moldave a réussi à séparer les deux, arguant que l’État moldave détient une part trop faible du capital de Moldovagaz (34%) pour véritablement diriger l’entreprise dont Gazprom est l’actionnaire majoritaire (51%). « Les deux parties se sont mises d’accord sur un audit qui aura lieu l’année prochaine, puis sur la restructuration des dettes de Moldovagaz envers Gazprom », a annoncé Maia Sandu dans le quotidien russe Kommersant. Cette dette reste néanmoins une épée de Damoclès au-dessus de la tête du nouveau gouvernement pro-européen et risque d’être à nouveau utilisée comme levier de chantage lors des prochaines négociations. « Si un accord [sur la dette] n’est pas trouvé entre les deux parties, cela mènera à la rupture et l’annulation du contrat signé le 29 octobre », a prévenu le vice-Premier ministre Andrei Spînu, chef de la délégation moldave à la table des négociations.

L’UE à la rescousse

La Russie pourra continuer son chantage au gaz sur la Moldavie tant que cette dernière ne diversifiera pas ses sources énergétiques, la Moldavie étant 100% énergétiquement dépendante de la Russie. « Les hausses des prix mondiaux ne sont pas le résultat de l’utilisation de ses ressources gazières comme une arme par la Russie, mais dans le cas de la République de Moldavie, ça l’est. […] C’est pourquoi notre soutien est nécessaire », a déclaré Josep Borrell, haut représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, évoquant une aide d’urgence de 60 millions d’euros de l’UE à la Moldavie pour faire face à la crise énergétique et aider les consommateurs moldaves à faire face à la hausse des prix.

« L’UE n’abandonnera pas la Moldavie cet hiver », a assuré Dragoș Tudorache, eurodéputé roumain et rapporteur du Parlement européen pour la Moldavie. « Les négociations pour une aide macro-économique sont bien avancées et se concentrent maintenant sur quelle sera la part de prêt et celle de subvention. L’UE fournira également une expertise pour aider la Moldavie à acheter du gaz sur le marché et sur la question du stockage. » L’eurodéputé a également assuré que la Roumanie aiderait sa voisine une fois que la crise politique à Bucarest sera terminée, notamment pour l’aider à terminer le gazoduc Iași-Chișinău.

L’inconnue du prix final pour les consommateurs

Maia Sandu n’a pas manqué de pointer du doigt les responsables de situation dont elle a hérité. « Les gouvernements irresponsables qui ont dirigé le pays pendant 30 ans et n’ont rien fait pour prévenir ce problème et diversifier l’approvisionnement », « ceux qui ont retardé la construction du gazoduc avec la Roumanie, qui a été terminé seulement cette année mais dont la station d’interconnexion n’a pas encore été construite, ce qui nous rend encore dépendant du régime transnistrien », « ceux qui n’ont pratiquement rien investi dans les énergies renouvelables », « ceux qui n’ont pas fait construire de réservoirs permettant de stocker du gaz ». « Nous n’avons rien de tout cela, nous commençons seulement aujourd’hui à travailler à la sécurité énergétique du pays », a-t-elle déclaré.

« Nous aurons du gaz cet hiver, et c’est déjà bien », a-t-elle déclaré, tout en annonçant une augmentation inévitable des tarifs, même si « cette augmentation ne sera pas aussi importante que si le gaz était acheté sur le marché aujourd’hui ». C’est l’autre inconnue de l’accord signé avec Gazprom, dont les conditions financières du contrat n’ont pas encore été rendues publiques. Selon le vice-Premier ministre Andrei Spînu, le prix sera « deux fois moins cher que les prix actuels du marché ». Cela représentera selon lui pour le mois de novembre 450 dollars pour 1000 mètres cubes de gaz, un prix amené à baisser par la suite, assure-t-il. Selon les statistiques officielles, le prix moyen du mètre cube de gaz payé par la Moldavie au cours de la dernière décennie était de 270 dollars. Selon l’accord, Gazprom fournira trois milliards de mètres cubes de gaz par an.

La crise gazière a montré que le nouveau gouvernement à Chișinău était fragile et n’avait pas passé le test de la transparence », estime Pasa Valeriu, du think tank WatchDog, qui attend que les conditions financières du contrat soit rendues publiques.