Ces exilés afghans qui décident de rester en Bosnie-Herzégovine

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Fatigués après des années d’errance, une petite minorité d’exilés font le pari de rester vivre en Bosnie-Herzégovine. Originaire d’Afghanistan, Shafiullah, a fait ce choix. En 2020, le jeune homme de 28 ans a déposé une demande d’asile. Portrait.

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Par Marion Roussey

<p />Après avoir quitté l’Afghanistan il y a presque six ans, Shafiullah a demandé l’asile en Bosnie-Herzégovine.</p>
Après avoir quitté l’Afghanistan il y a presque six ans, Shafiullah a demandé l’asile en Bosnie-Herzégovine.
© Marion Roussey / CdB

Cet article est publié avec le soutien de la Fondation Heinrich Böll (Paris)


Quand il a quitté son pays il y a presque six ans, Shafiullah n’imaginait pas se retrouver un jour à Bihać, en Bosnie-Herzégovine. « Enfant, je rêvais de devenir pilote », se souvient-il en souriant. « Mais pour faire plaisir à mon père j’ai étudié le droit. » Quand celui-ci est mort, tué par une bombe dans la rue, Shafiullah a interrompu ses études. À cette époque, sa ville natale, Kunduz, tombait progressivement sous l’emprise des Talibans, dans un climat de terreur et de chaos. « Ma mère a insisté pour que je parte car elle ne voulait pas me perdre. »

Shafiullah a donc quitté le pays illégalement en passant par l’Iran puis la Turquie. « Mon seul souhait à ce moment-là était de trouver la paix, la sécurité, peu importe où. Je n’imaginais pas que je ne la reverrai pas. » En arrivant en Turquie, le jeune homme entreprend des démarches pour demander l’asile. Mais avec 3,6 millions de réfugiés, dont beaucoup venus de Syrie, le pays est saturé et difficile pour un jeune homme afghan d’espérer obtenir le précieux sésame. Pendant trois ans, Shaffiulah y a donc vécu sans papiers, enchaînant les petits boulots dans les secteurs de la construction ou du tourisme, parfois payé, parfois non. « Je ne pouvais jamais me plaindre sous peine d’être reconduit à la frontière ou de devoir payer une lourde amende », explique-t-il.

Des années d’errance

Lassé, il a repris la route en direction cette fois de la Grèce, dans le camp de réfugiés de Moria, où la situation était encore pire qu’en Turquie. En remontant par la Macédoine du Nord, Shaffiulah s’est retrouvé bloqué près de la frontière serbe. Pendant quinze jours, il a fait « le game », marchant dans la forêt pour tenter de traverser la frontière serbe, sans cesse traqué et repoussé par les policiers. « À ce moment-là, je n’avais que 13 euros en poche, un téléphone et un sac de couchage. J’avais faim et soif. C’était très dur. »

Dans son errance, il a fini par rencontrer un Macédonien qui aidait les migrants à traverser et l’a imploré de l’emmener. Avec d’autres Afghans et Pakistanais, ils ont rejoint Belgrade, puis Tuzla en Bosnie-Herzégovine. Sans argent, blessé à la jambe, le jeune homme a fini son périple en bus grâce à l’aide d’autres voyageurs jusqu’à Bihać, tout près de la frontière avec l’Union européenne. « La police croate est vraiment la pire. Chaque fois que vous avez un téléphone, ils le cassent devant vous et vous battent, prennent vos chaussures, votre argent, brûlent votre sac et vos affaires », explique-t-il. Un témoignage qui ressemble à celui de nombreux autres réfugiés.

Dans le canton d’Una Sana, saturé d’exilés depuis la fin 2017, le racisme est omniprésent. Dans les supermarchés, les magasins, les gens le dévisagent et lui demandent souvent de sortir. Dans la rue, des automobilistes lui font des doigts d’honneur. Après huit tentatives de traversée à pied et aucun argent pour payer un passage sécurisé auprès des trafiquants - dont le tarif se chiffre en milliers d’euros -, Shaffiulah s’est résigné à aller dans le camp de Bira, en périphérie de Bihać. « Tout ce que je voulais, c’était arrêter de marcher, retrouver un peu d’espoir, un semblant de sérénité. » Au total, il est resté là-bas un an et demi, dont neuf mois de pandémie. « Le camp était fermé, les migrants à l’intérieur se sentaient en prison. J’ai cru perdre la raison, mais je n’ai jamais perdu espoir, convaincu que quelque chose finirait par arriver. »

En attendant, Shaffiulah a participé à de nombreuses activités organisées par les associations à l’intérieur du camp et a entrepris les démarches pour demander l’asile, aidé par l’association Vasa prava. « Certaines entreprises voulaient m’embaucher comme guide touristique parce que je parle beaucoup de langues. Mais sans visa, impossible de travailler. » Quand Bira a fermé en octobre 2020, sous la pression des habitants et des autorités locales, Shaffiulah a saisi sa chance en demandant à être transféré à Sarajevo. Là-bas, il avait des contacts qui pourraient peut-être l’aider à déposer sa demande d’asile.

Une précieuse carte jaune

C’est à Sarajevo que Shaffiulah a appris la mort de sa mère, décédée d’un problème cardiaque. « Elle avait dû se remarier à mon oncle pour pouvoir continuer à vivre », souffle-t-il : en Afghanistan, une femme seule n’a aucun droit. Avec la prise du pouvoir par les Talibans, la situation risque encore de s’aggraver. « Ici, tous les Afghans diront la même chose : les Talibans nous ont tout pris. »

Dans le camp D’Ušivak, il a participé à un concours de photo avec d’autres migrants. L’organisateur de l’atelier a voulu l’aider en lui louant une chambre dans son appartement. Un précieux sésame, indispensable pour obtenir un visa. « Je suis très reconnaissant envers cette personne qui est venue avec moi faire les démarches d’enregistrement. Cela m’a permis de démarrer la procédure. » Après plusieurs mois d’attente, le demandeur d’asile a reçu la précieuse carte jaune, signifiant que sa demande était prise en compte. « Je n’ai pas encore obtenu l’asile, mais au moins, j’ai pu commencer à travailler comme interprète, traducteur ou guide pour plusieurs ONG. »

Depuis six mois, il est retourné vivre à BIhać. Il partage un appartement avec un collègue bosnien et travaille comme interprète dans les camps avec les équipes de Médecins du monde qui œuvrent à apporter un soutien mental et psychologique aux migrants. « J’aime beaucoup mon travail », confie-t-il. « Il y a une bonne atmosphère. C’est l’endroit où je me sens le mieux, sur le terrain, utile auprès de gens qui sourient même si leur situation est mauvaise. Eux aussi subissent de violents refoulements. Ils reviennent avec le nez ou les jambes cassés. » Shaffiulah espère à terme obtenir le statut de réfugié et pouvoir reprendre ses études, en Bosnie-Herzégovine ou ailleurs.

Depuis la fin 2017, plus de 80 000 exilés sont passés par la Bosnie-Herzégovine, dont 11 000 en 2021, un nombre à peu près équivalent à celui de l’an dernier sur la même période. À peine 3 sur 1000 ont déposé une demande d’asile. Fin août, l’UNHCR comptabilisait 187 procédures en cours, 124 demandes de dépôt, et sur les 56 réfugiés du pays, à peine cinq ne sont pas originaires de l’ancienne Yougoslavie. Aujourd’hui, la plupart des demandeurs sont des hommes majeurs originaires de Turquie, d’Afghanistan, d’Iran ou du Pakistan.