Borsa 1948 : les Jeux olympiques d’hiver perdus de Transylvanie

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Bien avant Sarajevo en 1984, les Jeux olympiques d’hiver, dont la 25e édition vient de débuter à Milan et Cortina d’Ampezzo, ont bien failli faire escale dans les Carpates, plus précisément dans l’actuelle station de ski roumaine de Borșa… lorsqu’elle était hongroise durant la Seconde Guerre mondiale.

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Par Guillaume Balout

Site officiel de la station de ski de Borsa (skiborsa.eu)

Depuis décembre 2021, les amateurs de ski alpin fréquentent à nouveau la station de Borșa, dans l’est du Maramureș. Un téléphérique les conduit à plus de 1 600 mètres d’altitude, sur un versant des monts Rodna, et les lâche sur une piste au nom évocateur : Olimpia. En bas, quelques panneaux d’archives en noir et blanc sont là pour leur rappeler que l’endroit fut un temps censé accueillir les Jeux olympiques (JO) d’hiver de 1948, avant que l’issue de la Seconde Guerre mondiale annihile cette ambition.

Roumaine depuis l’éclatement de l’Empire austro-hongrois après la Première Guerre mondiale, la petite ville de Borșa, nichée au fond de la vallée de la Bistra, est réputée dans l’entre-deux-guerres pour ses thermes, son église en bois du dix-huitième siècle et la beauté de ses paysages carpatiques. L’étonnante histoire olympique de cette bourgade, qui compte alors moins de 15 000 habitants, est relatée dans le documentaire hongrois Olimpiai álom Erdélyben [Un rêve olympique en Transylvanie] de la réalisatrice Nóra Szarka, sorti en 2022, qui s’appuie sur des films et des photos d’époque.

Lors de la session du Comité international olympique (CIO) de mars 1938, Gyula Muzsa, président du Comité olympique hongrois, aurait reçu l’assurance que Budapest accueillerait les JO d’été de 1948. Les JO d’hiver étant alors organisés la même année et généralement dans le même pays, il charge ainsi István Déván d’identifier un site pour le plus grand événement sportif hivernal au monde. La tâche de l’ancien fondeur, devenu journaliste, n’est guère évidente dans une Hongrie ramenée à sa plus simple dimension pannonienne depuis 1920… Cependant, une reconfiguration géopolitique de l’Europe centrale change bientôt la donne : le 30 août 1940, la Roumanie doit céder le nord de la Transylvanie à la Hongrie en vertu du second arbitrage de Vienne. Comme deux décennies plus tôt, Borșa redevient Borsa.

Site officiel de la station de ski de Borsa (skiborsa.eu)

Le retour du Máramaros dans le giron hongrois provoque une ruée vers la montagne. Borsa est desservie par le « train des neiges » depuis Budapest via Debrecen et Sziget. Pour István Déván, l’occasion est unique d’en faire le symbole de la reconquête, même partielle, de la Transylvanie. Rien ne peut attenter à la grandeur de la Hongrie, alliée de l’Allemagne nazie et membre de l’Axe depuis le 20 novembre 1940 : il s’agit tout bonnement d’aménager « le Garmisch-Partenkirchen hongrois », en référence à la célèbre station bavaroise, hôte des JO d’hiver de 1936.

Le plus grand tremplin de saut à ski d’Europe

Le projet commence à prendre forme à l’été 1941 avec le début de la construction, sur un ubac des monts Rodna, du refuge Anikó, baptisé d’après la skieuse Anikó Iglói grâce à laquelle plusieurs mécènes, dont le lauréat du prix Nobel de médecine en 1937, contribuent à son financement. En octobre, la Fédération internationale de ski effectue une visite à Borsa. À Noël, la piste Olimpia est inaugurée à la faveur d’une épreuve de ski rassemblant les meilleurs spécialistes de la discipline. « Cette piste est l’une des plus belles, peut-être même la plus belle, que j’ai vues », s’émeut le skieur allemand Herbert Heiss dans le journal hongrois Nemzeti Sport au sujet de ce tracé long de trois kilomètres et présentant un dénivelé de 840 mètres.

La première pierre du Centre olympique de ski est posée au printemps 1942 et le refuge Anikó achevé à l’automne. La première compétition de ski se tient les 20 et 21 février 1943. Dans la foulée, les travaux de l’imposant hôtel Perce-neige, destiné aux organisateurs, sont lancés : le lieu est censé devenir le cœur du village olympique. Il manque toutefois l’installation qui épatera le monde et fera la renommée de Borsa. La Fédération hongroise de ski décide ainsi de créer le plus grand tremplin de saut à ski d’Europe. L’architecte hongrois Benedek Frigyes est mandaté pour sa conception. Il est épaulé par Stanisław Marusarz, le sauteur à ski polonais qui détient le record du monde de la discipline. Surplombée par une tour en bois de cinq niveaux pour les arbitres, elle est inaugurée le 20 février 1944 pour les championnats de Hongrie avec la participation de compétiteurs étrangers.

Site officiel de la station de ski de Borsa (skiborsa.eu)

Malgré l’occupation du pays par l’Allemagne le mois suivant, le chantier du futur site olympique ne fait pas de pause : téléphérique, patinoire, piscines, hôtels, villas, restaurants et casino doivent pousser à flanc de montagne. Ces infrastructures resteront toutefois à l’état de plan. À l’été 1944, le front de l’Est se rapproche des frontières hongroises et du col de Prislop, situé à quelques kilomètres de Borsa, qui sépare la Transylvanie de la Bucovine roumaine. Le 23 août 1944, sous la pression de l’Armée rouge, Bucarest rejoint les Alliés au détriment de Berlin. De passage à Borsa, les Soviétiques incendient le refuge Anikó.

Les Balkans accueillent les JO d’hiver… à Sarajevo

Les pays belligérants sont dévastés par plusieurs années de guerre. Alors que toute la Transylvanie redevient roumaine au printemps 1945, le destin olympique de Borșa n’est plus que chimère. Les stations japonaise de Sapporo et italienne de Cortina d’Ampezzo, respectivement retenues pour les JO d’hiver de 1940 et 1944 finalement annulés, appartiennent à des nations vaincues. Comme pour l’organisation de la Coupe du monde de football de 1954, le CIO, dont le siège est à Lausanne, désigne la Suisse pour les JO d’hiver de 1948. Le 6 septembre 1946, son choix se porte sur Saint-Moritz qui possède déjà les équipements requis après avoir hébergé la compétition en 1928 et les championnats du monde de ski alpin en 1934.

À Borșa, le chantier olympique est définitivement à l’arrêt. Sous le régime communiste, la vocation touristique et sportive de la ville est abandonnée au profit de l’extraction de minerais. Certaines installations du projet Borsa 1948 sont détruites ou reconverties en institutions publiques. Le site continue néanmoins d’accueillir des épreuves nationales de sports d’hiver. Dans le documentaire de Nóra Szarka, on apprend même que la candidature de Borșa est évoquée pour les JO d’hiver de 1984 jusqu’à ce que le président Nicolae Ceaușescu s’y oppose sous prétexte que la Roumanie y ferait mauvaise figure.

Cette édition de 1984 sera historique pour les Balkans puisque c’est la première fois, et pour l’instant la dernière, que la région reçoit les JO d’hiver à Sarajevo, alors en Yougoslavie. Deux ans plus tard, Sofia est très proche d’amener la compétition en Bulgarie en 1992, mais s’incline en finale contre la ville française d’Albertville. La capitale bulgare échoue à nouveau pour l’édition de 1994. Dans les années 2000, Sarajevo et Sofia manifestent à nouveau leur intérêt pour les JO d’hiver, mais leur candidature est rejetée dès la première évaluation. Devant leur coût exorbitant et les exigences toujours plus élevées du CIO, les pays des Balkans, à l’exception de la Turquie qui prépare activement la candidature d’Istanbul pour les JO d’été de 2036, n’ont aujourd’hui plus les moyens de s’offrir le rêve olympique.