Des « brèves de vie », des « moments de vie partagés », Ombeline Duprat a les bonnes formules pour qualifier les rencontres de hasard qu’elle a pu avoir pendant ce voyage de plusieurs mois dans les Balkans, à la fois fugaces et intenses, d’où se dégage l’impression que l’on a connue autrefois d’une région toujours habitée par le souvenir des conflits d’il y a trente ans, certes, mais où domine aujourd’hui, surtout, la désespérance d’une jeunesse ne rêvant que l’exil.
Nous avons ici un carnet de voyage dont l’objectif premier, l’autrice le dit elle-même en préambule, est de « rendre hommage à toutes les âmes croisées » pendant ce périple, essentiellement des jeunes. Il est vrai que le récit frappe par son empathie profonde et l’esprit d’écoute manifestés lors de ces discussions à bâtons rompus dans les auberges de jeunesse, gargotes, caboulots ou autres bus surchargés.
Bosnie-Herzégovine, Serbie et Kosovo, Ombeline Duprat reconnaît qu’elle ne connaissait pas auparavant cette région d’Europe, pourtant si proche, si différente, si attachante. Ce qui explique sans doute l’acuité, on dirait même l’avidité de son désir de comprendre et de découvrir les pays traversés, très sensible au fil des pages. Le charme de cette contrée inconnue a bien du opérer, puisque Ombeline réside désormais la plupart du temps à Sarajevo, où elle poursuit ses activités de musicienne et de chanteuse.
Son récit, dont le titre s’inspire d’un ouvrage de Jules Verne, Voyage à reculons en Angleterre et en Ecosse, paru en 1857, prenant "à rebours toute la littérature de voyages" dans ces contrées publiée jusqu’alors, est accompagné pour le lecteur non averti de quelques rappels de contexte historique, si importants pour comprendre les Balkans.
Aujourd’hui plutôt que le passé
Mais on se demande à la lecture du Voyage à reculons... si cela est toujours aussi primordial de nos jours quand on constate que les sensibilités ou fureurs nationalistes, qui ont fait tant de mal, ne semblent plus prévaloir, tout du moins chez les jeunes. On serait même tenté de dire qu’ils s’en fichent, contrairement à leurs aînés. Aujourd’hui compte plus que le passé. Comme toute généralisation, il faut bien sûr et très certainement nuancer. Mais tout de même, cela semble évident et on ne se souvient pas d’un tel désir de départ dans la région il y a plusieurs années déjà. Beaucoup de jeunes, ils se succèdent au fil des pages du livre, ont les yeux tournés vers l’exil, le départ, l’Occident. Leur pays respectif, ils ou elles en sont persuadés, ne leur offre, entre corruption et classe politique inepte, aucun avenir. C’est l’impression dominante de ce malaise profond, encore une fois, qu’en retire le lecteur du livre d’Ombeline Duprat.
On retrouve par contre dans ces pages la cordialité immuable des habitants qui, tout en rêvant d’Europe et en se montrant très sévères sur leur pays respectif, la corruption qui y règne, - les Gilets jaunes français semblent fasciner dans les échanges -, ne cachent guère leur incrédulité, et probablement leur gêne, de voir une jeune femme voyager seule ainsi. "Je t’enfermerai à double tour" si tu étais ma femme, lâche le serbe Nikola, outré. Un conservatisme certain, avec l’emprise persistante de la famille ou du qu’en dira-t-on de la société, des règles de comportement que l’on doit suivre, semble toujours de mise, même dans les jeunes générations. Au Kosovo par exemple, les jeunes reviennent d’exil pour l’été, « la saison des fiançailles », pour y trouver l’âme soeur. « On doit tous revenir en Allemagne ou en Suisse avec une femme. C’est urgent.! Sinon, on est mal vu par la famille », confie un jeune homme.
Le désir d’exil a pris le dessus chez les jeunes
Le thème de l’exil est aujourd’hui récurrent, en particulier en Bosnie et au Kosovo. Partir est la « seule solution pour échapper à des politiciens véreux et tenter de gagner dignement sa vie ». Ce type de déclarations revient en boucle chez les Kosovars notamment, dont le pays, note Ombeline Duprat, est « sous perfusion ».
On constate combien la diaspora joue un rôle considérable dans la vie des personnes restées au pays, avec les apports d’argent venu d’Allemagne ou de Suède. Et le rituel, chaque année ; du "pèlerinage annuel pour se revoir, se marier ou assister au mariage des autres dans de somptueuses fêtes" de plusieurs jours. Autant d’aperçus sur des sociétés désormais écartelées quand on connaît l’ampleur du phénomène de la diaspora de nos jours dans cette région d’Europe.
Des images de voyages passés vous reviennent en mémoire aussi devant l’évocation des « fausses colonnes corinthiennes » ou les entrées « encadrées de lions et d’aigles » des demeures ostentatoires des exilés en Allemagne ou ailleurs qui « exposent à ceux qui restent, l’illusion d’une Europe de l’Ouest florissante ».
Sarajevo est envahi maintenant par le tourisme. Celui ci semble avoir pris des dimensions considérables, c’est plutôt nouveau, ainsi qu’à Mostar, une ville "en double" où les drames du passé sont néanmoins toujours perceptibles. Le fameux pont, détruit pendant la guerre, il y a trente ans, ce conflit qui paraît à la fois « si proche, si loin », a été inauguré après sa reconstruction en 2004 « en présence des communautés croates et bosniaques, en signe d’apaisement, sans que cela n’efface pour autant les rancoeurs qu’elles partagent ». De même, les prénoms restent très souvent, dans les Balkans, remarque Ombeline Duprat, des « marqueurs identitaires ». Des subtilités qui restent très présentes dans les esprits apparemment et qu’un voyageur occidental superficiel et pressé ne perçoit pas toujours.
La traversée de la Serbie, entre Užice, à la désolante réalité, l’auteure ne cache guère l’ennui profond de l’endroit, et le sud du pays, de plus en plus pauvre au fur et à mesure que l’on s’approche du Kosovo, donnent lieu à des récits similaires. Necha, exilé en France, confie ses tourments. « La Serbie lui manquait, écrit l’auteure, mais sa pauvreté et la corruption dont elle était victime ne l’invitaient guère à revenir ».
Ombeline Duprat a été visiblement marquée enfin par Mitrovica, divisée entre Serbes et Albanais, et Pristina, la capitale du Kosovo, « écrasée par le poids de l’Histoire ». Son émotion est palpable lorsqu’elle évoque ces personnes dignes et courageuses qui s’efforcent de faire vivre leurs proches en dépit des difficultés quotidiennes, comme Kaltrina, à Pristina, sans illusion sur l’avenir. « On est une génération sacrifiée alors qu’on a du talent, des diplômes, l’envie d’aider notre pays et faire en sorte qu’il soit reconnu par tout le monde. »
Voyage à reculons dans les Balkans occidentaux est le premier livre d’Ombeline Duprat. Chanteuse de musique metal, elle s’est spécialisée dans la musique traditionnelle bosnienne, le Sevdah, et a réalisé cinq albums studios en tant que chanteuse principale. Elle s’est produite dans plusieurs festivals avec son groupe Asylum Pyre.








