À l’occasion des trente ans du génocide de Srebrenica, l’association culturelle bruxelloise Ras El Hanout, troupe de théâtre citoyen musulman engagée et implantée à Molenbeek-Saint-Jean, au cœur du Bruxelles populaire et multiculturel, porte un projet significatif de création artistique et d’éducation permanente. Fondée en 2010 par un groupe d’amis convaincus que le théâtre peut être un puissant outil d’émancipation, de dialogue et de transformation sociale, la troupe développe depuis ses débuts des projets à forte portée citoyenne, informative et participative.
Dans ce cadre, l’équipe de Ras El Hanout a conçu un projet lié participation à la Marche pour la Paix « Marš Mira », puis évolue, à travers un parcours participatif, en une création théâtrale intitulée « Srebrenica, le chemin inverse ». Né d’une expérience vécue par les protagonistes, un groupe de sept jeunes femmes et quatre hommes habitant en Belgique, lors de leur participation à la marche commémorative en Bosnie-Herzégovine, le projet articule mémoire, transmission et engagement citoyen. À la croisée du théâtre, de l’écriture et de la mémoire collective, ce parcours interculturel interroge, de manière à la fois puissante et accessible à un public large, non nécessairement spécialiste, les enjeux de la transmission du génocide de Srebrenica de 1995 tout en mettant en lumière les silences persistants des pouvoirs publics, les mécanismes de négation au fil des années, ainsi que les formes contemporaines de déni ou d’invisibilisation des événements historiques et, plus largement, des vies mêmes des victimes.
Les participant-es du groupe formé par Ras El Hanout ont pris part à la Marche pour la Paix « Marš Mira », un événement annuel qui rassemble des milliers de personnes parcourant à pied le chemin inverse de l’exode de 1995. Cette expérience a permis la rencontre avec des survivant-es, l’écoute de leurs récits et leur transformation en une matière artistique profondément ancrée dans la mémoire du génocide, en lien étroit avec ses lieux et ses acteur/rices réels.
En mêlant parole intime, émotions et regard politique, « Srebrenica, le chemin inverse » fait du théâtre un espace de mémoire vivante et de résistance à l’oubli, sans éluder les réalités de la guerre, de la torture et des violences sexuelles perpétrées il y a trente ans. Le projet s’inscrit dans une démarche de théâtre citoyen, où des voix longtemps marginalisées retrouvent une place centrale à travers une œuvre d’éducation permanente reliant passé et présent, mémoire et justice, art et humanité. Il se déploie en quatre temps clairement définis : d’abord, des ateliers organisés à Bruxelles en début d’année, consacrés à l’histoire et aux enjeux mémoriels du génocide ; ensuite, une immersion en Bosnie-Herzégovine en juillet 2025, incluant la participation à la Marche pour la Paix « Marš Mira » ; puis une résidence d’écriture à Novo Sarajevo ; enfin, une création collective présentée au public à l’automne et à l’hiver 2025, avec des représentations qui se poursuivent jusqu’au 20 décembre à Evere et ont rassemblé plus de 500 participants depuis plusieurs pays.
« Ce n’est pas un cours d’histoire », précise Mohamed Salim Haouach, l’un des initiateurs et porteurs du projet. « Ce qui nous intéresse, ce sont les ressentis, le sentiment d’impuissance, ce que la marche fait surgir en nous et que nous souhaitons partager avec les autres. »
Le projet s’inscrit pleinement dans un travail de mémoire et de transmission du génocide, en réunissant des artistes et des jeunes participant-es aux trajectoires multiples, engagé-es dans une démarche collective de réflexion, de création et de responsabilité citoyenne.
La réalisation est accompagnée par une équipe artistique pluridisciplinaire composée de Zenen Laci, scénographe d’origine albanaise, Mohamed Salim Haouach, responsable de la mise en scène, Mike Van Alfan, chorégraphe, qui travaille la marche à travers le mouvement ; et Elvira Latić, anthropologue et chercheuse, engagée notamment sur les questions liées au vécu post-guerre des femmes bosniaques.
Un génocide encore tabou ailleurs
Trente ans après les faits, selon les organisateurs, « le génocide de Srebrenica demeure un grand tabou, y compris en Europe et notamment en Belgique, souvent réduit à quelques images d’archives, sans réelle contextualisation ni compréhension de ses enjeux. ». Bien qu’il soit juridiquement et institutionnellement reconnu – notamment à travers le travail du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), dont certains extraits sont intégrés à la représentation – il reste largement méconnu du grand public.
Même dans la région des Balkans occidentaux, la négation du génocide persiste, tandis que de nombreuses familles bosniaques vivent encore dans la crainte d’un possible retour de la guerre, une réalité que les participant-es ont pu constater directement lors de leur expérience sur le terrain, notamment à l’issue de leur participation à la Marche pour la Paix « Marš Mira ». À cela s’ajoutent des mécanismes d’invisibilisation institutionnelle, parfois liés à l’islamophobie : « On a tué plus de 8 000 Bosniaques parce qu’ils étaient musulmans. Cette dimension est souvent évacuée. Pourtant, elle est centrale pour nous. » - soulignent avec force les organisateurs.
Marcher là où tout s’est joué
En juillet, le groupe se rend en Bosnie-Herzégovine en collaboration avec l’association Franco-suisse solidarité internationale Bosnie pour la logistique de la marche. Après un atterrissage à Banja Luka, les participant-es entament la Marche pour la Paix, dormant chez l’habitant-es locaux et traversant les paysages où s’est déroulée l’extermination. « L’arrivée, après trois jours de marche, est un moment impossible à décrire. On arrive par la route principale, entouré-es de milliers de personnes. Il y a un silence, puis des remerciements reçus des gens rencontrés sur le chemin, sans pour autant les connaître. Et une fatigue immense, physique et émotionnelle. » raconte un entre les participants.
Lors du troisième jour, ils rencontrent de nombreux Bosniaques venu-es de Suisse. « Quelqu’un parmi eux a dit en observant la marée humaine : “Ils ont tué plus de 8 000 Bosniaques pour éradiquer l’islam en Europe. Aujourd’hui, nous sommes bien plus de 8 000 ici.” »
Écrire ensemble pour dire l’indicible
La résidence d’écriture à Novo Sarajevo, qui a suivi la marche, a été conçue pour transformer l’expérience brute en matière artistique. « Chacun entre nous arrive avec son vécu propre de la marche. L’enjeu est de mettre en commun, de mettre des mots sur ce qui s’est passé dans notre cœur. Les textes sortent de manière spontanée. Ce sont des fragments, des images, des émotions. Rien n’est déjà écrit de A à Z. Le spectacle reste vivant, mouvant, actif », raconte Mohamed Salim.
La valeur particulière du projet réside également dans le fait que la majorité des participant-es montent sur scène pour la première fois et se sentent rassuré-es de le faire. Ils et elles sont onze, mais ne jouent jamais tous ensemble. Le passage du terrain - la nature, la marche - à la scène constitue un transfert délicat, souvent accompagné de stress : parler en public, revivre le parcours, exposer sa vulnérabilité. Mais l’émotion et la peur sont surpassées par la forte motivation. « Pour nous toutes et tous, c’est une manière concrète de briser le silence », raconte Célia Dupont, chargée de projet.
Une parole incarnée, une mémoire partagée
Le groupe est majoritairement composé de jeunes adultes âgés de 20 à 30 ans, principalement féminins. On y compte une participante bosniaque, la première à avoir osé briser le tabou familial en participant au projet, ainsi que des jeunes femmes musulmanes issues des diasporas marocaines, tunisienne et somalienne.
« Même quand les parents ne racontent pas, le non-dit se transmet », explique Mohamed Salim. « Il est très important pour nous que la représentation à Bruxelles puisse attirer un public largement composé de personnes d’origine bosniaque. Pour certain-es, c’est une manière de revivre la marche ; pour d’autres, une première confrontation avec une histoire méconnue ou trop peu connue. Un père révèle à la fin du spectacle : “C’était important. Il faudrait en parler.” »
Créer ensemble, tenir ensemble et regarder vers l’avenir
La force du projet repose également sur la cohésion du groupe des jeunes participants, nourrie par des moments de convivialité et un travail collectif intense. « On a vécu quelque chose d’énorme ensemble. Ces personnes font désormais partie de ma vie », confie Célia Dupont.
Le projet ne s’arrête pas avec la fin de l’année 2025. Une première tournée pour le printemps 2026 est déjà prévue, notamment le 11 avril à Etterbeek, et une préparation collective pour la Marche pour la Paix 2026 est également en cours.
« C’est un travail émotionnel immense, mais nécessaire. Parce que communiquer sur l’existence même de cette pièce, c’est déjà une forme de résistance et un acte de mémoire », souligne l’équipe.
« Grâce à notre spectacle on ne raconte pas l’histoire de manière frontale. On parle de racines, de corps, de silences, de transmission à travers nos corps. Et surtout, on rappelle que la mémoire n’est jamais acquise : elle se marche, s’écrit, se partage de manière constante et consciente », conclut Mohamed Salim Haouach.
Lors de la représentation théâtrale, de nombreux groupes et associations étaient venus à Bruxelles depuis la Suisse, la France et d’autres pays pour assister au spectacle.
Cela a également été l’occasion d’écouter leurs témoignages et de s’entretenir avec Ivar Petterson, président de l’association Solidarité Bosnie, basé à Genève, qui a déclaré : « Il y a vraiment une très belle énergie dans cette présentation théâtrale de ‘Srebrenica, le chemin inverse’, qui se propage dans le public. Après la Marche internationale pour la Paix du 8 au 10 juillet, j’ai eu l’honneur d’assister à Sarajevo aux premiers moments de préparation de leur émouvant spectacle, basé sur leur vécu - parfois difficile - lors de cette marche, complété par les témoignages de survivants du génocide.
Depuis 2005, nous marchons pendant trois jours, de Nezuk à Potočari/Srebrenica, dans le sens inverse de la colonne de 14 000 hommes partis le 11 juillet 1995 de Srebrenica vers Nezuk, soit 80 km, avant l’arrivée des forces serbes. Seulement environ 5 600 de ces hommes ont survécu aux massacres et exécutions de masse, reconnus par le TPIY comme le « génocide de Srebrenica ». Le TPIY a recensé 8 370 victimes, incluant notamment 2 000 hommes capturés à la base des Casques bleus de Potocari et exécutés. Les femmes, enfants et personnes âgées réfugiés dans cette base le 11 juillet ont ensuite été déplacés vers Kladanj.
Cette année, nous étions 42 dans notre groupe international SIBH, venant de Belgique, France, Italie et Suisse, parmi 8 000 marcheurs, et nous préparons déjà la Marche internationale pour la Paix de l’an prochain, du 8 au 10 juillet 2026. »
Ivar Petterson ajoute : « Il est important de rappeler les faits. En octobre 2004, mandaté par l’Association des survivants, j’ai initié la marche en Suisse afin de suivre au plus près le trajet de la colonne de 1995. Depuis 2005, ces marches sont organisées par un groupe de Srebrenica dans le sens du retour, comme je l’avais proposé. Selon moi, ça c’est le meilleur moyen de faire connaître, avec les survivants, les circonstances du génocide et de contrer la version simplifiée diffusée par les grandes puissances et les médias, selon laquelle le massacre se serait uniquement déroulé en ville. Or, plus d’un millier d’hommes de la colonne ont été capturés puis exécutés les 12 et 13 juillet 1995, après avoir inhalé le gaz hallucinogène BZ (inventé aux USA et fabriqué notamment en Serbie, encore aujourd’hui un sujet tabou). »
En fait, l’émotion était palpable dans la salle et, à plusieurs moments, les spectateurs semblaient plongés dans la forêt eux-mêmes, écoutant et se reflétant dans la déclamation des jeunes acteurs et actrices. Nombre d’entre eux ont exprimé : « Je me sentais coupable de ne pas connaître cette histoire » ou « La douleur physique, mentale, l’anxiété et la peur que je ressentais sont encore là… ». À la fin, beaucoup de spectateurs d’origine bosnienne ont témoigné : « Merci de reconnaître notre humanité, d’exister. Ce n’est pas juste un spectacle, c’est un vrai devoir de mémoire. »
Certains ont ajouté : « Il faut identifier le mal pour pouvoir le soigner », tout en laissant ouverte la question : « Comment guérir ? En tant qu’individus, familles, sociétés ? » Une interrogation qui invite le public à réfléchir et à se sentir pleinement partie prenante de cette histoire vivante.











