Blog • Skopje : du joyau brutaliste au Disneyland nationaliste

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Retour en images sur une expérience architecturale très particulière, où s’affrontent deux architectures, deux époques et au final deux façons de voir le monde.

Skopje est une ville que je connais peu. Je ne suis pas resté assez longtemps pour en découvrir l’ambiance profonde ou ses habitants. En revanche, j’ai pu apprécier l’architecture, et mon impression est partagée, c’est le moins que l’on puisse dire.

Au cours de son histoire récente, la ville va connaître deux transformations très brutales. Une en 1963 avec un tremblement de terre, et une autre au début des années 2010, avec un projet architectural mégalomaniaque.

En 1963 donc, la terre tremble, et les destructions sont gigantesques. La ville est détruite à 80 %, on compte plus de 1000 morts, 120 000 sans-abri. Les images sont impressionnantes, et font le tour du monde. La position politique non alignée de la Yougoslavie va lui permettre de recevoir de l’aide des deux grands blocs, créant même une compétition entre eux. Les dons affluent de partout, on envoie de l’argent, des médecins, des ingénieurs, des soldats, des architectes, des ouvriers. Et heureusement, car le coût des destructions s’élève à 1 milliard de dollars US (à peu de choses près le budget annuel de la Yougoslavie). Il sera pris en charge par 77 pays en tout.

Cette mobilisation pour Skopje permettra, et c’est un symbole fort, aux soldats américains et soviétiques de se retrouver dans la même ville et de se serrer la main. Ce n’était pas arrivé depuis 1945, à Berlin.

Mais le souvenir de la Seconde Guerre mondiale plane aussi sur la reconstruction. Les deux architectes choisis pour rebâtir la ville sont le polonais Adolf Ciborowski, qui dirigea la reconstruction de Varsovie, et le japonais Kenzo Tange, qui dirigea celle d’Hiroshima. Eux et leurs équipes vont faire un formidable travail pour repenser l’organisation de Skopje, et pour lui donner une apparence moderne, notamment dans un style brutaliste (alors très en vogue).

<p />Kenzo Tange</p>
Kenzo Tange
<p />Adolf Ciborowski</p>
Adolf Ciborowski

Le second choc architectural commence à l’aube des années 2010. Pas de tremblement de terre cette fois-ci, mais une volonté politique de faire de Skopje une ville qui porte les attributs du pouvoir (ou plutôt ce que les instigateurs du projet croient être les attributs du pouvoir). On assiste à de gigantesques travaux qui transforment la face de la ville, et la change en espèce de Disneyland nationaliste bidon. Même les joyaux brutalistes de Kenzo Tange sont « baroquisés », dans un gâchis sans précédent. On construit des statues par centaines (certaines font la taille d’un immeuble de 6 étages), on singe le style antique avec du stuc, on repeint la ville avec des dorures bon marché. Le final fait penser à un mix entre l’architecture stalinienne et le « Caesar Palace » de Las Vegas.

Quelques chiffres : Le coût annoncé du projet : 80 millions d’euros. Le coût officiel au final : 207 millions. Mais après enquête du journal d’investigation BIRN, on approcherait plutôt des 600 millions d’euros. Le journal dénonce aussi de nombreux scandales de marchés truqués et de pots de vin. Enfin pour finir, un sondage révèle que les transformations sont appréciées par moins de 7 % des habitants.

Voilà tout cela pour introduire la série de photos qui suit, où l’architecture moderne de Ciborowski et Tange est présentée en noir et blanc, et celle du « nouveau Skopje » en couleur. La comparaison entre les deux architectures fait mal, autant que la comparaison entre les deux époques. D’un côté on essayait alors de coopérer, d’aller chercher le futur, le fonctionnel et l’innovation. De l’autre, on se réfugie dans un passé fantasmé et grotesque, à coût de millions et de mauvais goût… Triste époque !

Mais bon, on peut toujours se consoler en se disant que Skopje offre une expérience unique en termes d’architecture, qu’elle soit bonne ou mauvaise !

Texte et photos : Theo Gibolin

Article initialement paru sur : https://lutajuci.wordpress.com/