Poète truculent, « bandit des grands chemins », tête d’or. « Zolotaia goloca », lance Isadora Duncan plongeant sa main dans les boucles des cheveux de ce poète-paysan, voyou génial et chahuteur hors pair qui impose ses vers dans la ville de Pouchkine et de Blok dans les années 1910. Aux côtés d’Anna Akhmatova, Marina Tsvetaïeva, Alexandre Blok, Ossip Mandelstam, Boris Pasternak, et Vladimir Maïakovski, Sergueï Essenine (1895-1925) a sa place dans cette fabuleuse pléiade de la poésie russe.
Né en 1895 dans la bourgade de Konstantinovo en Russie centrale, on le retrouve suicidé ou assassiné à Leningrad en 1925. Entre ces deux dates ? « Pour une information plus complète sur ma biographie, tout est dans mes vers » assène le Journal d’un poète qui rassemble des poèmes datés de 1910 à 1925 [1]. Tout comme pour Marina Tsvetaïeva, le poème aura scandé sa vie quitte à rendre la frontière entre fiction et réalité, entre œuvre et biographie autant poreuse que floue.
« Ne m’en veuillez pas, c’est ainsi !
Je ne barguignerai pas avec les mots :
elle est alourdie, affaissée,
ma jolie tête dorée.
Ne plus aimer ni la ville, ni mon village
comment le souffrirai-je ?
Je largue tout. Me laisse pousser la barbe.
Et je vais vagabonder en Russie.
J’oublierai livres et poèmes,
J’irai le ballot sur l’épaule
— au noceur dans la steppe, on le sait,
le vent fait fête comme à nul autre.
Je puerai le raifort et l’oignon.
Et troublant la torpeur du soir
me moucherai bruyamment dans les doigts.
Partout je ferai l’idiot.
Je ne réclame d’autre bonheur
que de me perdre dans le blizzard ;
car sans ces extravagances
je ne puis vivre sur terre. »
1922
La Russie donc. Mais laquelle ? La Russie profonde (lire « Retour au pays »), soviétique (« Rus’ des soviets »), ou encore celle des tavernes (« Moscou des cabarets ») ? « Rus’ », premier nom de la Russie, celle de Kiev mais aussi de la Moscovie, est surtout celle des bois et isbas pour celui qui se voulait le « dernier poète des campagnes » et s’identifiait à un bouleau : « Svelte et blanc comme un bouleau / Cheveux de miel, mains de velours ». Ne confondons cependant pas littérature et géopolitique. Ne nous laissons pas égarer par des nationalismes fort peu scrupuleux quand il s’agit de faire feu de tout bois et récupérer ce qui s’inscrit dans un tout autre registre.
Procédant d’un double mouvement de déterritorialisation et de reterritorialisation, la poésie s’ancre dans un territoire littéraire, territoire palimpseste seul à même de fêter les noces d’un monde biblique et révolutionnaire. Territoire autre, fruit de l’union de la nature et de la culture qu’explorent les vers d’Essenine : « Comme la phalène je vole droit au braisier et baise l’incandescence ».
« De mes compatriotes la langue m’est étrangère, / je suis comme étranger à mon propre pays » clame-t-il à son retour de New York, ville-poème sans parole. Ce n’est pas seulement que l’Union soviétique a changé, c’est surtout que le poète est désormais d’un autre pays. Même l’ultime poème écrit avec son sang, la nuit même de sa disparition, fait de la mort un fait littéraire comme l’avait bien vu Vladimir Maïakovski dans son « Poème à Essenine » (1926) [2].
« Adieu, mon ami, adieu.
Mon tendre ami que je porte en mon cœur.
Une séparation prédestinée
Est promesse de revoir prochain.
Adieu, mon mai, sans geste, sans mot,
Ne sois ni triste ni chagrin ;
En cette vie mourir n’est pas nouveau,
Mais vivre, certes, n’est guère plus nouveau. »
27 décembre 1925
Il quitte la vie pour cet ailleurs comme il a déserté l’armée à l’automne 1917 : pour continuer à se battre avec des vers.
« La guerre m’avait mangé l’âme jusqu’à l’os.
Servant des intérêts qui m’étaient étrangers
Je tirais sur des corps qui m’étaient chers
Et rampais sur mon propre frère.
Je compris n’être qu’un hochet
Aux mains u négoce et des autorités.
Tournant résolument le dos aux canons
Je décidais de me battre avec les vers. »









