Blog • Serbie : un autre jeu

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La situation en Serbie, marquée par des manifestations contre le régime en place, signe le début d’une possible rupture de l’isolement des Balkans. Même si les autorités parviennent temporairement à réprimer les protestations, celles-ci finiront par ressurgir, tant les tensions sociales et politiques accumulées sont profondes et persistantes.

Par Valentin Smoliak

Les étudiants serbes devant le Parlement européen à Strasbourg, 16 avril 2025.
© Tara Mirković/ CdB

Après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, la Russie commence à perdre de son influence en Serbie : la méfiance envers Moscou augmente, en raison de sa politique agressive, des restrictions économiques et du risque d’isolement politique. Belgrade s’efforce de diversifier activement ses relations extérieures, notamment avec l’Union européenne et la Chine, afin d’assurer des avantages économiques et politiques.

Pour autant, l’influence russe subsiste partiellement, notamment par le biais de l’Église orthodoxe serbe, qui légitime les actions du gouvernement en bénissant certaines décisions politiques ou en soutenant publiquement certaines initiatives. La Russie reste également utilisée comme un lobby pour défendre les intérêts de Belgrade sur la question du Kosovo. Le pouvoir d’Aleksandar Vučić, de plus en plus marqué par des traits autoritaires, n’est pas qualifié de dictature à Bruxelles, car Vučić est perçu comme un garant de la « stabilité contrôlée ».

Il jongle entre l’UE, la Russie et la Chine, et son régime est maintenu dans un format de « candidature éternelle » : la Serbie semble progresser vers l’Europe, mais en réalité elle reste suspendue entre intégration et isolement. Cela permet à l’UE de reporter l’élargissement tout en conservant son influence. Les manifestations et les problèmes internes sont ignorés jusqu’à l’apparition d’une tragédie — comme ce fut le cas en Ukraine sous le régime pro-russe de Ianoukovitch, lorsque l’attention de l’Occident n’est apparue qu’après de véritables victimes.

Pour l’UE, le pire scénario serait un effondrement brutal du régime de Vučić avec pertes humaines et déstabilisation, car il faudrait alors rompre avec la « capsule » confortable de l’isolement des Balkans et assumer une responsabilité politique réelle dans la région. Ainsi, un autoritarisme stable et modéré à Belgrade demeure pour l’UE un moindre mal par rapport à une percée démocratique chaotique.

La chute du régime en Serbie aurait inévitablement stimulé les sentiments pro-européens dans d’autres pays des Balkans. Mais même là où les problèmes ne sont pas majeurs — comme au Monténégro, par exemple, déjà membre de l’OTAN, reconnaissant l’indépendance du Kosovo et respectant depuis des années les exigences de l’UE — le processus reste bloqué. Cela montre que le problème ne réside pas seulement dans l’absence de réformes chez les candidats, mais aussi dans le manque de volonté de l’UE d’accueillir de nouveaux membres, encore moins des pays pauvres. (Rappelons qu’en 2007, l’UE a intégré la Bulgarie et la Roumanie presque sans exiger de réformes, malgré un niveau élevé de corruption.)

Ainsi, l’autoritarisme stable à Belgrade reste pour l’Europe un moindre mal par rapport à l’ouverture des portes à une véritable intégration démocratique de la Serbie et des autres pays de la région. C’est pourquoi, dans la société monténégrine, se développe l’idée que l’UE ne souhaite tout simplement pas accueillir de nouveaux membres pauvres, même ceux qui « font la queue » depuis longtemps. Cela engendre déception, apathie, et crée un espace pour le retour de forces pro-russes ou populistes, capables de jouer sur le thème du « cynisme européen ». Il s’agit bien sûr d’un cynisme pur : le Monténégro se sent abandonné, tandis que le plus autoritaire Vucic en Serbie reçoit des faveurs, de l’attention et même des contrats militaires (comme avec les Rafale), car son régime reste pratique pour l’UE.

Quelques compléments

La situation actuelle en Serbie, marquée par les mouvements de contestation visant le régime de Vučić, met en lumière l’entrelacement complexe des dynamiques internes et externes et leur interaction constante. Parallèlement, on assiste à l’émergence de nouveaux processus politiques et sociaux, tandis que les structures héritées du passé tendent progressivement à s’effriter.

L’un des principaux leviers dont dispose Aleksandar Vučić pour maintenir son contrôle face aux mobilisations étudiantes réside dans la fragmentation interne de l’opposition. Parmi les étudiants et la jeunesse, on observe une tendance particulièrement intéressante : une partie d’entre eux s’oppose sincèrement à Vučić, tout en nourrissant en même temps des sympathies prorusses. Cette position ambivalente s’explique par la persistance du mythe d’une « justice historique » autour de la question du Kosovo, ainsi que par la représentation de la Serbie comme victime éternelle. Si le pays a effectivement traversé des tragédies, il s’enferme aujourd’hui lui-même dans le piège de la croyance en ces mythes historiques.

En conséquence, Moscou, ayant identifié cette faille sous la forme d’une opposition fragmentée, s’emploie activement à l’exploiter et à l’alimenter, ce qui freine la consolidation des mouvements de protestation. La Russie se positionne comme le défenseur de la Serbie et de ses traditions orthodoxes, en s’appuyant sur les conflits historiques et sur la prétendue « menace de l’Occident ». De là découlent les mythes historiquement enracinés du « peuple frère » et de « l’unité orthodoxe ». Le mythe du «  fraternité  » est profondément ancré dans la conscience d’une partie de la population serbe. Des volontaires russes ont combattu aux côtés des Serbes pendant les guerres balkaniques et la Première Guerre mondiale, et ces récits sont encore activement exploités par la propagande pour légitimer l’ingérence extérieure et soutenir les narratifs pro-russes. La Russie a soutenu le régime de Milošević dans les années 1990 et, après sa chute, est restée un partenaire clé de la Serbie dans les domaines militaire et énergétique, consolidant ainsi son influence sur les processus politiques et économiques du pays.

Après l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, la perception de Moscou dans les Balkans a évolué  : en Serbie, une partie de la société, notamment les jeunes et les groupes d’opposition, adopte une vision plus critique de l’agression russe. Pour la Serbie, l’Ukraine représente une expérience lointaine mais étudiée attentivement  ; parallèlement, l’intégration européenne réussie de Kyiv ouvre un potentiel de réorientation des choix de politique étrangère de Belgrade. On observe déjà les premiers signes d’un rapprochement de la Serbie vers un nouvel axe régional — Ukraine, Pologne, Lituanie — qui pourrait potentiellement constituer une alternative à l’orientation traditionnelle vers Moscou. Dans ce contexte, l’Ukraine gagnerait en influence, tandis que la Hongrie, malgré sa politique et sa diaspora, verrait progressivement son influence diminuer. La Serbie pourrait ainsi devenir le noyau autour duquel d’autres pays des Balkans se rassembleraient. Un tel axe pourrait constituer un centre de puissance potentiel, capable de concurrencer à la fois les centres traditionnels d’Europe occidentale et l’influence de Moscou. Cela obligerait l’UE à engager des réformes internes afin d’éviter toute fragmentation. Parallèlement, le retard dans l’élargissement de l’UE et le ralentissement des négociations avec les pays candidats favorisent l’émergence de coalitions régionales alternatives et de nouvelles orientations géopolitiques indépendantes.