Blog • Plaidoyer pour une Europe longtemps négligée

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L’Europe de l’Est n’existe pas, ces pays oubliés où se joue notre avenir, d’Arthur Kenigsberg, éditions Eyrolles, 2025, 19,90 euros.

Priorité accordée à la Russie après 1991, méconnaissance ou « dédain » pour des pays qui furent coupés de l’Europe pendant cinquante ans, la France a multiplié les erreurs et les rendez-vous manqués avec les pays d’Europe centrale et orientale, qu’elle s’efforce de rectifier depuis l’invasion russe de l’Ukraine, estime un spécialiste français, Arthur Kenigsberg.

Le président d’Euro Créative, un centre d’analyses sur les pays d’Europe centrale et orientale, récuse dans son essai le concept même d’Europe de l’Est, qui a été inventé par Staline, « le père » de la « dichotomie Europe de l’Ouest versus Europe de l’Est ».

Arthur Kenigsberg préfère celui des pays d’Europe centrale et orientale, qui reflète davantage la grande diversité tant historique que culturelle et politique de la région. Ces pays sont la Pologne, la Tchéquie, la Slovaquie, la Hongrie, les trois pays baltes (Lettonie, Lituanie, Estonie), l’Ukraine, le Bélarus, la Moldavie, la Roumanie et la Bulgarie. Il place les pays de « l’ex-Yougoslavie » à part, car relevant d’une « autre aire géographique et politique ».

« L’Europe centrale et orientale restent un impensé français. Ces pays ont été bien trop longtemps regardés et pensés à l’ombre de l’Union Soviétique puis de la Fédération de Russie, déplore l’auteur dans une introduction résumant bien le propos de « L’Europe de l’Est n’existe pas ».

Quatre « épisodes politiques » depuis 1989, selon lui, ont suscité une profonde incompréhension mutuelle entre la France et ces « pays oubliés ».

Il y eut d’abord, énumère Arthur Kenigsberg, la proposition de François Mitterrand, en 1989, de créer une Confédération européenne réunissant tous les pays européens et l’URSS, alors que les pays d’Europe centrale et orientale percevaient davantage les perspectives de leur sécurité du côté de l’Amérique. Ils étaient en outre plus que frileux à l’idée d’appartenir à un ensemble commun avec l’Union Soviétique alors finissante.

Les propos fameux de Jacques Chirac invitant, en 2003, les pays d’Europe centrale et orientale à « se taire » au plus fort des tensions franco-américaines sur l’Irak ont durablement marqué les esprits. « Quelles paroles malheureuses envers des nations qui ont souffert pendant plus d’un demi-siècle de devoir se taire derrière le rideau de fer ». Ces propos « colleront à la diplomatie française pendant de longues années ».

Le veto en 2008 de Nicolas Sarkozy à l’adhésion de l’Ukraine à l’Otan après la guerre de Poutine en Géorgie et enfin le rapprochement franco-russe d’Emmanuel Macron après l’annexion de la Crimée, n’ont fait qu’attiser un malentendu profond.

« Ces exemples sont régulièrement cités et rappelés (dans les pays d’Europe centrale et orientale) pour souligner le manque de fiabilité, de considération et de compréhension des élites politiques françaises pour leurs enjeux stratégiques », souligne Arthur Kenigsberg .

Seul François Hollande, remarque Arthur Kenigsberg, s’est distingué en se montrant « extrêmement ferme et lucide » face au Kremlin après ses agissements en Ukraine en 2014. Il gèle et annule la vente des navires Mistral à la Russie.

L’auteur s’étonne que la perception française sur l’Europe centrale et orientale soit toujours marquée « d’une empreinte ou d’un point de vue russe, plus de trente ans après la fin de l’URSS et la chute du mur de Berlin ». Alors que ces pays, « kidnappés » par la Russie pour reprendre le terme de l’écrivain franco-tchèque Milan Kundera, ont prouvé dans la douleur leur « européanité » et participent pleinement à « la diversité de l’Europe ».

Arthur Kenigsberg déplore aussi que la France ait longtemps été influencée par le « narratif » russe selon lequel le Kremlin a été « humilié » par les élargissements de l’Otan à des pays de l’Europe centrale et orientale, en 1999 et 2004. Pour lui, ces élargissements « ne constituent pas une trahison envers la Russie. Elles sont le résultat d’une souveraineté pleinement recouvrée grâce à laquelle ces pays ont pu librement choisir leurs alliances ».

Ces perceptions françaises pro-russes vont toutefois brutalement changer avec l’invasion de l’Ukraine, en février 2022, qui va provoquer une « rupture profonde » entre Paris et Moscou et une réévaluation complète des relations entre la France et les pays d’Europe centrale et orientale.

« Nous ne laisserons pas l’Europe être kidnappée une deuxième fois », lance Emmanuel Macron, on ne peut plus clair, dans un discours retentissant prononcé à Bratislava, en mai 2023. Il s’agit désormais pour Paris de « mettre un coup d’arrêt à l’impérialisme russe ».

L’arrivée de Donald Trump au pouvoir, avec son vice-président J.D. Vance, représente également pour l’Europe centrale et orientale un coup terrible. Ces pays, qui « avaient pensé leur sécurité autour de l’allié américain » depuis près de trente ans, voient « leur monde s’effondrer ».

Les Européens, souligne justement Arthur Kenigsberg, doivent également réaliser qu’une nouvelle génération politique est aux manettes en Amérique, qui n’a plus de liens particuliers avec l’Europe. « Cette génération est passée, l’Europe n’est plus particulière pour les Etats-Unis ».

Les Européens sont confrontés à un nouvel environnement international et peuvent éprouver un « doute raisonnable », un euphémisme qui ne manque pas de sel, sur l’activation par l’Otan du fameux article 5 du Traité de l’Atlantique nord en cas d’agression contre l’un de ses membres, qui serait considérée comme une attaque contre l’ ensemble de l’Alliance.

Il relève à cet égard, en ces temps d’incertitudes, que l’Union européenne dispose d’un article proche, l’article 42-7 du traité sur l’UE.« Jadis, la prospérité et la paix étaient les promesses de l’Europe. Elle doit désormais pleinement intégrer cette dimension sécuritaire et cette solidarité dans la sécurité. L’Europe doit devenir une promesse de sécurité ».

Arthur Kenigsberg souligne en conclusion le formidable dynamisme économique des pays d’Europe centrale et orientale et invite la France à saisir les opportunités que présente la région pour l’Europe. Il invite la classe politique française et ses dirigeants à se débarrasser pour de bon des « clichés » ou « préjugés » entourant ces pays et prône la création par Paris d’un poste d’« envoyé spécial pour l’Europe centrale et orientale ». Il assurerait « une présence politico-diplomatique dans les grands événements et forums de la région pour y promouvoir et défendre la voix de la France. Il serait également « une interface privilégiée des grands acteurs de la société civile dans la région auprès desquels notre influence est limitée ».

« La France, s’agace-t-il, ne peut pas continuer de prétendre que la supériorité de l’influence allemande en Europe centrale et orientale est uniquement explicable par sa proximité géographique ».