Par Christophe Solioz
Artisane textile, créatrice de mode, entrepreneuse, mais aussi écrivaine, poète et éditrice, Anita Pittoni (1901-1982) est une figure marquante de la Trieste artistique et littéraire du début du vingtième siècle. Son fort ancrage local est complété par ses contacts avec les représentants du futurisme, du constructivisme, et l’avant-garde d’Europe centrale qui influencèrent le développement de son activité artistique et certainement aussi son « intelligence visionnaire » pour reprendre le mot de Simone Volpato.
… e vivere, dopo tanto, come volevo. Le titre souligne la trace que laisse Anita Pittoni, celle d’une femme libre, déterminée à vivre comme elle l’entendait. Le livre particulièrement pétillant de Gioia Battista restitue sa rencontre avec la célèbre créatrice, sa découverte de la ville, ainsi que le cheminement ayant mené à la création de la pièce de théâtre Anita batte a macchina… (2023) mise en scène par le collectif artistique Caraboa Teatro dont elle est la cheville ouvrière. L’incipit nous plonge d’emblée dans cette aventure dont Gioia Battista, désormais triestine de cœur, ne sort pas indemne :
Il est sept heures du matin, mercredi 8 août 2001. L’Intercity de nuit Miramare entre dans le golfe de Trieste. Je tire le rideau de la couchette et le soleil m’aveugle : une étendue bleue, la route à pic au-dessus de la mer et, au loin, sous une loupe de mer, la ville de Trieste. C’est la première image que j’ai d’elle. Toute mon existence a changé ce jour-là. La lumière n’a plus jamais été la même, ni la mer, ni le vent ; les points cardinaux ont modifié leurs coordonnées et ce qui était auparavant la maison s’est transformé en un minuscule adverbe : « en bas ». Le mot maison, lui, a changé de destination et s’est attaché de manière irréversible à elle, à Trieste. De ces rues emplies de vent, de cette lumière qui ne quitte jamais mes yeux, commence ce voyage. La recherche de son âme, de sa véritable essence, m’a conduit — au cours des vingt-cinq dernières années — à découvrir Anita Pittoni. C’est à partir d’elle que je vous emmène dans ces pages, pour connaître son histoire, dans ses lumières et dans ses ombres, qui se projettent jusqu’à nous aujourd’hui, reliant les combats d’hier à des visions futures : l’utopie d’une parité artistique et littéraire, les actions silencieuses pour préserver un patrimoine autrement voué à l’oubli, la vie aux marges d’une terre tant désirée et finalement abandonnée.
Offrant un portrait intimiste diablement vivant, l’originalité de ce recueil réside dans l’assemblage polyphonique de multiples éléments dialogiques : comme le fait déjà le titre, l’insertion fréquente d’écrits d’Anita Pittoni donnent à entendre sa voix et ses mots, la présence ponctuelle du dialecte triestin renforçant cet effet ; l’alternance de deux voix – celle de la narratrice vivant en 2025 et celle de l’infirmière qui prend soin d’Anita Pittoni en 1982 – portent le récit de façon remarquable ; enfin, les multiples rencontres et discussions, ainsi que les dialogues fictifs entre les deux voix et Anita Pittoni structurent et rythment le texte.
Le texte narratif prend appui sur celui de la pièce de théâtre et porte l’empreinte d’un rythme particulièrement soutenu, renforcé par les alternances entre le passé et le présent, et par l’ancrage du récit dans une année charnière 1982 – dernière année de la créatrice et année de naissance de la dramaturge. À cela s’ajoutent un souci de concision allant à l’essentiel et un phrasé incisif. Ainsi cette séquence évoquant les débuts d’Anita Pittoni : « Artisane, couturière certes, mais avec ses propres dessins, styliste peut-être, et puis l’amour de l’art, de cet avenir qui avance à grands pas et l’emporte au loin. »
Le récit est lancé. Gioia Battista entrelace avec soin les fils (de l’histoire) et les mots d’Anita Pittoni. Tenu en haleine, le lecteur découvre peu à peu le destin extraordinaire d’une femme exceptionnelle ; une femme qui a du caractère, parfois difficile à supporter, mais toujours sincère, directe, et mordante. Qui sait, la bora peut-être ?
Le statut de ce livre est résolument hybride comme le souligne l’autrice : « Ceci n’est pas une biographie, mais un hommage, un roman, une conversation impossible. Il conserve l’espoir que la vie et les mots d’Anita continuent de circuler, d’inspirer et de relier entre elles des vies inconnues. » En effet, « reconstituer ta vie – poursuit l’autrice – est un travail de bibliophile (et de bibliographes), et je ne le suis pas, mais surtout, tu ne l’aurais pas voulu : si occupée à disséminer des traces de toi, souvent contradictoires, si habile à recueillir les vies des autres et à en faire un art. »
Au fil des pages, on sait (presque) tout d’Anita Pittoni. Gioia Battista rappelle qu’à côté de son Studio d’arts décoratifs Anita Pittoni, cette dernière fonde en 1949 la maison d’édition Lo Zibaldone qui publiera notamment Italo Svevo, Umberto Saba, Giani Stuparich, Claudio Grisancich et Benedetto Croce. L’objectif est d’« offrir un voyage idéal à travers le temps et à travers les sujets les plus variés sur les ailes de la poésie et de la pensée pour faire connaître sur le vif l’histoire de cette porte orientale de l’Italie ouverte sur l’Europe. » Lo Zibaldone de La Pittoni ? Un vaste tissu textuel, « les mots publiés, les siens et ceux d’autrui, procèdent d’une certaine idée de Trieste, de la vie, de la beauté et de l’art » ponctue Gioia Battista.
Le manifeste du Zibaldone pittonien décline de façon originale la notion de patrie : « La patrie, c’est la terre où l’on parle sa langue, puis c’est la région où l’on est, puis c’est la ville où l’on est né, puis c’est la maison où l’on vit, puis c’est la pièce où l’on travaille, qui est la plus grande de nos patries, que l’on transporte avec nous dans le monde entier, l’endroit où l’on élit sa patrie : la pièce la plus tranquille, où l’on travaille le mieux. »
Cette « patrie » était aussi son salon qui réunissait les « esprit libres » de Trieste les mardis de six heures à huit heures du soir. Alors qu’il n’avait que quinze ans, Claudio Grisancich (classe 1939) fait son entrée remarquée dans ce cercle fréquenté notamment par les peintres Marcello Mascherini, Federico Righi, Tullio Gombac, les critiques littéraires Fabio Todeschini et Stelio Crise, le politique Arduino Agnelli, le responsable du service des relations publiques des assurances Generali Carlo Ulcigrai, le professeur d’histoire et militant anarchiste Claudio Venza, le professeur de droit international et diplomate Giorgio Conetti, les écrivains Virgilio Giotti, Giani Stuparich, Pier Antonio Quarantotti Gambini, Fulvio Tomizza et Claudio Magris. Parmi les rares femmes admises, l’artiste Maria Lupieri, la doctoresse Edda Stener et l’amie genevoise Noemi Halpérin Spierer. Grisancich se souvient : « Ce n’était pas un simple cercle littéraire, mais un véritable carrefour d’expériences et de voix, un lieu où chacun apportait son histoire et son regard sur le monde », « la politique revenait souvent : le Mémorandum de Londres ou le partage du Territoire libre de Trieste. »
Au cœur de son livre, Gioia Battista ne manque pas de souligner ce qu’elle nomme « l’utopie d’une parité artistique et littéraire » si chère à Anita Pittoni. Un extrait de son Journal 1944-1945 noue admirablement l’écriture et le tissage :
Pour moi, l’écriture se fabrique exactement comme un tissu, elle me ramène vraiment à mon humble travail artisanal, et j’ai été ravie quand je me suis rendu compte de cette concordance ; la même loi me régit, me fait exécuter les mêmes mouvements, si bien que la matière et la structure du tissu, fait de mailles qui s’enchaînent plutôt que de fils tendus, suivent le fil de mes pensées. [Mon sens textile] du dosage de la couleur [...], ce sens, devenu expert, et qui sait cerner tous les problèmes, m’aide et me guide dans l’écriture ; tout, absolument tout, part d’une loi centrale unique. Ces deux activités, qui sont les miennes, sont en apparence si différentes ; comme toujours, mon travail m’a servi à me préparer, j’ai fait tant d’expériences, tout réside dans cette capacité à voir et à trouver l ’essentiel au fond de chaque chose [...] ; l’important est d’arriver à I’ essence de soi-même dans chaque chose que l’on fait. Je dirais que même mon expérience sensible du matériau sous mes doigts m’a énormément servie .
De manière subtile, Gioia Battista voit en Anita le miroir de la ville et vice versa : tant l’une que l’autre, « rugueuse, impétueuse, mais d’une apparence noble et douce. » Et de rappeler ce livre phare, L’anima di Trieste (1968) :
Trieste est un monde ; un monde qui entre en vous, qui que vous soyez, d’où que vous veniez, un monde présent dans le cours de vos pensées, à chaque instant de votre vie ; un monde qui vous attend sur la ligne d’arrivée et avec lequel, à un moment donné, vous devez composer…
Karst et ville, mer et ciel. Karst idyllique et Karst tragique. Vert de prairies et de pinèdes, de vignobles, potagers et dolines : victoire de la vie. Inopinément, tout change : silence de mort, qui monte d’une mer pétrifiée dans la plénitude de la douleur : le rythme éternel de la souffrance, vif, dans la pierre, représentation statuaire du mouvement du drame… Ou bien, dans le vert innocent et fleuri des prairies, soustrait à la vue de tendres noisetiers, s’ouvre l’abîme du monde millénaire des ténèbres : gouffres sans fin, grottes, foibe et eaux souterraines… Tournez la tête, voilà que le Karst, comme si de rien n’était, descend calmement à la mer par les courbes de ses douces arêtes cultivées avec un soin domestique, parsemées de maisonnettes confiantes, et pénètre dans la ville laborieuse qui a poussé sur ses collines ; ou encore, majestueux, il est en surplomb, avec ses parois de roche au rythme architectural plein de fantaisie, jusqu’à descendre du ciel au fond de la mer limpide, pour se faire conque maternelle accueillant les eaux… Le Karst, dans son espace réduit, modifie continuellement les dimensions, la mesure de l’homme, votre propre mesure. Peu importe si la conscience ne saisit pas cette gymnastique salutaire de l’esprit, si le verbe reste silencieux : vous avez regardé, et en son sein, au plus profond de soi, votre âme a perçu : des merveilles du monde visible aux merveilles du monde invisible…
Le livre de Gioia Battista ne manque pas de réserver de belles pages au souvenir de l’ami d’Anita Pittoni : « Bobi », Roberto Bazlen (1902-1965). Dans un texte superbe intitulé « la cité de Bobi », elle dresse le portrait d’« une ville qui existe, concrète, réelle, bien qu’elle ne figure pas sur les cartes géographiques » :
La cité de Bobi est donc une réalité : une création symbolique au sens fort – symbole, c’est-à-dire né et nourri d’expériences complexes, d’un examen intérieur de la pensée et du sentiment. La cite de Bobi est - et sera plus encore à l’avenir – un réactif infaillible pour reconnaitre ceux qui ont fait le choix fondamental le plus difficile du monde moderne. Parce que ce ne seront pas des accords particuliers sur des sujets particuliers qui maintiendront unis les amis de Bobi, ce sera au contraire et uniquement un accord de principe : “défense et sauvegarde de la personnalité individuelle”, pour eux-mêmes et pour les autres, avec tout ce qu’un tel choix comporte, aujourd’hui, dans le monde entier. Si ce choix est le nôtre, nous entrerons dans la cité de Bobi, nous ferons partie des libres citoyens de cette cité. Mais nous devrons aussi être prêts à confirmer notre choix par nos actions, par l’engagement de notre vie entière, coûte que coûte.
Une autre Trieste, celle de La Pittoni, celle de Gioia Battista, la mienne, la vôtre.
Notice biographique
Anita Pittoni naît à Trieste le 6 mai 1901. Artisane, styliste, écrivaine, éditrice et entrepreneuse, elle fréquente le lycée féminin sans poursuivre d’études universitaires. Elle commence très tôt à travailler, d’abord dans le studio photographique des sœurs Wulz, puis comme artiste-artisane. Elle expose aux Triennales internationales d’art décoratif moderne et participe à l’Exposition internationale de Paris de 1937, où elle obtient le Grand Prix. Par la suite, elle présente son travail notamment à Buenos Aires, Budapest, Berlin et New York. Elle prend part aux Biennales d’art de Venise dans la section des arts décoratifs, aux expositions de l’Artisanat ainsi qu’aux expositions de la Mode en Italie et à l’étranger. Son activité littéraire débute dans les années 1930 et se consolide dans l’après-guerre avec la fondation, en 1949, de la maison d’édition Lo Zibaldone. Celle-ci se distingue par la publication d’auteurs majeurs et son soutien à la scène artistique émergente, notamment le poète Claudio Grisancich et le peintre et écrivain Ugo Pierri. Anita Pittoni meurt seule à l’hôpital le 8 mai 1982.









