Blog • Le livre-poème de l’ancien combattant sur une rivière de Bosnie

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Le Livre de l’Una, de Faruk Šehić, traduit du bosnien par Olivier Lannuzel, éditions Agullo, 2023, 256 pages, 22,50 euros

Dans le parc national de l’Una
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Epoustouflante réussite que ce roman qui nous avait échappé à sa sortie, il y a deux ans ! Un livre-poème, véritable prouesse d’écriture sur le récit d’un ancien soldat de l’armée de Bosnie-Herzégovine, grièvement blessé pendant la guerre des années 90, comme l’a été l’auteur, et qui se souvient, sous hypnose, de son enfance enchantée au bord de la rivière Una, mais aussi des horreurs sans nom dont il fut le témoin, un texte à la langue somptueuse oscillant entre poésie, douceur du passé enfui, images oniriques et sanglantes ou horreur nue.

Il faut un certain temps pour se remettre d’une telle lecture, tant le texte, magnifiquement traduit par Olivier Lannuzel, est beau et exigeant. Il mérite d’être lu lentement, entrecoupé de pauses, comme l’invite à le faire toute poésie.

Faruk Šehić, né en 1970, est poète lui-même et cela se sent, tout particulièrement dans les premiers chapitres où le narrateur évoque le gamin qu’il était dans les « radieuses » années quatre-vingt, avant l’éclatement de la Yougoslavie, jouant près de la maison de sa grand-mère au bord de la rivière Una, à l’ouest de la Bosnie. Les jeux enfantins, les variations de l’eau et de la lumière au fil des saisons, les baignades et surtout le bonheur de piéger le poisson, les brochets, les ombres ou les huchons. Le Livre de l’Una nous offre de très belles pages de littérature sur la nature, un thème qui a inspiré tant d’écrivains. Le style en est à la fois précis et sensuel. « Le bruissement du microcosme de la rive et de l’eau a été le berceau d’un bonheur indescriptible et d’un sommeil profond dans la maison de ma grand-mère ». L’Una était un « oubli liquide mouvant ». « J’étais un dauphin terrestre, un écureuil volant, un flamant rose flamboyant qui pataugeait dans une boue fraîche respirant la pureté originelle ». "La maison de ma grand-mère est là, stable, sûre et indestructible".

1992, le début de la guerre, « était loin », poursuit le narrateur, « chroniqueur d’un temps disparu, englouti, calciné ». Il semblait que cette « harmonie de vie des derniers temps de la Yougoslavie était une donnée séculaire, le legs de générations oubliées. On vivait sans histoire et hors de l’histoire ». Et au printemps de 1992, la maison de la grand-mère « pensait qu’on l’épargnerait car elle n’avait fait de mal à personnen ». Et pourtant, elle ne va pas « échapper à son destin, qui se répète avec une effroyable précision tous les cinquante ans . Etre réduite en cendres ».

Les joies enfantines, puis la haine, « seul moyen de survivre 

Le narrateur a promis de tout dire au « fakir » qui l’a placé sous hypnose. On passe ainsi de l’imaginaire, avec ses fantasmes et ses délires, au réalisme le plus noir et à la précision clinique. La rupture de ton et de registre surprend souvent. Les joies de la rivière et les surprises des « mouilles » dans les champs, ou encore les rives de l’Una encombrées de laîches ou d’herbacées, laissent la place à la guerre et ses cruautés. Le narrateur, « ancien combattant de l’armée de Bosnie-Herzégovine et poète à l’essai », reconnaît avoir tué à plusieurs reprises. Le récit devient alors souvenir de guerre, sans fioritures. Il s’en excuse presque. « Pardon si je suis ici contraint d’évoquer directement la guerre". Nous avons droit à la description de quelques exactions commises contre des prisonniers, ou au meurtre d’une brave paysanne serbe qui refusait de quitter son foyer, exécutée d’une rafale de mitraillette. » Nous apprenons la haine car elle est le seul moyen de survivre, c’est grâce à elle que nous pouvons ranimer la fureur et la force qui nous tiendront en vie, qui nous donneront la volonté de vivre ».

Il y a un chapitre magnifique, « l’Odeur de la ville incendiée », Bosanska Krupa, que baigne l’Una, où « la guerre a déboulé. Sans fin ni commencement rationnel ». L’histoire, poursuit sans illusion le narrateur, « n’a jamais rien appris d’intelligent à personne. L’eau sait mais elle ne parle pas ». La nature paraît si lointaine pour le combattant et « l’apprécier était d’un faible secours quand ça canardait, cela ne faisait que renforcer une gigantesque mélancolie ».

Faruk Šehić, Le Livre de l’Una, Éditions Agullo, Villenave-d’Ornon, 2023, 256 pages, 22,50 euros

  • Prix : 22,50 
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Raconter ou la mort

Ecrire ce livre, paru en 2011 en Bosnie, fut incontestablement pour l’auteur une catharsis. « Je suis allé débusquer ce qu’il y a de plus noir et de plus lourd dans ma mémoire. » Car un combattant, c’est bien connu, est dans l’incapacité d’avoir une vue d’ensemble sur la guerre. il en perçoit « seulement des fragments ». « Toute l’activité mentale était soumise à une autosuggestion : rester vivant, rester vivant, rester vivant. »

« Celui qui est courageux, poursuit le narrateur ou Faruk Šehić, va transformer le souvenir en parole. Quant aux autres qui se sont tenus à leur serment de silence, le souvenir en eux des horreurs va trouver autrement refuge, six pieds sous terre. » Témoigner, raconter ou la mort.

Le livre de l’Una est le premier roman de Faruk Sehic. Il avait publié auparavant de la poésie et un recueil de nouvelles. Son livre a été traduit en de nombreuses langues, dont l’anglais, l’italien, le néerlandais et le polonais.

Le livre de l’Una a obtenu le Prix de littérature de l’Union Européenne en 2013.