Blog • Bulgarie : de l’esprit de résistance

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Nucléus, ce qui reste, quand il n’y a plus rien, de Zinaïda Polimenova, les éditions du Chemin de Fer, 2024, 16 euros, 176 pages.

Toujours là, vivant, sous les cendres et l’oppression, l’esprit de résistance à l’arbitraire ne s’est jamais éteint dans les temps les plus sombres de la Bulgarie stalinienne. L’écrivaine d’origine bulgare Zinaïda Polimenova nous propose dans « Nucléus » une histoire toute simple de ces personnes qui ont eu le courage, un jour, d’écouter leur conscience, en dépit de la terreur.

Toute une atmosphère de l’Europe de l’Est du début des années cinquante, au plus fort du stalinisme, reparaît dans ce petit roman attachant, plein de souvenirs et de récits vrais recueillis par l’auteure, ceux que l’on se chuchotait derrière le Rideau de fer entre personnes de confiance, et qui donnent au livre un tel parfum d’authenticité.

Un groupe de jeunes Bulgares, ingénieurs et architectes, sont invités à se rendre en RDA pour un projet d’usine nécessitant une collaboration avec les Allemands de l’Est. Le pays est considéré à l’époque, - nous sommes en 1952 - , comme « l’avant-garde du bloc communiste, le moteur de la modernité », en dépit des ruines de la guerre encore toute récente.

Theodor envisage un temps de gagner l’Occident tout proche à l’occasion de ce voyage mais il ne peut concevoir de quitter Clio. Celle ci a tout deviné et lui a même confié un contact à « l’Ouest ». « Jamais, jamais je ne t’abandonnerai, tu entends ? », lâche le jeune homme.

Et puis, il y a le responsable politique de la délégation bulgare qui ne se sépare pas de son appareil photo avec lequel il mitraille « surtout les visages », et en particulier ce Theodor qui ne lui dit rien qui vaille. « Son but est d’entrer dans l’intime, de le documenter (…) Le vrai plaisir du travail de fichage peut se résumer à cela ; percer l’écorce, atteindre le noyau frais, encore mou de la pensée subversive future de ces voyous. »

L’esprit de résistance

Ce « noyau » semblable au cœur d’un silex taillé, le « nucléu s », « ce qui reste, quand il n’y a plus rien » et qui n’est autre que la conscience morale, ou tout simplement la conscience humaine, qui ne vous ment pas et que l’on doit écouter, disait Soljenitsyne, et d’où naît l’esprit de résistance.

Theodor va l’écouter, cet exigence intérieure. Il se lie d’amitié avec Emil, le fils d’un architecte allemand prestigieux, considéré comme « décaden » par les autorités. Il décide, sur les instances de son ami, d’évacuer discrètement chez lui, à Sofia, des dessins sulfureux, ne se résignant pas à participer « à la destruction de la mémoire » artistique. « Comment ne pas casser ? Qu’est-ce qui nous fait résister ? », s’interroge-t-il devant Emil. « Au fond, de quoi sommes-nous faits ? Des noyaux de résistance. » Dire non à l’insupportable.

Le destin de Theodor va être tragique. Arrêté peu après son retour en Bulgarie, il connaîtra le camp de Béléné de triste mémoire où il manquera de peu de mourir comme d’innombrables prisonniers politiques, avant d’être libéré à la mort de Staline, en mars 1953.

L’un des intérêts de Nucléus réside dans les annotations de l’auteure pour rappeler le parcours ou l’atmosphère d’une époque déjà ancienne et que les plus jeunes peuvent avoir oublié.

Theodor et Clio attendent ainsi l’absence du colocataire de l’appartement communautaire pour se retrouver. En ces temps-là, « les stratégies d’évitement des sujets politiques sont nombreuses », souligne ailleurs Zinaïda Polimenova.

Il y a aussi Pavel, le jeune ambitieux tenté malgré tout par les « poètes occidentaux d’avant-garde, considérés comme dégénérés » et dont le père est un communiste endurci formé à Moscou. Il supporte certains « écarts » idéologiques de son fils car « il savait que c’était le seul moyen de le tenir en laisse. En lui accordant une certaine liberté, le vieux communiste lui liait plus sûrement les mains ».

Ou encore Radko, « l’esprit de la jeunesse soviétique, quelque peu arriviste, sans aucun talent mais se faufilant aisément à travers les mailles du système. Les collègues se méfient de lui, sans vraiment le redouter (…) Radko est capable de sacrifice de soi, de prendre sur son dos le poids d’une erreur collective ou bien d’approvisionner tous ses collègues en chaussettes de laine, tricotées dans son village, à petit prix, une aubaine ! »

Des photos anonymes

Autant de profils et de portraits, de détails, qui reconstituent toute une époque. Le livre est accompagné de photos anonymes découvertes par hasard par l’auteure, en 2017, dans une brocante de Sofia représentant des inconnus lors d’une telle visite dans la toute nouvelle Allemagne de l’Est. Ces visages lui parlaient tant qu’elle a imaginé le destin de ces hommes et de ces femmes souvent souriants, donnant naissance à Nucléus.

Zinaïda Polimenova est née à Sofia en 1974. Nucléus est son troisième roman paru en français. Elle est également l’autrice de plusieurs recueils de poésie, que l’on retrouve, surpris et charmé, au détour d’une phrase ou d’un paragraphe de Nucléus, avec quelques éclats ou images poétiques inattendus.