Blog | Balade de Belgrade

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Les manifestations exceptionnelles qui ont suivi la chute de l’auvent de la gare de Novi Sad le 1er novembre 2024, le vent nouveau qui souffle dans le pays depuis lors, nous ont donné envie, ma famille et moi, d’aller faire un tour du côté de la Serbie l’été dernier. Première étape à Belgrade. Je précise que je suis lié à la Croatie par la famille de ma femme.

Par Manuel Cortella

Rue Kneza Mihaila
© Manuel Cortella

La frontière

Être sensible à ses premières impressions.

Nous longeons le long corridor de la Slavonie, la bande nord orientée ouest-est de la Croatie, et n’allons pas tarder à dépasser ce point limite pour moi, fixé il y a vingt-trois ans : Vukovar. Vukovar, c’est ce lieu où la guerre s’est invitée dans ma vie, non plus sous la forme d’un film de guerre – j’en regarde encore certains avec intérêt – mais comme expérience cognitive, même si c’était « seulement » sous la forme de ruines, de corps blessés et de psychés meurtries.

Cette décade de guerre, ses ressorts terrifiants, sont la raison pour laquelle je ne me suis pas senti prêt à aller en Serbie durant toutes ces années, pourquoi je redoutais de discuter avec une génération qui, de près ou de loin, pensais-je, avait participé au projet grand-serbe de Milošević, Karadžić, Mladić, Šešelj, etc., ces criminels de guerre qui ont fini par être traînés au TPIY et ont été justement condamnés par la justice internationale, à une époque où ces termes semblaient encore avoir un sens.

Être sensible à ses premières impressions, à ses premières sensations. Et se méfier de ses impressions pour ne pas faire partie de la cohorte des commentateurs au « doigt mouillé ». Être sensible à ses premières impressions et oublier pour un temps ce que je sais ou crois savoir.

Nous avons passé il y a peu Jasenovac, le sinistre camp oustachi, puis Banja Luka, la capitale de la République serbe de Bosnie, cachés tous deux sur notre droite, au-delà de la Save. Đakovo, Osijek et Vukovar sont toujours à la même place, un peu plus loin sur la gauche de l’autoroute qui nous mène à Belgrade, plein est. Au-delà, au nord, c’est la Hongrie, qui manque encore à notre aventure. Sur notre droite, le lit de la Save déploie ses courbes nonchalantes à travers marais, bois de feuillus, champs de maïs, prairies et friches. Les bourgs ponctuent le paysage, de loin en loin. Le décor est plat et préfigure paraît-il la plaine hongroise, inconnue.

La frontière croato-serbe barre l’autoroute. Des changements seront-ils perceptibles dès que nous aurons mis un pied en Serbie ? Les garçons ricanent à l’arrière… mais oui, bien sûr, tout va changer, il y aura des palmiers, des manguiers peut-être !… À la frontière, le douanier nous rend nos passeports sans commentaire ni la moindre expression. Tiphaine demande en BCMS : « Pouvons-nous y aller ? » Le douanier nous dévisage, l’air dégoûté : « Vous pouvez. »

Entre les deux portiques frontaliers, une voiture éclatée gît sur le bord de la route. Nous passons la frontière serbe.

Après quelques kilomètres, force est de constater qu’il n’y a absolument aucun changement dans le paysage. La Save poursuit sa valse lente à travers marais, bois de feuillus, champs de maïs, friches et prairies. Les changements sont perceptibles ailleurs : le revêtement, par moments moins bien entretenu, du mobilier urbain rouillé, des accotements plus petits et moins nets, des stations-service estampillées Gazprom – Total vient de disparaître du paysage pétrolier – et l’élément le plus évident dans le champ visuel est le changement coloré, du rouge au bleu – et bientôt, à l’approche de Belgrade, des drapeaux aux couleurs de la Serbie accrochés à tous les lampadaires.

La balade de Belgrade

Les premières impressions en entrant dans Belgrade ne sont pas celles que l’on a habituellement en entrant dans une grande métropole d’Europe occidentale. En arrivant de l’ouest, il y a certes de grandes infrastructures routières sur et autour de la Save, un grand pont à haubans – le pont d’Ada –, avec un réseau de rocades et de viaducs qui drainent la circulation entre la partie ouest, nord et sud de la ville, un complexe habituel dans une grande capitale. Mais l’entrée dans Belgrade, passée la Save, est assez décevante sur le plan urbanistique : des bâtiments vétustes jouxtent des constructions plus récentes ou historiques ; les façades des maisons sont souvent défraîchies, noircies d’hydrocarbures ; l’impression générale, en pénétrant dans notre quartier à l’est de la trg Republike (place de la République), est une forme de stagnation, de semi-abandon.

Nous logeons dans un appartement en plein centre-ville, rue Svetogorska, pour un prix modique, dans une petite tour qui aurait besoin de quelques travaux de rénovation, un douzième étage avec la vue plein est sur la ville, avec une chaleur qui va croissant le matin et nous chasse de l’appartement – la climatisation y est plutôt inégale. Les équipements sont corrects même si quelques portes de placard ou le robinet branlent un peu… nous ne sommes pas venus ici pour vivre grand train de toute manière.

Lors de nos premières journées de balade à Belgrade, nous choisissons nos visites à partir de quelques infos glanées ici et là sur des guides et sur Internet, mais il faut bien le dire, les guides sont rares et lacunaires. Le public des voyageurs et des touristes est assez maigre ici, semble-t-il. Bizarre, non ? Aussi, nos buts de visite sont autant des objectifs culturels que des prétextes à la découverte. Je songe : nous verrons bien ce que nous trouverons en route. Les rencontres, la topographie, l’histoire et l’actualité telles qu’elles s’inscrivent dans les murs de la ville.

Après trois longues bordées qui nous ont menés du Finistère à Belgrade, le démarrage est un peu laborieux. Le premier jour, un peu hagards, nous partons à pied vers la forteresse de Kalemegdan, par le grand axe piétonnier de la Kneza Mihaila (rue du prince Michel), une rue plutôt élégante même si les immeubles autrichiens ou Sécession, les banques, les cafés et autres bâtiments sont dans un état de conservation très hétérogène. Nous y croisons des musiciens, un clarinettiste, peut-être rom, et un ensemble classique, dont les mélodies s’élèvent paisiblement dans le ciel bleu et doux ; des couples avec, comme un thème récurrent, un homme brun d’environ un mètre quatre-vingt-dix, barbe brune bien taillée, dos en V et biceps apparents, et une femme tout aussi brune, un mètre quatre-vingts seulement, mince et musclée ; des témoins de Jéhovah exaspérants – pléonasme – ; un solide quinquagénaire ; deux bonnes sœurs dont une qui lorgne vers les robes estivales d’un magasin de vêtements ; des grappes d’adolescentes habillées court et des adolescents épars, et tous s’amusent, tournoient, vibrionnent ; des hommes âgés et disgracieux, des vieilles femmes au visage amer, à la beauté envolée…

La forteresse de Belgrade s’avance au nord-ouest sur un promontoire et domine le confluent de la Save et du Danube englobant l’île de la Grande Guerre, dont la forme paraît triangulaire depuis ce point. Étrangement, la couleur des eaux est tout à fait différente entre les deux fleuves. Les eaux du Danube sont d’un vert glauque un peu vaseux, tandis que celles de la Save sont turquoise pâle. Leur délimitation, qui suit le flux, est nette, aux points de rencontre entre les deux fleuves, aux tangentes de l’île.

Le vaste complexe de remparts, de douves et de voies de circulation s’étend au nord et à l’ouest. La forteresse a bien entendu été de toutes les batailles, dans le combat entre chrétiens et musulmans, entre Autrichiens et Ottomans du XVe au XIXe siècle [1] et dans de nombreux conflits qui ont précédé ou succédé.

Monument en l’honneur des Français devant Kalemegdan.
© Manuel Cortella

Elle est encadrée de sculptures à forte charge symbolique. À l’entrée de l’une des portes sud-est, nous croisons un monument en l’honneur de la France – nous, quoi ! –, la France de 1915 – ah ben pas nous finalement –, celle qui se porta au secours de l’armée serbe défaite par l’association des armées autrichiennes et allemande au nord et achevée par l’armée bulgare à l’est, les puissances de l’Axe s’étant partagé par avance le butin territorial… Les premières étaient postées à quelques kilomètres de là où nous nous trouvons, de l’autre côté de la Save et du Danube. L’armée serbe exsangue s’était ensuite exilée à travers l’Albanie pour être recueillie par les navires de l’armée française d’Orient dans plusieurs ports de l’Adriatique. L’armée française avait ensuite travaillé à remettre sur pied cette armée serbe rapiécée, en loques… et elle était bel et bien repartie faire la guerre aux côtés des Français dans les Balkans, alimentant le martyrologe serbe, ce sens inné du sacrifice qui fait que l’œil s’humidifie en même temps que le couteau sort de sa gaine à toute évocation de la mère-nation [2]

Cette sculpture de Meštrović, le grand sculpteur yougoslave, a quelque chose d’émouvant, à travers cette figure féminine allégorique, de par sa forme, son mouvement, ses symboles, cette représentation de la Grande Guerre et de nos aïeux venus porter secours dans la région… pourquoi mon enthousiasme reste-t-il alors aussi mesuré à l’idée de célébrer la souffrance de ces hommes ? Peut-être parce qu’ensuite on va devoir, de façon comminatoire, célébrer les grandes nations qui se sont affrontées, la cruauté et le cynisme sans fin de leurs dirigeants.

Une inscription se trouve gravée dans le socle, à hauteur d’homme : « Nous aimons la France comme elle nous a aimés. »

C’est encore une sculpture de Meštrović qui se situe à l’ouest de la forteresse, telle une figure de proue, au bout d’une esplanade s’avançant vers la Save et appelée Le Vainqueur (Pobednik). Tel un stylite en haut de sa colonne, Le Vainqueur présente dans sa main gauche un petit aigle, symbole paraît-il du sens de l’accueil serbe – je ne connaissais pas cette allégorie animale –, et main droite, en cas de trahison, un couperet sous la forme d’une épée de bonne taille… qui s’y frotte ! La posture hiératique a quelque chose de très ancien, comme une référence à certains kouroi grecs : à la fois en mouvement et les deux pieds ancrés dans le sol. Je songe également à L’Homme qui marche de Giacometti, de par la posture – la comparaison s’arrête là [3].

Décidément, ce sera la journée des symboles, des symboles qui pèsent, qui pèsent… Nous avons encore une partie de l’après-midi devant nous et décidons de partir visiter Saint-Sava (Sveti Sava), la basilique orthodoxe monumentale de Belgrade.

Sur le chemin, à pied puis en bus, en plus d’habitations exsangues, nous tombons sur quelques-unes des maisons et immeubles bombardés par l’OTAN : ruines ostentatoires au béton effrité, structures métalliques déglinguées et dangereuses, blocs et poussière de béton qui dégringolent comme l’éboulis d’une falaise usée, laissées en l’état par les gouvernements successifs de Milošević dans les années 2000 jusqu’à Vučić aujourd’hui, et désignées comme l’action inexcusable de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord – encore nous – contre la Serbie, en 1999 [4].

L’un de ces bâtiments fracturés se trouve en plein centre-ville [5], à peu de distance de l’église Saint-Sava. Nous passons juste devant dans notre bus brinquebalant – avant de repasser à pied, plus tard –, et à vrai dire, je suis effaré. Il est entièrement recouvert, sur sa plus grande façade, d’une reprographie géante (peut-être 15 × 30 mètres), dans les tons rouge, bleu, blanc, montrant l’armée serbe en marche dans une mise en scène qui n’a rien à envier à celles de Poutine dans sa communication belliqueuse et nationaliste – usant par là de l’adoration légendaire du peuple serbe pour son armée. L’on ne voit que ça lorsqu’on passe sur Kneza Miloša, au croisement avec Nemanja. La façade perpendiculaire, beaucoup moins large, a été laissée telle quelle, avec son étage de brique et de béton explosé, d’une laideur qui va croissant… cela étant dit, ce n’est pas le bâtiment le plus en ruine : il fallait que la structure soit en mesure de soutenir l’énorme bâche imprimée…

Quelques centaines de mètres plus loin, nous descendons à l’arrêt de bus juste en dessous de Saint-Sava. Saint-Sava, l’église de Poutine, suis-je tenté de dire, visible depuis toutes les collines de Belgrade.

M’avançant vers le porche et subissant la mise en scène grandiose, spectaculaire, je me rends compte que je suis incapable de me départir d’une sorte de réserve morale qui m’empêche d’apprécier la construction sur le plan esthétique. Avant même d’entrer, comme devant les églises de la Contre-Réforme à Prague – et tout spécialement devant Malá Strana –, me voici hérissé, rétif et je prépare déjà mes armes afin de parer les attaques des poncifs spatiaux, sculpturaux ou iconiques de pal-Poutine et Vučić le Saignant…

Depuis le temps que je rentre dans des églises de toute sorte, je devrais être un honnête amateur, non pas des dogmes – je suis passablement ignare –, mais au moins des espaces sensibles sacrés d’Occident, de l’expérience cognitive que nous en avons… Cela dit, je ne me sens pas une mission particulière sur le sujet. Il y a bien assez de spécialistes des édifices sacrés et du patrimoine religieux en général, notamment en Bretagne, pour que je sois épargné de la corvée des études littérales des nefs et des chapiteaux…

Cependant que je rumine mes questions tout en avançant dans la basilique, quelques-uns de mes préjugés tombent. Il ne s’agit pas seulement d’un argumentaire grandiloquent et mégalomane ; certes, il est démesuré, mais il est aussi lumineux, vaste, ascensionnel. Le Christ Pantocrator [6] en mosaïque est traité avec des couleurs claires, légères, transparentes et n’est guère menaçant. Il trône dans sa coupole gigantesque et tente simultanément de se faire passer pour un modeste.

Sur la droite de l’iconostase, mais aussi en divers points de la basilique, Saint-Sava est bien là, humble et brillant. Ce bon vieux Saint-Sava, qui réconcilierait l’Église et l’État en ce qu’il est à la fois le représentant, le symbole de l’affirmation de la foi orthodoxe serbe au Moyen Âge et de la dynastie des Nemanjić, celle-là même qui connut le plus vaste royaume et même un bref empire [7]. En somme, l’apothéose de l’histoire serbe, un de ces épisodes qui, pour les siècles des siècles, peuvent devenir une source d’inspiration, un moteur pour l’imaginaire, un exemple moral, fait d’héroïsme et d’abnégation… ou une justification à toutes les prétentions territoriales, à l’hégémonie guerrière et spirituelle, à l’écrasement des minorités.

À l’heure où la révolte de la jeunesse gronde en Serbie, je lis que Saint-Sava est à la fois le saint patron de la Serbie et celui des étudiants et du savoir. Et si l’avenir de la Serbie et celui des étudiants se confondaient… ?

Au moment où nous visitons la basilique Saint-Sava, je ne sais pas grand-chose du fameux saint. J’ai encore dû faire l’école buissonnière, ou alors je préparais les affaires pour le voyage, ou alors j’étais en train de pondre une gouache. Mais nulle inquiétude, il est évident que Saint-Sava va nous suivre partout durant notre voyage à travers la Serbie. Pour l’heure, j’apprends que ses reliques ont été brûlées ici même, par les Ottomans, en l’an de grâce 1594, par la main de Koca Sinan Pacha, un janissaire albanais parvenu aux plus hautes responsabilités de l’Empire. Une façon de mater les velléités de rébellion, pensaient probablement les Ottomans. En réalité, un ferment très sûr pour les haines à venir.

Ce sera tout pour aujourd’hui. Rentrer, faire des courses à la supérette à trois cents mètres de l’appartement. La caissière fait un peu la gueule. Mais la bouffe n’est pas trop chère, on n’est certes pas dans le 7e arrondissement de Paris. Et les fruits et légumes sont dans l’ensemble plutôt corrects même si le bio n’est pas en vue.

Le lendemain matin, nous partons en bus pour Zemun, lové entre la rive gauche de la Save et la rive droite du Danube, un peu au nord de Novi Beograd ; Zemun, connu pour son quartier historique autrichien et pour son gang éponyme. Le conducteur est peu amène et là où, dans de nombreuses capitales, l’on nous guide pour que nous descendions au bon arrêt, ce conducteur-là a bien peu de sollicitude concernant nos difficultés d’orientation. Nous quittons finalement notre bus au milieu de nulle part, convaincus que nous faisons fausse route. Une femme d’une petite soixantaine d’années nous indique comment retrouver la bonne direction au plus court. Descendant le boulevard vers notre nouvel arrêt de bus, un gamin maigrichon déboule sur le trottoir et s’en va devant nous, dépenaillé, en tongs, la démarche nonchalante. Un coup d’œil à droite, derrière les buissons poussiéreux d’où a jailli le gamin : un bidonville de taille incertaine, un bidonville de tôles, de plastiques, de palettes, de tissus et quelques silhouettes aperçues.

Un peu plus tard, nous parvenons enfin à Zemun. Depuis notre dernier arrêt de bus, nous avons traversé un vaste jardin urbain, puis nous nous sommes un temps égarés dans le marché de Zemun fait d’étals couverts où des femmes et des hommes d’âge mûr vendent légumes, fruits et champignons frais ou séchés, épices… La journée est déjà tiède, pesante. Une vieille femme passe d’un étal à l’autre, dégaine une poignée en bois, en forme de coup de poing américain, surmontée de boules. On dirait un instrument de torture, c’est en réalité un instrument de massage : elle laboure avec l’objet le dos d’un vieux compère, un marchand de fruits qui en grogne de satisfaction. Un peu plus loin, des hommes plus jeunes et entreprenants vendent du poisson dans des boutiques en dur collées les unes aux autres. On y trouve des poissons de rivière inconnus de nous, morts dans la glace ou vifs dans des aquariums.

Terrasse sur les bords du Danube. Noé au premier plan. Dessin Manuel Cortella.
© Manuel Cortella

Nous voici au bord du Danube, vaste étendue d’eau offerte à la lumière estivale, bleus et turquoises mêlés de marrons clairs vaseux, flux en apparence doux mais traître selon les dires des Belgradois. Nous longeons les quais vers le nord-ouest puis bifurquons vers la gauche avec en ligne de mire l’Observatoire en haut de la colline, que nous atteignons par quelques rues tortueuses, parfois pavées.

Sur le parvis, nous rencontrons des Franco-Serbes, une famille composée de Serbes natifs et de Français, presque tous vivant en France mais en visite à Belgrade pour retrouver d’autres membres de la famille. La grand-mère, encore jeune et alerte, crinière noire aux racines blanches, est partie en France avec son mari il y a fort longtemps. Elle parle bien le français mais avec un fort accent. Son fils d’une petite quarantaine d’années, qui lui n’a aucun accent, l’accompagne avec sa fille de treize ans. S’il a appris quelques rudiments de serbe, ce n’est pas le cas de sa fille qui refuse catégoriquement d’apprendre le moindre mot de cette langue bien trop peu usitée en Normandie…Leur hôte, un cousin peut-être, ne s’exprime qu’en serbe en revanche.

Nous escaladons les marches de la tour Gardoš. De là-haut, la vue sur le Danube, l’île de la Grande Guerre avec son couvert végétal moutonnant et les collines de Belgrade est splendide. On aperçoit même Saint-Sava, sur les hauteurs de la ville, au sud, avec sa coupole verte oxydée.

Vers quatorze heures, nous jetons notre dévolu sur la terrasse ombragée de l’un des nombreux restaurants en bordure de Danube et commandons des plats traditionnels de viandes, légumes, poissons à un serveur roublard. Le fleuve s’étale comme une mer. Derrière Noé, une tablée d’Asiatiques, peut-être des Chinois, hommes et femmes de quarante à soixante ans, en tenue sérieuse mais adaptée à l’été balkanique, semblent profiter d’un repas de travail sous la férule de l’homme en bout de table. Autrement, ce sont surtout des familles serbes, en petits ou grands comités.

Ce jour-là, nous rentrons de bonne heure. Car le lendemain, nous partons à Novi Sad.

Notes

[1La Serbie devient indépendante en 1878, après cinq siècles de lutte pour l’hégémonie dans la région entre les deux grandes puissances.

[2On connaît quelques épisodes consécutifs à ce lien entre Français et Serbes, comme par exemple le soutien indéfectible de Mitterrand à l’agression de la Serbie de Milosevic dès 1991 contre la Croatie, puis contre la Bosnie, son soutien sans réserve jusqu’à sa visite en 1992 à Sarajevo.

[3Ce monument a été inauguré en 1928 et célèbre les efforts du peuple serbe pour s’émanciper du joug ottoman à partir du début du XIXe siècle.

[4En 1999, la Serbie est désignée coupable de « nettoyage ethnique » contre les Kosovars, raison des bombardements de l’OTAN. Conséquence : des erreurs de cibles de la « guerre chirurgicale », de toute évidence, puisque ces bombardements ne devaient toucher que les infrastructures belgradoises, avec notamment les ponts sur la Save et le Danube, et non les habitations et les populations civiles…

[5C’est seulement ces jours-ci que j’apprends qu’il s’agit du fameux Generalštab, l’ancien état-major de l’armée yougoslave…

[6La coupole du Christ Pantocrator (Christ Tout-Puissant) a été réalisée à Moscou par soixante-dix artistes russes et serbes pour un coût de quatre millions d’euros. Un mécène essentiel : Gazprom.

[7La dynastie des Nemanja dirige la Serbie de 1166 à 1377.