Traduit par Voxeurop | Publié à l’origine par OBCT dans le cadre du projet MOST
« Kamza est un laboratoire vivant d’une autre façon de construire la ville, où la dimension humaine s’exprime au maximum de ses possibilités et s’entremêle avec le désir de vivre », écrit l’architecte albanaise Dorina Pllumbi à propos de ce qui était autrefois une banlieue de Tirana. Commune autonome depuis 1996, Kamza – ou Kamëz – est bien un laboratoire qui raconte, en clair-obscur, l’histoire de l’Albanie.
Nous avons rencontré Dorina Pllumbi avant d’arriver sur place, afin de comprendre le phénomène des constructions que certains qualifient d’« informelles » et d’autres d’« illégales » et qui, nous explique-t-elle, ont été « une sorte de réponse spatiale et matérielle à l’architecture exercée comme un outil de pouvoir, du haut vers le bas, surtout après les profondes transformations politiques, sociales et économiques des années 1990 ». Pour elle, la construction non seulement de maisons, mais d’une ville entière comme Kamza, est un « acte politique pratique ».
En raison du trafic, il faut compter 30 à 50 minutes en voiture ou en bus pour parcourir les sept kilomètres qui séparent Tirana de Kamza. En se promenant en ville, deux choses sautent aux yeux : d’abord, la structure des maisons, toutes différentes les unes des autres et souvent inachevées (certaines parties sont terminées, d’autres en cours de construction afin d’agrandir la surface). Ensuite, le nombre de chantiers de nouveaux immeubles de grande taille.
Le nom de Kamza avait fait la une des médias internationaux il y a quelques années en raison d’un choix curieux de l’administration locale : plusieurs rues portent le nom de personnalités controversées, dont Donald Trump, George W. Bush, Silvio Berlusconi ou encore Nicolas Sarkozy. « Excusez ma franchise, mais souvent les Occidentaux ne comprennent pas la question de la droite et de la gauche en Albanie », explique l’anthropologue Nebi Bardhoshi. « Bien sûr, personne n’a voté pour les noms des rues. Il ne s’agissait pas d’une consultation. Mais les gens les aiment bien, d’une certaine manière », sourit-il.
Kamza réunit plusieurs paradoxes, comme le rapporte Erisa Kryeziu. C’est la plus petite commune albanaise en terme de superficie, mais aussi la plus densément peuplée, ce qui en fait la plus densément urbanisée. Au cours des vingt dernières années, elle a connu une croissance démographique extraordinaire : près de 160 000 habitants vivent sur une superficie de 37,18 kilomètres carrés. L’âge moyen de la population est de 27 ans, alors qu’en Albanie, il est de 42,5 ans et ne cesse d’augmenter depuis quelques années.
L’Albanie des migrations internes
Après la fin du régime socialiste, en 1992, l’Albanie a connu une émigration massive : près d’un demi-million de personnes, soit 15 % de la population, ont quitté le pays entre 1990 et 1997. À ce mouvement s’est ajouté un autre, interne, des zones rurales vers les périphéries des villes, qui a contribué à dessiner la géographie urbaine et sociale. Kamza a été l’une des destinations de cette migration interne : il s’agissait essentiellement de personnes venues du nord du pays qui, après la fin du régime, n’avaient pas les moyens d’émigrer à l’étranger, à l’époque principalement vers l’Italie ou la Grèce.
La fin du communisme en Albanie a eu de nombreuses conséquences. Parmi les plus importantes, citons le changement du régime foncier, la décentralisation de l’économie et l’introduction de la liberté de circulation des personnes. Nebi Bardhoshi rappelle que l’Albanie avait l’un des taux d’urbanisation les plus bas d’Europe : en 1990, seulement 35 % de la population vivait dans des zones urbaines, principalement concentrées dans la partie occidentale du pays, et la stratégie du régime était de maintenir les gens dans les zones rurales. « En 1991, les fermes d’Etat et les coopératives ont été abolies et le processus de décollectivisation a commencé. À ce moment-là, les gens ont commencé à se demander où ils allaient vivre », car les villages manquaient de logements et la crise du secteur minier avait laissé de nombreuses personnes sans emploi.
S’installer en ville a été l’option choisie par ceux qui ne pouvaient pas partir à l’étranger, « pour survivre. Mais aussi dans l’espoir d’une vie meilleure ». Ils sortaient d’une période et d’un contexte où « le contrôle social était intense. Pour les jeunes, c’était un sentiment soudain de liberté. » Nebi Bardhoshi rappelle que « si la pauvreté était réelle, il y avait beaucoup d’énergie positive tournée vers un avenir meilleur. Nous étions pleins d’espoir. Et beaucoup de ces espoirs se sont réalisés. »
Nebi Bardhoshi parle d’une « mouvement social » mais, en termes juridiques, d’un phénomène « illégal » : la terre appartenait à l’État et, au départ, personne n’a demandé d’autorisation pour y construire. Dans certains cas, les pratiques traditionnelles sur l’utilisation des terrains ont été appliquées ; dans d’autres, certains ont acheté des parcelles à des personnes auxquelles l’État les avait attribuées, parfois avec des titres de propriété, parfois sans. En bref, c’était une période de grande confusion juridique et sociale. Les gens voulaient acheter, insiste le sociologue, et il est important de le souligner car « la rhétorique des partis, et du Parti socialiste en particulier, consiste à présenter ces personnes comme des ’illégaux’ ».
La question des implantations « illégales » ou « informelles » est au cœur d’une polémique, utilisée par les politiciens de tous bords pour récolter des voix et susciter l’adhésion. Depuis 2004, à Kamza comme ailleurs, un processus de régularisation a été lancé, auquel les habitants ont répondu en payant pour mettre en règle les maisons qu’ils avaient construites à leurs frais. Ce phénomène n’est pas apparu par hasard : des élections étaient prévues en 2005. « Plus de 50 % de la population vivaient dans des quartiers informels. C’est une proportion énorme », explique Nebi Bardhoshi. « L’idée était de légaliser, puis d’exproprier légalement et enfin d’urbaniser ».
Il y a eu cette confrontation entre les nouveaux arrivants et la bourgeoisie socialiste qui voyait la ville, perçue comme un ‘paradis socialiste’, se transformer.
Le Parti socialiste, en particulier, l’actuel Premier ministre Edi Rama, a toujours présenté les habitants de Kamza et des autres zones construites de cette manière comme d’un monde sauvage, anti-urbain, anti-étatique. Une attitude qui s’est poursuivie pendant des années et qui, selon Nebi Bardhoshi, « s’inscrit dans un débat entre ruralité et urbanité assez répandu en Europe de l’Est ». Comme dans d’autres pays d’Europe post-socialiste, « il y a eu cette confrontation entre les nouveaux arrivants et la bourgeoisie socialiste qui voyait la ville, perçue comme un ‘paradis socialiste’, se transformer ». Bref, une sorte de « nostalgie socialiste urbaine ».
Dorina Pllumbi avait également évoqué cette attitude envers Kamza, la décrivant comme un exemple du discours politique. « Son identité lui a en quelque sorte été attribuée par le pouvoir élitiste central, c’est-à-dire Tirana. Elle a été étiquetée comme ‘l’autre’. Et elle est devenue un symbole de cette altérité. » Les gens sont venus ici avec l’idée d’offrir à leurs enfants une vie meilleure, des possibilités de faire des études, de travailler... Dans la nouvelle colonie, il n’y avait pas d’écoles et on s’organisait à la maison pour enseigner. « Il est fascinant de voir comment, en l’absence de l’Etat, ces communautés ont été capables de faire ce qu’elles ont fait. »
ATA, assumer l’altérité
Un groupe d’habitants de Kamza a fait de cet altérité un projet politique. ATA n’est pas un acronyme, rappelle Diana Malaj, mais le pronom « eux ». « Eux », mais qui ? « Eux » renvoie à la manière dont sont perçues les personnes qui vivent en marge de la société. Diana Malaj, qui a fondé le collectif en 2014, fait partie de la génération qui a migré des zones rurales vers Kamza avec sa famille. Nous sommes allés visiter les locaux de l’association en compagnie de Ronald Qema, qui l’a rejointe alors qu’il était encore au lycée, en 2016. Le collectif a été créé précisément « parce que nous en avions assez de la stigmatisation dont Kamza souffrait et continue de souffrir », explique-t-il. Celui d’être des occupants illégaux, des « squatteurs ».
Diana Malaj et Ronald Qema vivent aujourd’hui à l’étranger pour terminer leurs études ou leurs recherches. « Nous venons d’un pays où l’émigration est un choix obligatoire pour survivre et construire un avenir », disent-ils. Kamza n’a ni cinéma, ni théâtre, ni archives, ni musée, explique Diana Malaj. Le collectif ATA a commencé par faire du militantisme culturel, notamment à travers le théâtre, afin de « trouver notre langage », dit-elle, mais aussi « pour construire un désir, un désir non seulement individuel, mais surtout collectif ».
ATA s’occupe également de documenter la vie du quartier, à travers le journal en ligne Nyje.al, et de faire de l’anthropologie urbaine, en recueillant des histoires et en organisant des ateliers avec les habitants. De plus, explique Ronald Qema en montrant l’espace du collectif, qui est également une bibliothèque, ATA apporte une aide juridique et administrative aux citoyens et soutient les communautés qui subissent l’impact des nombreux projets de développement hydroélectrique qui dévastent le paysage albanais.
« C’est notre devoir de combler un vide au sein de notre collectif et en nous-mêmes », dit-il. Mais, ajoute-t-il, « l’objectif n’est pas de combler le vide politique, mais de le dénoncer ». « La génération de nos parents a construit cette ville, cette communauté. Par nécessité, pour se construire une vie. Pour moi, c’est le devoir de notre génération de contribuer à sa vie publique. » Et « de créer ce désir social », afin que ce soit la communauté qui formule ses demandes aux gouvernants.
Si la génération des parents du collectif ATA a construit les maisons, aujourd’hui, la tâche consiste à « rendre visibles ces histoires, à parler de notre communauté et à valoriser la façon dont les choses se sont passées et aussi, d’une certaine manière, documenter et protéger ce qui se passe, ce qui pourrait se passer à l’avenir. » Ronald Qema fait référence à ce qui s’est passé dans les quartiers 5 Maji et Kombinat de Tirana, où les maisons construites par certains habitants pendant la période post-socialiste ont été détruites pour faire place à de nouveaux projets résidentiels et où, comme à Kamza, les gens vivent depuis des années dans le flou juridique. »L’intention était de maintenir les gens dans une situation d’incertitude, de n’appartenir à aucun lieu », explique-t-il.
On pense également aux nombreux chantiers de construction que l’on rencontre en se promenant dans Kamza, dont les structures entourent et surplombent les maisons à deux étages construites par les habitants, les privant d’air et de lumière. « Ces immenses bâtiments détruisent toute l’histoire de ces maisons, construites au prix de nombreux sacrifices et espoirs », estime Ronald Qema.
Selon le rapport Social Impact of Emigration and Rural-Urban réalisé par le think tank allemand GVG pour la Commission européenne, Kamza comptait 6000 habitants au début des années 1990, contre 67 000 en 2011. La ville concentre également les problèmes sociaux. GVG cite des données du PNUD de 2005 selon lesquelles 80 % des familles de migrants internes en Albanie vivaient dans des conditions d’extrême pauvreté. Toujours en 2005, seuls 10 % des personnes en âge de travailler avaient un emploi régulier, tandis que 45 % de la main-d’œuvre travaillait de manière informelle ou saisonnière.














