Fin 2025, le gouvernement grec a tiré à plusieurs reprises la sonnette d’alarme. L’Attique, la région d’Athènes, qui concentre environ la moitié de la population grecque, pourrait être menacée de pénurie d’eau, les réservoirs existants n’étant plus suffisants pour faire face à une sécheresse constante ces dernières années. Le gouvernement conservateur prévoit un projet d’infrastructure de grande ampleur : détourner une partie des eaux de deux rivières de la région montagneuse de l’Évrytanie, dans le centre du pays, le Karpenisiotis et le Krikeliotis.
Baptisé « Evrytos », le projet est présenté par les autorités comme la pièce maîtresse de leur stratégie pour garantir l’eau de l’Attique pour les trente prochaines années. « Le grand projet de notre génération, c’est Evrytos », lançait le ministre de l’Environnement et de l’Énergie, Stavros Papastavrou, lors de la célébration du centenaire d’EYDAP, la compagnie publique des eaux d’Athènes, en octobre 2025. Le coût annoncé est de 535 millions d’euros et la mise en service est prévue au premier semestre 2029. Selon les autorités, quelque 200 millions de mètres cubes d’eau pourraient ainsi être apportés chaque année aux réservoirs existants.
Mais dans la région montagneuse peu peuplée de l’Évrytanie, alimentées par les deux cours d’eau qui doivent être déviés, le projet est perçu comme une nouvelle forme de transfert de ressources d’un territoire rural vers la capitale. Des élus locaux, des habitants et des associations environnementales dénoncent un projet décidé depuis Athènes, dont la nécessité et les conséquences, selon eux, n’ont pas encore été démontrées. Le conseil municipal de Karpenisi, une des villes principales de la région, s’est prononcé à l’unanimité contre et en juillet 2026, a même demandé le retrait d’une disposition législative ouvrant la voie à la déviation des deux rivières.
Pour les opposants au projet, prélever une partie de leur débit revient à modifier un système fluvial beaucoup plus vaste que les seuls points de captage.
Les critiques portent d’abord sur l’absence, selon la municipalité, d’une étude globale permettant de comparer le plan gouvernemental avec d’autres solutions. Dans ses observations lors de la consultation publique, la mairie a affirmé qu’aucune étude complète de faisabilité, aucun bilan hydrologique, aucune analyse coût-bénéfice ni évaluation comparative des alternatives n’ont été rendus publics à ce stade. Elle conteste également la possibilité de garantir, année après année, les volumes annoncés sans affecter les débits naturels des deux cours d’eau.
Le problème est d’autant plus sensible que le Karpenisiotis et le Krikeliotis ne sont pas deux canaux artificiels : ce sont des affluents de l’Achéloos, un fleuve important. Leurs eaux rejoignent le Dipotamos, puis le Trikeriotis et, en aval, le lac de Kremasta. Pour les opposants au projet, prélever une partie de leur débit revient donc à modifier un système fluvial beaucoup plus vaste que les seuls points de captage.
« Les rivières constituent une source de vie, un capital naturel et une partie intégrante de l’histoire et de l’identité de notre territoire », soulignait déjà le conseil municipal de Karpenisi en novembre 2025. Il mettait en avant leur rôle dans le maintien des écosystèmes, de l’élevage et d’un tourisme fondé sur les paysages et les activités de pleine nature. En juillet 2026, le conseil régional de Grèce centrale a aussi demandé le retrait de ce projet, exprimant son opposition à tout transfert d’eau réalisé sans « documentation scientifique complète », sans consultation substantielle préalable et sans information suffisante des collectivités locales.
« L’Évrytanie paie déjà le prix fort avec le dépeuplement, le manque d’infrastructures et l’abandon de l’État. On lui demande maintenant de payer avec son eau, sans aucun dialogue substantiel préalable avec les communautés locales, sans que des solutions alternatives ne soient proposées et sans plan national global de gestion de l’eau », déplore Giorgos Tsiantis, président du collectif local contre le détournement de ces rivières. « L’eau crée dans notre région un microclimat, avec une faune et une flore riches : sangliers, cerfs, loutres, truites endémiques. Leur disparition serait dramatique », soupire le jeune entrepreneur qui craint aussi que ce développement ne soit fatal aux formes de tourisme alternatif en plein essor, axées sur le rafting et le kayak.
Pour le moment, le projet n’a pas avancé, selon Giorgos Tsiantis. Mais le débat actuel renvoie à une histoire ancienne. Depuis des années, l’Etat grec essaie de mettre en place des projets de dérivation de l’Achéloos, mais ils ont été annulés six fois par le Conseil d’Etat. La protection des cours d’eau et des plans d’eau en général constitue un enjeu d’intérêt public primordial, consacré par l’article 18 de la Constitution grecque. Il établit l’obligation pour l’État d’assurer la gestion et l’exploitation des ressources naturelles dans l’intérêt général et la pérennité des écosystèmes.
Comme le souligne le WWF, ce projet pharaonique a « un coût exorbitant qui sera répercuté sur les utilisateurs et les agriculteurs ». « Par ailleurs, ces projets de détournement d’eau sont incompatibles avec la nouvelle politique agricole commune, qui prévoit la restructuration des cultures consommatrices d’eau et la réduction des surfaces irriguées », souligne l’organisation de défense de la nature.
Pour les experts, le développement de cultures moins consommatrices d’eau, mais aussi d’autres mesures pour lutter contre la vétusté du réseau et le surtourisme auraient été nécessaires avant de mettre en place ce projet. Certains choix politiques comme la construction d’une nouvelle ville au sud d’Athènes, Ellinikon, ou de nouveaux data centers, grands consommateurs d’énergie et d’eau, sont aussi critiqués par les opposants au projet.
Cet article a été rédigé dans le cadre de MOST – Media Organisations for Stronger Transnational Journalism, un partenariat journalistique financé par le programme Europe Créative qui soutient les médias indépendants spécialisés dans le reportage international.



