Inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO, le lac d’Ohrid, l’un des plus anciens écosystèmes d’Europe, abrite une biodiversité exceptionnelle et des traces millénaires de l’histoire humaine. Étendu à l’Albanie en 2019, après son inscription initiale en 1979, ce paysage partagé entre Pogradec et Ohrid incarne un équilibre rare entre nature et culture.
Mais cet équilibre est aujourd’hui fragilisé par une urbanisation galopante. Sur les rives albanaises, à Pogradec, Drilon, Tushemisht ou encore Oktapodi, constructions illégales, complexes hôteliers et projets immobiliers grignotent progressivement le littoral. À la pression touristique s’ajoutent la pollution des eaux usées et des projets d’infrastructures qui menacent la biodiversité comme l’accès au lac.
Face à cette situation, l’UNESCO a multiplié les alertes, tandis que les mobilisations citoyennes se poursuivent, notamment autour du slogan « Stop aux tours au lac de Pogradec ! ». Mais experts et associations dénoncent depuis des années la lenteur des autorités et le manque de coordination entre les deux pays riverains.
Le 24 juillet 2026, lors de sa 48e session à Busan, le Comité du patrimoine mondial de l’UNESCO a finalement décidé de ne pas inscrire la Région d’Ohrid sur la Liste du patrimoine mondial en péril. Seize des 21 États membres du Comité ont approuvé cette décision. L’Albanie et la Macédoine du Nord disposent désormais de cinq ans pour mettre en œuvre les recommandations de l’organisation.
Celles-ci sont précises : démanteler les constructions sans permis, adapter les plans d’urbanisme aux normes internationales, réaliser des évaluations stratégiques d’impact environnemental et suspendre tout nouveau projet de développement tant que ces études ne sont pas achevées. L’UNESCO demande également d’évaluer les impacts potentiels des infrastructures, notamment celles liées au Corridor 8.
Pour Arian Merolli, expert albanais en environnement et patrimoine mondial, ce délai de cinq ans n’a rien de rassurant. « Pour moi personnellement, ce n’est pas une décision porteuse d’espoir. Depuis 2020, j’ai suivi le processus et j’ai constaté qu’une partie des institutions responsables n’avaient pas d’informations sur la stratégie et le plan de réhabilitation. »
Il réclame un plan de mise en œuvre détaillé, assorti d’échéances et de responsabilités clairement définies, et doute de la volonté réelle des deux États de respecter leurs engagements. « Je suis sceptique quant à la réalité de la volonté des deux États à mettre en œuvre ces obligations. Si les engagements découlant de la Convention du patrimoine mondial ne sont pas respectés, la région risque de perdre son statut de bien mondial », estime-t-il.

Arian Merolli critique également le suivi officiel du dossier : « Les rapports annuels ne reflètent pas la réalité sur le terrain et ne traitent pas de manière professionnelle les recommandations de l’UNESCO ni la façon dont les problèmes doivent être résolus. » Les organisations environnementales et la société civile dénoncent, elles aussi, le rythme trop lent de mise en œuvre des recommandations.
Le Premier ministre macédonien Hristijan Mickoski a de son côté rappelé que la préservation du lac constituait une responsabilité partagée et que des problèmes accumulés pendant plus de trois décennies ne pouvaient être résolus en deux ans seulement.
À l’Est, rien de nouveau
Saluée par le gouvernement macédonien comme un succès diplomatique, la décision du Comité du patrimoine mondial est perçue par les écologistes comme une nouvelle alerte sur l’état de la région d’Ohrid. Elle relance le débat en Macédoine du Nord.
Pour le ministre des Affaires étrangères, Timčo Mucunski, les cinq années supplémentaires accordées au pays pour appliquer les recommandations de l’UNESCO sont le résultat d’une action coordonnée de l’État, menée sous la direction du Premier ministre Hristijan Mickoski.
« Nous avons clairement présenté nos positions, exposé les engagements pris ainsi que notre volonté politique de protéger la région d’Ohrid. Nous avons travaillé avec détermination, de manière coordonnée et avec un objectif clair : rapprocher les positions par le dialogue, renforcer la confiance de nos partenaires et ainsi obtenir le soutien nécessaire à la décision finale », a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse.
La délégation macédonienne à Busan était dirigée par l’ambassadeur extraordinaire auprès de l’UNESCO, Igor Nikolov. Devant les membres du Comité, celui-ci a affirmé que la décision était accueillie « avec un sentiment de responsabilité » et constituait un encouragement à poursuivre les réformes destinées à préserver le patrimoine.
« Nous continuerons également en étroite coopération avec la République d’Albanie, dans un esprit de partenariat et de responsabilité partagée, afin d’assurer une gestion transfrontalière effective de ce patrimoine unique », a-t-il assuré.
Mais les écologistes et les militants restent beaucoup moins optimistes. Trajče Talevski, professeur à l’Institut d’hydrobiologie d’Ohrid, a écrit sur la page Facebook de l’initiative Ohrid SOS que la situation actuelle était le résultat de 25 années d’indécision et de coordination insuffisante.
« Urbanisation. Constructions illégales. Dégradation du littoral. Traitement insuffisant des eaux usées. Plans d’urbanisme inadaptés. Projets d’infrastructures sans évaluations suffisantes de leur impact. Gouvernance défaillante et coordination insuffisante. Le plus préoccupant est que ces observations ne disparaissent pas des rapports. Elles se répètent. Et à chaque nouvel examen, de nouveaux problèmes viennent s’y ajouter. Cela ne signifie pas que l’UNESCO est devenue plus stricte. Cela signifie que les anciens problèmes ne sont pas résolus assez rapidement ou assez en profondeur », écrit-il.
Près d’un demi-siècle après son inscription au patrimoine mondial, la région d’Ohrid reste ainsi confrontée aux mêmes menaces : urbanisation excessive, constructions illégales, pollution et pression touristique. Réputée pour son architecture, ses églises anciennes et ses paysages naturels, la ville d’Ohrid et son lac pourraient, à terme, perdre le statut qui protège cet ensemble unique.



